En roue libre

Ecrit par Eric Thuillier le 12 novembre 2010. dans La une, Société

En roue libre

 

La semaine dernière, ou celle d'avant je ne sais plus bien, le temps qui ne veut pas faire de pause brouille un peu mes repères, j'ai travaillé deux jours sur le toit d'un supermarché. C'est amusant on croise un tas de gens de connaissance qui ne vous voient pas alors qu'on est à quelques mètres d'eux. C’est qu’ils ne sont pas nombreux à circuler le  nez en l'air. Ils sont, j'en ai fait l'observation grâce à ma position panoramique, au moins un sur deux occupés à consulter leurs téléphones portables. En règle générale, ils viennent de faire un parcours en auto, par exemple de leur lieu de travail jusque là, qui les a empêché pendant dix minutes ou même une demi heure de vérifier l’état de leurs affaires et de leurs amours, lesquelles demandent à être suivies en temps réel si l’on veut être le trader de sa propre aventure.

On ne rencontre pas souvent d'enquêteurs de l'Ifop ou de sociologues sur les toits des supermarchés. Ils collecteraient pourtant en peu de temps des informations utiles pour la bonne marche du commerce dont nous savons combien elle est nécessaire  pour fournir à chacun un emploi et aux ménages un moral d'acier. Obtenir un point de croissance, que d’aucun nous avait promis d’aller chercher avec ses dents, exige d’augmenter l’agitation, d’imprimer à la fourmilière humaine une cadence plus soutenue. Or qu’est ce qui peut faire presser le pas sinon un avantage immédiatement accessible ? Les téléphones portables dont la consultation fait lambiner jusqu’aux caisses, seraient un moyen d’augmenter les cadences d’achats. La géolocalisation permettra de repérer dés le parking ou même un peu avant le client qui s’approche et, puisqu’il consulte son appareil en allant chercher son caddie, de lui faire des propositions du genre : si dans cinq minutes vous êtes au rayon poisson, la troisième sardine est gratuite.

Propositions faites par un robot gavé de connaissances et d’intelligence artificielle, qui analysera (c’est l’affaire d’une poignée de nanosecondes) les trente derniers mois de vos achats, votre comportement lors de ses précédentes offres, vous guidera en fonction de vos goûts, vous fera des offres proportionnelles au chiffre d’affaire réalisé avec vous. Après avoir scanné les mails que vous aurez passés dans la journée, il vous offrira quelque chose en accord avec votre humeur. Il ne pourra pas lire les mails – grâce à la vigilance de la CNIL – mais seulement en saisir par un moyen  vous garantissant une absolue confidentialité, votre état mental et vous diriger vers des aliments qui le conforteront s’il est positif, le corrigeront s’il est négatif.

Entre temps, un ou deux fadas se seront fait exploser dans la queue derrière les caisses et pour votre sécurité, la machine devra savoir qui vous êtes avant de vous laisser pénétrer dans le supermarché. Pour votre sécurité vous devrez obligatoirement avoir sur vous un téléphone localisable, ce que jamais aucun dictateur n’aurait pu imposer s’il l’avait fourni gratuitement aux citoyens. Avec le marché c’est différent, on paye pour se faire installer un mouchard, c’est un choix, un acte de liberté. Preuve en est que presque tout le monde en est équipé. Que le sociologue descende de son toit et interviewe de manière un peu serrée les détenteurs de ces objets qui font rayonner les doigts sur le monde, ils conviendront pour la plupart que la somme des inconvénients est très supérieure à celle des avantages mais qu’il faut bien «vivre avec son temps».

Voyez comme les idées courent et comme le travail avance ! S’il n’avait pas fait si frisquet, cette méditation m’aurait conduit à me déguiser en penseur, à faire du Rodin sur le bord du toit, ce qui est tout de même plus artistique que de faire du rotin sur le bord du doigt.

