Foutons Lacan

Ecrit par Elisabeth Guerrier le 03 février 2012. dans Psychologie, La une, Société

Foutons Lacan

Avant de décider de battre en retraite, on avait eu sous le nez des échanges, c’est ainsi que ça se nomme, conduits de main de maîtres.

Des liens rassembleurs,  vraiment déconnifiants.

De la présence magistrale.

Qui n'aurait pas eu de bonnes raisons d'adhérer à une telle mouvance, posant la psychanalyse et Lacan au centre même de cette passerelle devenue un sacré nouveau lieu de croisements, un nouveau  lieu sacré aussi, peut-être, mais c'est autre chose.

Lacan, hagiographié, promu nuit et jour, encensé, thuriféré.

Des posts, des commentaires, tout ceci réapprovisionné sans répit heure par heure, c'était a priori une forme de partenariat attirant, stimulant, le moteur d’une saine réactualisation des données.

Seulement.

Seulement voilà.

La question s'est vite posée et sous elle, sa réponse, de ce qui pouvait bien s'accoupler ainsi sous nos yeux.

Face Book et la psychanalyse... justement ?

Voyons.

Et, justement, ce que nous avons vu, qui s’est lentement dévoilé, jeté à nos yeux avec la poudre,  c'est que dans ce qui semblait se féconder là, il ne s'agissait nullement de psychanalyse mais de LA psychanalyse, dans un jeu brumeux sans grand espace laissé libre dehors, ni encore moins bien sûr, dedans.

D’un lieu de pouvoir.

Du lieu d’une aliénation majeure autrement dit.

Et d’une fois de plus nous stupéfier.

Devant la glissade quasi incontournable vers l'enfermement consenti.

Devant la force de gravitation incontournable

De l'Idée vers l'idéologie.

De la communauté vers l'église.

De l'enseignement vers le dogme.

De l'orthodoxie vers le massacre des hérétiques.

Une cour fermée, sous la surveillance constante des seuls gardiens du temple restés vivants, massés autour de l'héritage et protégeant férocement  le mythe de son intégrité.

Validation et (s)élection.

Aux côtés de ces rituels d’ablution claniques, on s'est pris, crasseux comme on se sentait,  impuissants, consternés complètement à observer les avancées fossilisantes  des pensées se calcifiant sous d'autres latitudes, à se demander ce que ces échanges sous cloche pouvaient encore apporter, muer, remuer, éclairer, voire, pourquoi non,  analyser, de l’étouffement d'un monde en proie à l’emphysème.

Et l'amer constat s'est imposé d'une mutité désastreuse de tout ce bavardage de certains face à la sournoise et radicale normation de tous.

Alors donc, la psychanalyse se serait perdue ?

La psychanalyse aurait perdu ?

À délaisser majoritairement le travail d'interprétation de ses propres résistances au profit du dogme, oui, elle a perdu.

Elle laisse avancer une vague contre laquelle elle se heurte depuis des décennies, une vague maintenant de plus en plus renforcée par sa légitimation ainsi dite neuroscientifique, devant laquelle elle devait apprendre à se situer différemment, au cœur du mal endémique qui touche la relation complexe et ambivalente de l’Occident des modernités avec ses maux de l’âme.

La prend de vitesse et, curieusement mais pas tant, d’efficacité, l'étiologie du catalogue et le si tentant recours à la qualification comme magie pré-curative.

Le pouvoir antidépresseur du diagnostic n'a jamais manifesté avec plus de vivacité son attractivité.

Sa singulière capacité à fixer dans une commune  perspective, étonnamment apaisante bien qu’illusoire,  le patient et le thérapeute.

Le diagnostic,  sorte de storytelling de l’angoisse, repris en chœur comme une formule incantatoire par les medias, et, derrière eux, par la masse et par quelques-uns de ses hérauts, à voix très haute par tradition outre-Atlantique et en écho face au vide laissé dans nos contrées, qui semble être devenu l’ultime nécessité, le point d’excellence, ce qui peut enfin permettre d’exhiber le niveau de maîtrise d’une culture scientifique aboutie, maîtrise tant des méandres et secrets de ses appareils psychiques réduits comme peaux de chagrin à leurs manifestations que de la singularité de chaque création symptomatique dans un rapport pourtant constamment changeant aux normes sociétales.

Ouvrant la bible du DSM venu du grand ouest et qui, avec régularité au gré des progrès incessants de la nosographie sur l’incertain, renaît comme le phénix, de part et d'autre du bureau de la Plainte,  on s'active.

