Felicitas infelix. La naissance du bovarysme

Ecrit par Jean-François Vincent le 23 décembre 2011. dans Psychologie, La une, Société

Felicitas infelix. La naissance du bovarysme


Notre amie et rédactrice-en-chef, Martine L Petauton, a donc écrit une très instructive interprétation psychiatrique du cas Emma Bovary. Il reste qu’au-delà du personnage de roman, il existe désormais une véritable sociologie du bovarysme. De cas particulier et isolé au XIXème siècle, celui-ci devient de plus en plus un signe des temps : assomption du « je », recherche frénétique de l’épanouissement, impériosité du développement personnel avec – si besoin est – l’aide d’un « coach », autant de symptômes de ce bovarysme rampant et déferlant… Mais, au fait, le bovarysme, qu’est-ce que c’est ?

Ecoutons Emma elle-même : « avant qu’elle se mariât, elle avait cru avoir de l’amour ; mais le bonheur qui aurait dû résulter de cet amour n’étant pas venu, il fallait qu’elle se fût trompée, songea-t-elle. Et Emma cherchait à savoir ce que l’on entendait au juste dans la vie par les mots de félicité, de passion et d’ivresse, qui lui avaient paru si beaux dans les livres ». Bonheur, félicité, tout, tout de suite… Nous y voilà ; mais ces mots, au XIXème siècle, venaient de subir un retournement sémantique de première importance. Tel est l’objet de la présente étude.

Le bonheur « bovaresque » n’existe pas dans l’antiquité. L’eudaimonia, que l'on traduit habituellement par bonheur, désigne le fait d’être habité par un « agathos daimon » qui accompagne l’homme vers le bien suprême : la maîtrise des passions et la pratique des vertus. La felicitas romaine est presque synonyme de fortuna, la chance : Scylla ajoute « felix » à son nom, non pas parce qu’il est particulièrement heureux, mais parce qu’il se veut le porte-bonheur de Rome. La beatitudo, terme forgé par Cicéron à partir de « beatus » reste également très éloignée du bovarysme contemporain, quoique… Cicéron définit ainsi la « vita beata » : « honestas, gloria, tranquilitas animi atque jucunditas » : l’honnêteté, la gloire, la tranquillité de l’âme (l’ataraxie des grecs !) jusqu’à la « jucunditas », vocable ambigu. La jucunditas, c’est la joie mais aussi le charme, le plaisir. Plaisir, une notion qui n’est pas absente non plus de la visio beatifica, la vision de Dieu des scolastiques et qui trouvera son expression la plus célèbre dans la description – quasi érotique – par sainte Thérèse d’Avila de sa fameuse « transverbération » : « j’ai vu » dit-elle, en parlant d’un ange qui lui est apparu « dans sa main une longue lance d’or, à la pointe de laquelle on aurait cru qu’il y avait un petit feu. Il m’a semblé qu’on la faisait entrer de temps en temps dans mon cœur et qu’elle me perçait jusqu’au fond des entrailles ; quand il l’a retirée, il m’a semblé qu’elle les retirait aussi et me laissait toute en feu avec un grand amour de Dieu. La douleur était si grande qu’elle me faisait gémir ; et pourtant la douceur de cette douleur excessive était telle, qu’il m’était impossible de vouloir en être débarrassée ». Mais même l’orgasme thérésien, si bien rendu par Bernini dans sa statue de l’église Santa Maria della Vittoria à Rome, n’a rien de narcissique : la sainte ne recherche que l’union à Dieu et non la satisfaction de son moi.