En rentrant chez moi, encore endolori par un spectacle auquel je ne peux m’habituer, le téléphone sonnait. C’était un robot d’EDF qui me disait que je n’avais pas payé ma facture. C’était faux mais je ne pouvais pas le dire, je pouvais juste appuyer sur le 1 pour ceci et le 2 pour cela, m’entendre dire qu’au prochain rappel on me couperait le courant et m’entendre conseiller le prélèvement automatique pour être tranquille. Nous étions le 8, l’échéance de la facture était au 5. Sûr qu’il faut vivre avec son temps mais est ce qu’on peut m’empêcher d’assister avec rage a cette immixtion de mécanique informatique partout entre les hommes ? Est-ce que je délire si je pense qu’un citoyen normalement constitué, membre d’une société humaine, d’une société de droit, doit se retenir d’aller balancer un pavé dans la vitrine de la boutique EDF mais devrait aussi pouvoir porter devant la justice ces infâmes procédés de domestication, plus que de domestication car on ne demande pas à une vache de renoncer à être une vache.

A propos de l'auteur

Eric Thuillier

Rédacteur

Artisan électricien

Auteur de chroniques sur "Le Monde.fr"

Commentaires (11)

  • Matthieu Delorme

    Matthieu Delorme

    15 novembre 2010 à 12:55 |
    On peut entendre quelque chose à votre dépit devant les comportements mécaniques et consuméristes de nios contemporains. Mais qu'auriez-vous dit si vous aviez été juché sur le toit du quelque temple romain sur le Forum au 1er siècle devant la décomposition sociale et les comportements ignobles des "Citoyens Romains" ? Votre amertume n'a rien de contemporain. Elle est liée à la société des hommes depuis toujours !

    Répondre

  • Eymard

    Eymard

    13 novembre 2010 à 17:36 |
    Du haut de votre toit, vous êtes proche d'une réalité qui me fait penser au "Temps modernes" de Chaplin. Excellent article.

    Répondre

  • Vaillant Sabine

    Vaillant Sabine

    13 novembre 2010 à 15:53 |
    Vous partagez avec "Le Baron Perché" l'Art de prendre de la hauteur! Voilà qui est classe et me donne à penser. Faites-moi signe la prochaine fois!
    Sabine

    Répondre

  • lislandais

    lislandais

    13 novembre 2010 à 12:31 |
    "La géolocalisation permettra de repérer dés le parking ou même un peu avant le client qui s’approche..."
    Interrogé par Le Point sur ses souhaits pour l’avenir, Ed Parsons, spécialiste de géolocalisation chez Google, avait expliqué la larme à l'oeil et l'iphone dans la poche, son rêve de voir un jour la technologie permettre de répondre de façon automatique aux besoins de l’utilisateur. «Parce que mon smartphone sait où je me trouve et connaît ce que j'ai inscrit sur mon agenda, il doit pouvoir me dire quel bus prendre, sans que je doive faire la moindre manipulation».

    Le comble serait que dans un futur pas nécessairement si lointain, certains quidams aient les moyens de déclencher une alarme au moment où nous déposons notre bulletin de vote dans l'urne; histoire, bien entendu, de nous conseiller "utilement".

    Si vous me le permettez, je serais fort honoré de pouvoir lancer ce pavé avec vous.

    Répondre

    • Eric Thuillier

      Eric Thuillier

      14 novembre 2010 à 06:43 |
      Je prends note de votre proposition. C’est plus facile à plusieurs et souvent je me dis qu’il faudrait le faire, qu’il faudrait créer l’incident (en s’en prenant aux choses et jamais aux personnes) afin de mettre sur la place publique ces phénomènes qui nous mangent petit bout par petit bout et dont l’acceptation générale me laisse pantois. Malheureusement le courage dont il faudrait faire preuve nous est retiré par l’usage répandu de la provocation à seule fin de se rendre intéressant.

      Répondre

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    13 novembre 2010 à 08:56 |
    "Brave new world!" dirait huxley. Votre - superbe - observation de vos semblables, depuis votre perchoir, confirme, s'il en était, ce fait de société, dont facebook est le symbole le plus criant : la disparition consentie - et, d'après vous économiquement nécessaire! - de la vie privée...