Postuler l’existence d’une symptomatologie déjà-là, la décrire et y classer la liste des symptômes pour en faire un  bouquet bien lié à offrir à la souffrance, nommer enfin et ainsi bloquer ce qui s’en échappe et fuit du Sujet.

Nommer avec un nom qui évoque un vrai savoir.

Vous êtes atteint, disons… du Syndrôme d’Asperger et hop, l'affaire est dans le sac de l'identifiable.

On est autiste, c’est une catégorie depuis peu ouverte à tous,   on est bi-polaire, ou plus ordinairement, on est dépressif et on va,  soudain,  mieux,  sauvé par la parole qui guérit avant tout de l’innommable, devenu grâce au pouvoir du diagnostic, une "maladie".

Une maladie qui désigne et encadre un soi existant dorénavant dans et par le livre.

Une maladie bien sienne qu’on peut maintenant presque librement revendiquer à la face du monde, brandir comme une carte d’identité et plus intimement, adorer.

Avec, pour la petite histoire des stock exchanges et  pour la curer comme  toute autre maladie, ses médicaments.

Encore une fois sur une double face bien qu’à des niveaux différents pour le malade et le médecin, dans cette identification qui se veut également une authentification, ce qui n’est pas vu, ou est dénié peut-être tant le message est, on le savait, insupportable, c’est que pour l’inconscient, celui du patient et  celui de l’autre, le symptôme ainsi calibré, validé, c’est maintenant une source de jouissance presque infinie.

Qu’aussi c’est là que cette nécessité de la répétition s’enkyste, création énergétique surprenante, même si,  sur cette voie dorénavant délimitée par le supposé savoir,  elle peut agir en tant que dynamique mutilante dans ce qu’elle fige du rapport de chacun à sa propre maladie.

Comment en effet donner ou redonner au symptôme sa fonction, lui offrir la possibilité de s’aventurer, se déplacer, de se dérouler comme l’entité de sens qu’il est, par nécessité mobile et changeante, non seulement quand il lui est octroyé un statut mais, qui plus est, quand ce statut lui est reconnu comme irrévocable et officiel ?

Là donc où en le reconnaissant,  ce texte de prime abord  incompréhensible peut devenir ce en quoi simultanément, on se reconnaît.

Que demander de mieux pour un malade que de pouvoir s’identifier à son symptôme ?

Bas les armes, il s’agit bien d’une forme de victoire du règne des bénéfices secondaires, insidieux, faciles d’accès agglomérés qu’ils se trouvent, ainsi promus aux apparences des savoirs experts et de leur discours.

Victoire du règne de la clôture et de la propagande active jusque dans la capacité de chacun à un peu s’appartenir dans son insu même.

N’était-ce pas partiellement dans la reconnaissance de sa béance, du flottement de son identité morcelée et de la capacité créatrice  et renouvelable de sa folie que la psychanalyse offrait à l’homme moderne une possibilité de se lire ?

La prise en compte du concept d’inconscient lui-même pourrait sembler désuète sinon malsaine face à l’hygiénisme du carénage et du nettoyage par l’acronyme.

La messe est dite et, pour la psychanalyse, le calice a été bu jusqu’à la lie avec une telle ferveur qu’il en a été oublié qu’il s’agissait peut-être avant tout de la servir en tant que cause.

Et qu’une cause a toujours d’abord quelque chose à défendre avant de se protéger.

On attendait.

On attendait que ça se mouille.

On en avait besoin.

On attendait que ça se mouille face à ces soubresauts et ces impensables turpitudes d’une idéologie néo-libérale lénifiante et oh combien ! mortifère.

Oui, face à la capacité émasculante qui la caractérise de traiter suivant le sens unique des causalités neuropsychiatriques ses délabrements socio-privés et dans ce mouvement d’en faire au plus rapide et au plus simple, n’est-ce-pas un terme presque aveuglant, l’économie, on attendait.

Aussi, face à la capacité de ses malaises à évoluer avec la civilisation qui les génère, oui, on attendait que ça cherche et que ça parle.

Dans le bruit de fond permanent, dans l’obscur de la pulsion qu’on connait si bien et des croyances sur nous-mêmes dont elle nous éclabousse avec le limpide abrutissement des évidences, on attendait que la matière même de la psychanalyse nous aide à sonder, à tout le moins un peu.

Mais au pied des embaumeurs on n’entend pas grand-chose et on doute que certains des cierges allumés devant les écrans suffisent à les éclairer.


