Donnez et prenez !

Ecrit par Sabine Aussenac le 14 décembre 2013. dans La une, Société

Donnez et prenez !

En me promenant dans mon nouveau quartier, au cœur de la Ville Rose, j’ai découvert l’été dernier deux étranges écriteaux, et un rebord de fenêtre toujours curieusement « achalandé ». Sur l’une des avenues très fréquentées de ma belle « Côte Pavée », par ailleurs si huppée, s’affichaient donc ces deux messages écrits à la craie sur le fond rose de l’embrasure :

« Donnez et prenez ! » et « Espace de gratuité ».

Sur le chambranle bétonné, un peu tristounet, comme on dit par ici, de cette fenêtre, devant cette maison de rue qui ne paye pas de mine, le passant trouve ainsi presque chaque jour de nouveaux objets : vêtements, ustensiles de cuisine, livres, chaussures, et même parfois des lampes, des outils…

Curieuse comme une pie, et déjà vieille routarde des « Puces » et autres brocantes et vide-greniers, j’ai immédiatement trouvé l’idée formidable. Au vu de l’aspect extérieur de la maison, j’ai d’abord pensé à quelque vieux papé toulousain, que je visualisais un peu révolutionnaire, béret vissé sur la tête et nostalgique du Front pop’… Que nenni : un jour, ayant osé sonner, j’ai découvert que l’initiative venait d’une bande de joyeux colocs, qui non seulement ont donc ouvert cet espace de gratuité, mais vivent aussi dans l’un des hauts-lieux des colocations toulousaines (à « La Soupière », on partage un lieu de vie, mais aussi, par exemple, des paniers de légumes venus d’une AMAP, etc…).

Parfois fleurit aussi une citation, affichée sur la porte. « Ne racontez pas des salades, cultivez-les ! »…

Bref. Quelle bonne idée ! Oui, quelle belle et bonne idée que de transcender les frontières sociétales et commerciales, que d’oser proposer en dehors de tout cadre officiel, que ce soit un vide-grenier ou un site internet dédié au troc, ce partage simple comme bonjour, de la main à la main, au gré de nos passages… « Donnez et prenez », cela semble simple au premier abord, et pourtant, si peu de gens pratiquent ces échanges qui pourtant nous ramènent aux tous premiers temps de nos sociétés humaines, lorsque l’on échangeait soieries et sel, céréales et métaux…

Car pourquoi avoir toujours ce besoin de tout encadrer, alors que ce serait si simple, dans l’absolu ? Ne plus porter ses vêtements au Secours Populaire, mais les offrir à des SDF ou à des Roms, alors que les grands froids arrivent… Proposer dans chaque quartier, chaque village, un espace de ce style, tous genres confondus, accessible à tous… Aller dans les « quartiers » et banlieues difficiles et distribuer des livres et des feutres aux enfants, qui, même s’ils ont des IPad et des écrans plats, ne lisent pas…

Juste en face de cette colocation, une moyenne surface, certes bien sympathique, mais dont les employés sont sans doute obligés, comme partout, chaque soir, de détruire des stocks en les javellisant…

Quand ouvrirons-nous les yeux devant ce nouvel impératif catégorique qu’est la solidarité, essentielle, évidente, primordiale ? Je ne rêve pas, ne vais pas vous parler de Thomas Moore, d’utopie, de kibboutz ou de kolkhozes… Mais je pense que de tout petits gestes constitueraient déjà une immense avancée.

Personnellement, déjà avant un grave « accident de la vie » j’évitais les grandes surfaces, leur agressivité, leurs étalages indécents. Aujourd’hui, alors que malgré un salaire tout à fait correct de fonctionnaire je continue à manger de la vache enragée, au vu des séquelles de mes ennuis sociaux, j’ai entièrement changé ma façon de vivre, de consommer et d’être au monde.

Et je ne peux que saluer la belle initiative de ces jeunes Toulousains !

Donnons !

A propos de l'auteur

Sabine Aussenac

Rédactrice

Née en 1961, Sabine Aussenac est un professeur et écrivain français.

Auteur de romans, de nouvelles et de poèmes plusieurs fois primés, elle s'attache aussi à faire connaître et aimer la poésie en dehors des sentiers battus de la modernité, sa langue étant proche de celle des auteurs du dix-neuvième siècle. Elle combat le minimalisme des formes actuelles et l’intelligentsia des revues et des grandes maisons d'édition, les premières n'acceptant qu'une certaine forme de poésie, les secondes ne publiant que des auteurs disparus. Son crédo est que les Français sont de grands lecteurs et auteurs de poésie - on le voit à l'implosion des blogs et forums consacrés à cette forme de littérature - mais que l'édition demeure un terrain réservé. Elle en appelle à une poésie vivante et libérée des diktats littéraires et éditoriaux.

 

(Source Wikipédia)

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