Le « je » moderne, comme à la fois sujet et objet de la béatitude, apparait vraiment au XVIIIème siècle, notamment avec Rousseau. « On ne peut être sur terre » écrit-il dans sa correspondance, « qu’à proportion qu’on s’éloigne des choses et qu’on se rapproche de soi ». Rapprochement de soi : « je » suis la source de mon propre bonheur : « l’homme heureux resserre pour ainsi dire son bonheur autour de lui » ajoute-il. On est heureux par soi-même, en soi même : c’est le « soi-même » qui rend heureux, c’est donc ce « je » qu’il faut, à tout prix, satisfaire. L’abbé Hennebert, grand apôtre du bonheur libertin, en fera un livre au titre évocateur, Du plaisir, ou du moyen de se rendre heureux (1764). Pour lui, l’absence de plaisir se confondrait avec l’inexistence : je jouis, donc je suis ! La félicité dixhuitièmiste devient alors une exigence, une revendication politique (Saint Just), un des tout premiers des droits de l’homme aux termes de la Déclaration d’indépendance américaine (1776) : « among those rights are to be found life, liberty and the pursuit of happiness ». Il s’agit bien d’une quête (pursuit), d’une quête éperdue, effrénée, d’une quête obsédante : il faut, il faut absolument être heureux…

Le début du XIXème – conservateur et contrerévolutionnaire – essaiera de promouvoir le bonheur Biedermeyer en Autriche ou louis-philippard en France : le bonheur paisible et petit bourgeois de la famille nucléaire… C’est compter sans la fureur prométhéenne – cf. « Prometheus unbound » de Shelley ! – du romantisme… Le « je » tyrannique, insatiable d’Emma Bovary se déchaîne lui aussi, ouvrant la voie à la voie à l’hédonisme contemporain, de Barrès (le « culte du moi ») à Onfray.

En définitive, la félicité bovaryste repose sur un immense amour de soi-même. A la fin du XIXème, Oscar Wilde, qui en est pourtant un fervent adepte, s’en moquera : « to love oneself is the beginning of a life long romance », s’aimer soi-même est une idylle qui dure toute la vie ! Une idylle, mais surtout une source de malheur. Le bonheur bovaryste est un bonheur malheureux, felicitas infelix !


Jean-François Vincent


A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (7)

  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    28 décembre 2011 à 12:40 |
    L'Histoire du "Bonheur", que vous amorcez ici, est fort intéressante, à partir du cas de "Madame Bovary", qui apparaît vraiment comme le contraire d'un personnage de fiction du XIXe siècle, tant son "profil" semble actuel.
    La recherche du "Bonheur" (?), dans nos sociétés occidentales, se structure effectivement autour du "je" (donc du "moi") et de l'hyper-individualisme, qui a déferlé en Europe depuis plus d'une vingtaine d'années. La recherche du "plaisir" immédiat (est-ce la même chose ?), dont vous précisez à juste titre qu'elle se fonde sur le "tout de suite", correspond bien à ce "présentisme", dont le terme est apparu récemment dans les dictionnaires.
    Si, aujourd'hui, le "Bonheur" véritable c'est "l'Amour" (?), s'agit-il des "storytellings" virtuels issus du cinéma hollywoodien, avec ses comédies romantiques caractéristiques ? Ou bien de leurs équivalents indiens, avec "Bollywood" ? Ou encore du simple "plaisir" sexuel ? De l'amour filial ? De celui de sa "terre" (la "Patrie", la planète) ? De l'amour de Dieu ? Ou d'une combinaison entre certains de ces éléments ? Et si le "Bonheur" c'était plus aimer que d'être aimé ? Si "l'Autre" comptait au moins autant que le "Moi" ! Les Français - notamment - consommeraient peut-être moins de psychotropes (?).
    Et le "Bonheur" à travers la réalisation professionnelle ? Ou, à l'opposé, avec le renoncement - à terme - de type bouddhiste ?
    Vous citez le nom de Saint-Just. On peut effectivement reprendre sa célèbre formule : "Le Bonheur est une idée neuve en Europe !". Mais, attention à ne pas vouloir faire le "Bonheur" (?) des gens malgré eux. Dans le cas contraire, le XXe siècle - au moins - nous a déjà montré à quelles barbaries on pouvait aboutir...