    Répondre

  • Kaba

    Kaba

    12 novembre 2010 à 21:31 |
    Mais si Eric, mais si, nous sommes observés quand nous nous rendons dans les espaces commerciaux. Connaissez-vous le Labsah ? Oui, bien sûr ! Je vous invite à lire cet ouvrage : "Les centres commerciaux - De nouveaux lieux de socialité dans le paysage urbain", chez L'Harmattan. Vous serez ravi.
    (Je pourrais vous donner le nom de l'auteur mais il suffit d'avoir le titre pour le commander à votre libraire).

    Répondre

  • Martine L

    Martine L

    12 novembre 2010 à 19:49 |
    Eric, il y a là, dans cette chronique-bijou, tout ce que j'aime depuis un certain temps, dans ce que vous écrivez: une écriture exquise - rougissez! - un regard distant, juste comme il faut sur "the rest" , de l'humanité à revendre, teintée de pas mal de pudeur ; ce texte, c'est donc ce qu'on aime, il s'agira donc qu'il y en ait encore plein dans RDT !!

    Répondre

    • Eric Thuillier

      Eric Thuillier

      14 novembre 2010 à 06:37 |
      Merci pour vos compliments, ils ne me font pas rougir car ils ne peuvent ôter mes doutes sur la valeur de ce que j’écris. Des doutes sans importance, chacun gère avec les moyens du bord son besoin d’expression.
      Mais j’ai des doutes plus sérieux dont je peux vous faire part ici, en relation avec cette observation de notre dépendance, de notre manque de distance à l’égard de la technique. Ce manque de distance, dont le constat n’est jamais qu’une formulation de l’éternel « science sans conscience… », ne peut être mieux symbolisé que par le téléphone portable puisqu’il colle à la peau, qu’il hybride littéralement les humains et que, d’abord embarqué sous prétexte de commodité individuelle on voit bien qu’il est en train de devenir une télécommande dont les boutons sont à disposition de… de… c’est difficile à définir mais au bout du compte beaucoup de la marchandise, beaucoup des choses mortes.
      Alors je doute de notre capacité à nous abriter, à rester nous même, face à l’énorme intrusion des techniques de communication. Je crains que la pierre que nous voudrions apporter, au lieu de participer à l’édification de maisons communes, ne serve qu’à renforcer une sorte de prison, un enfermement dans une liberté illusoire, à ériger un mur qui nous sépare plus qu’il nous réunit. Un mur aux extraordinaires vertus, un mur qui se renforce sous les coups, un mur qui nous sert de système nerveux central général… mais il faudrait faire un livre… un livre sans importance… une protestation qui serait bien digérée par le mur, qui lui donnerait de jolies couleurs.

      Répondre

  • Luce Caggini

    Luce Caggini

    12 novembre 2010 à 18:56 |
    Cher Eric Thuillier
    Rarement lu un texte avec autant d' appétit. Je n'ai pas eu l ' occasion de surplomber un super marché, en revanche , j 'ai partagé sur le trottoir du chantier d' restaurant que je faisais , le saucisson et le petit verre d vin avec les plombiers et les maçons. Les plus moments les plus denses et les plus vrais de la vie. comme je vous comprends et comme je grimpe vite vous tenir compagnie sur le toit;
    entre pros!

    Répondre

    • Eric Thuillier

      Eric Thuillier

      14 novembre 2010 à 06:39 |
      Vous auriez bien fait de me rejoindre sur le toit car je n’ai évoqué que le coté parking et comme vous le savez les centres commerciaux sont érigés en lisière de nos villes qu’ils ont contribué à embellir et individualiser (pas deux dont les douze enseignes les plus courantes ne soient présentées dans le même ordre).
      Mon supermarché, sur son arrière, lèche les flancs d’une colline, qui au moment de mon escapade, étageait les milles couleurs de l’automne et offrait un spectacle somptueux bien reposant pour les yeux et pour les idées.

      Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.