Elisabeth Guerrier


A propos de l'auteur

Elisabeth Guerrier

Elisabeth Guerrier

Rédactrice

Poésie

Artiste/Peinture/Art Digital

Auteur(e) : "IsolementS"

Sites :

http://guerrierart.com/

http://guerrierpoesie.blogspot.com/

Commentaires (9)

  • Matthieu Delorme

    Matthieu Delorme

    04 février 2012 à 12:40 |
    Santé Elisabeth ! Santé, punch et clarté ! Mehr licht aurait dit le bon Goethe ! Vous m'ouvrez un beau week-end ! :-)

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  • Eric Thuillier

    Eric Thuillier

    03 février 2012 à 22:17 |
    J’ai un peu honte pour tout à l’heure (comment nommer ce procédé ? On doit pouvoir l’apprendre dans le livre : comment parler des œuvres qu’on a pas lues ?) C’est la première et la dernière fois que je le fais et c’était une manière de saluer le retour d’Elisabeth que me semble-t-il nous n’avions pas lue depuis un moment.

    Un peu honte mais tout de même un peu satisfait aussi de constater que j’ai réclamé un nom pour quelque chose que j’ai dû décrire avec une phrase entière et que j’ai parlé de singularité, mot cité dans le texte et dans le commentaire.
    Comme entre temps j’ai emmené mon chien au sommet de la colline, la nuit toujours bonne conseillère (un peu froide quand même ce soir) a fait surgir cette constatation : la réalité est si grande qu’un scientifique penché sur elle dans un laboratoire déduirait de la rareté des mots et des idées qui passent sous son microscope qu’ils ne peuvent se rencontrer et sont promis à la disparition. Or c’est le contraire qui est vrai, les correspondances sont multiples et surprenantes et confirme une théorie que j’ai fait mienne récemment (il y a deux trois jours, quatre tout au plus) qui voudrait que le meilleur moyen de rendre à la parole sa sacralité perdue est de dire n’importe quoi, pour manifester aux hommes qui croient la posséder son extériorité, sa radicale étrangeté. Comme vous voyez, et ça ce n’est pas depuis quatre jours, j’ai pour la manie de nommer, d’enclore, une solide répugnance. Je n’ai encore pas rencontré un arbre qui connaissait son nom ni qui connaissait le mien. Il n’y a que mes semblables pour me nommer, ça ne compte pas. Ils peuvent bien m’inventer toutes les maladies qu’ils veulent, ça ne compte pas.

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    • eva talineau

      eva talineau

      04 février 2012 à 10:35 |
      "ils peuvent bien m'inventer toutes les maladies qu'ils veulent, ça ne compte pas" - si forcément, ça compte un peu. Mais ce que les autres disent qu'on est n'est jamais le dernier mot de notre être. On "est" ce qui en nous produit une parole singulière, au milieu des autres,au moins de quelques autres, parfois un seul suffit, mais pas tout seul - à partir des différentes "nominations", parlesquelles on a été "touché". Lorsque ces nominations sont explicites, c'est presque facile, il "suffit" de dire "non". Lorsqu'elles sont devenues inconscientes, traces des premières rencontres avec les autres qui nous ont accueillis, il est plus difficile de produire à partir d'elles, seul, une singularité qui tienne le coup parmi les autres. Et là,la psychanalyse - si tant qu'elle ne consiste pas à se faire endoctriner et emprisonner dans un lien sectaire - est très utile.

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  • Eric Thuillier

    Eric Thuillier

    03 février 2012 à 21:02 |
    Les jeux de mots invite au jeu. Je viens de me proposer à l’instant celui là : le titre est si bon que je me demande s’il faut lire le texte. J’adopte une posture intermédiaire, je n’ai lu pour l’instant que le morceau du texte qui apparaît dans la fenêtre qui l’introduit (cette présentation de l’incipit doit porter un nom anglais que j’ignore), c’est a dire jusqu’à «seulement voilà» que bien entendu je prononce «salement vois le» car j’ai plus de goût pour les contrepets que pour les jeux de mots. Donc en fermant presque les yeux pour ne lire ni la suite ni les commentaires (pour l’instant au nombre de 1 mais néanmoins je ne peux pas dire LE commentaire puisque en en postant un autre je lui retire le singulier et permettez pendant que nous sommes entre parenthèses, qu’en quelque sorte, si vous voulez, ce sont des mots qui ne comptent pas, de noter que si singulier qu’on s’estime, il est impossible de faire part de sa singularité sans devenir pluriel, c’est à dire commun, et que pour creuser encore un peu des parenthèses qui pourraient sans peine devenir les deux bords d’une tranchée remplie d’archives diverses, le seul moyen d’être singulier est de ne le faire savoir à personne et pour faire plus simple de ne pas exister, de se mettre en quelque sorte, si vous voulez, entre parenthèses, le jeu ça va de soi m’a emmené je ne sais où et maintenant je ne sais plus comment la fermer) je vais poster ce commentaire puis j’irai lire la suite.