    Répondre

    • eva talineau

      eva talineau

      28 décembre 2011 à 13:48 |
      "la recherche du Bonheur dans nos sociétés occidentales se structure autour du "je" et de l'hyperindividualisme" - pour le dire autrement, lorsqu'il s'érige en exigence ("la vie nous devrait d' être heureux"), il s'agit d'une pure capture narcissique..qui empêche, justement, de saisir les moments heureux, lorsque, subitement, ils surgissent, entre soi et le monde, soi et les autres, dans la réalité, mouvante, du monde.

      Répondre

      • Jean-François Vincent

        Jean-François Vincent

        28 décembre 2011 à 18:08 |
        Exactement! Plutôt que de parler "du" Bonheur, avec un "B" majuscule, il faudrait mieux parler "des" bonheurs au pluriel : la langue française fait cette très utile distinction. La quête narcissique du Bonheur aboutit à passer à côté des bonheurs, au sens étymologique des "heures bonnes"...Des moments heureux!

        Répondre

  • Elisabeth Guerrier

    Elisabeth Guerrier

    25 décembre 2011 à 13:40 |
    Il y a peut-être dans ce personnage une absence "d'accrochage" au sens où ce qui l'anime est toujours voué à la combustion, son image, engloutie dans une construction déconstruction d'elle-même, sa position qu'elle tente de valider en quelque sorte à travers la multiplicité de ses amants, recherche de bord, d'entrée dans la concrétude, la recherche désespérée de limites de ce que Melman nomme " la jouissance hors-sexe". Et le Bonheur comme dans les livres dont elle cherche en vain, jusqu'à la mort, à découvrir la nature même, qui serait supposée exister comme dans un déjà-là à découvrir en chacun de nous, n'est-il pas condamné à se révéler n'être uniquement que ça, la Jouissance, toujours à faire renaître de ses cendres ?

    Répondre

    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      25 décembre 2011 à 15:43 |
      Très juste! c'est parce que, pour Emma comme pour les "bovarystes",le bonheur se confond avec la jouissance/consommation (de tout : sexe, robes, etc...)que, à l'instar du phénix - ardet nec consumatur! - ils sont condamnés à mourir et à renaître...Sauf que, dans le roman, Mme Bovary finit par se consummer réellement! Saint Grégoire de Nysse parle de cette ronde des désirs à jamais insatisfaits, car l'un chasse l'autre...Le véritable bonheur ne peut dépendre des conditions extérieures, ni de ce que l'on a ou pas.

      Répondre

  • Danielle Alloix

    Danielle Alloix

    24 décembre 2011 à 09:21 |
    Excellente analyse ! qui peut, du reste ne faire qu'un avec le " diagnostic" du texte précédent ; car, s'il y a des maladies ancrées dans leur époque, celle - peu importe le nom - d'Emma, en est bien ; le " moi" comme symptôme, le romantisme comme support, à l'autre bout ( nous ), l'hyperindividualisme, comme souci sociétal et personnel : on est bien au croisement de l'être et de son milieu. Mais, alors, les " véritables" maladies mentales, sont - elles, aussi, le produit des milieux ? Pas sûr, totalement !

    Répondre

  • eva talineau

    eva talineau

    23 décembre 2011 à 18:47 |
    article très bien venu ! le suicide est l'acte narcissique et idolâtre par excellence - le contraire de ce que vous décrivez de l'extase mystique, qui est contact avec l'altérité. Ceci dit, Emma Bovary, on peut aussi la voir comme une "victime" du statut des femmes "bourgeoises" du 19ème siècle, à qui, il faut bien le dire, la société n'offrait pas grand'chose d'autre, comme possibilité d'exister, que le mariage, ou l'adultère. Elle ne savait rien faire, cette femme, elle n'existait que par les hommes et pour les hommes ! aujourd'hui, on l'enverrait voir un psy, qui l'aiderait à trouver en elle d'autres potentialités pour exister.

    Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.