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  • Léon-Marc Levy

    Léon-Marc Levy

    03 février 2012 à 19:46 |
    Elisabeth c’est fort. La cour du maître a fait des ravages et les rejetons des courtisans sont encore là, partout, sur FaceBook, dans les salons et hélas dans grand nombre de cabinets. J’en ai même croisé certains, naguère, sur RDT !
    Mais vous qui êtes parfois en liaison avec quelques cénacles américains, je vais vous faire une confidence (qui ne me console pas !). Le cirque grimaçant des lacanisants est encore plus pitoyable aux USA, en Italie. Passées les bornes y’a plus d’limites aimait à dire JL, en un moment où il voyait bien déjà que les bornes étaient passées et que les bornés le cernaient.
    Faisons comme Daniel Sibony : gardons le bon (l’essentiel !) de Lacan et gardons … nous de ses adorateurs écervelés !

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    • eva talineau

      eva talineau

      04 février 2012 à 10:23 |
      en Amérique Centrale, ce n'est pas triste non plus, même si ils ont là-bas une tradiction kleinienne qui contrebalance un peu (lorsque plusieurs orthodoxies disent être la seule vraie voie, ça donne déjà un peu d'air).
      Je ne dirai pas que Lacan n'a rien apporté, cependant. Mais ce serait là un trop long débat.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    03 février 2012 à 19:34 |
    Qu'il y ait eu et qu'il y ait encore des "chapelles" dans la psychanalyse, c'était déjà le cas du temps de Freud (cf. le "schisme" jungien); et ce fut encore le cas à l'époque de Lacan, pas plus, pas moins. Lacan - LML l'a parfaitement démohtré dans une chronique - n'était pas le charlatan que l'on dit : il a dépoussièré Freud d'interprêtations trop "psychologisantes".
    Maintenant, quant à reprocher à la psychanalyse de ne pas assez faire pièce au néolibéralisme ambiant, c'est un peu trop lui demander : le psychanalyste cherche à aider son patient, pas à refaire le monde. Le cocktail psychanalyse/politique, tel le freudo-marxisme à la Marcuse, a fait long feu...

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    • eva talineau

      eva talineau

      04 février 2012 à 10:14 |
      c'est quand on aime les gens qu'on leur "demande" beaucoup, qu'on leur demande l'impossible..en l'ocurrence, la psychanalyse, sans se constituer en freudo-marxisme à la Marcuse, aurait pu être un peu moins repliée sur elle-même, moins avide de respectabilité hospitalo-universitaire, moins occupée à l'estimable guerre des places qui font l'occupation préférée de tout establishment qui se respecte. Elle aurait pu...mais elle ne l'a pas pu. Elle a pu survivre, à travers un certain nombre de ses praticiens-chercheurs, à travers certains textes. C'est déjà ça.

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  • eva talineau

    eva talineau

    03 février 2012 à 18:02 |
    cet état des lieux donne envie de vous faire envoyer un gros bouquet de roses, de toutes sortes de couleurs ! à ceci près que l'autre bord, les non lacaniens, tenants de l'autre orthodoxie, ont aussi abondamment participé en se constituant comme pouvoir institué, à ce que la situation soit telle que vous la décrivez, à ce que la jouissance d'être nommé du bon nom, celui qui est estampillé par la Science, vienne ajouter une aliénation de plus à celles qui, surmoïques, silencient ce qui pourrait de nouveau en chacun se risquer dans la vie.
    Votre "coup de gueule" est donc on ne peut plus justifié. Ceci dit, malgré cela, de temps en temps,et parfois dans des lieux bien improbables, pas du tout médiatiques ni labellisés, il arrive que l'analyse ne soit pas cette nouvelle mouture de la servitude volontaire. Même dans les officines labellisées, cela peut parfois arriver. Et il arrive aussi que ceux-là mêmes qui trouvent quelque repos dans le diagnostic "ouf, on sait enfin ce que j'ai", trouvent quelqu'interlocuteur qui tout en respectant ce besoin d'appui symbolique, celui qu'offre le lien social aujourd'hui, puisse en apportant la possibilité d'un autre lien, qui ouvre à autre chose, permettre de quitter cette "nomination", et de s'arrimer dans le nom comme potentiel inscriptif, à partir duquel une singularité peut être mise en travail, sans en passer par la case "pathologie".

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