L’antisémitisme n’est pas un racisme comme les autres

Ecrit par Léon-Marc Levy le 25 novembre 2017. dans La une, Société, Histoire

L’antisémitisme n’est pas un racisme comme les autres

Il est obstinément des bons esprits – même parmi mes ami(e)s – pour assimiler l’antisémitisme à une forme, parmi d’autres, de racisme. C’est là plus qu’une erreur, une faute dramatique. Si l’antisémitisme N’était QU’un racisme, ce serait épouvantable bien sûr mais assurément pas la tragédie qui poursuit un peuple depuis deux mille ans, assurément pas la malédiction qui l’a fait expulser de tous les pays où il a tenté de prendre racine, assurément pas la haine pure qui depuis le XIIIème siècle l’a mené de pogroms en pogroms jusqu’à la mise en œuvre d’un plan d’éradication totale dans une des nations les plus civilisées d’occident, l’Allemagne.

Le racisme est un affect épouvantable, la terreur de la différence, la faute permanente de l’autre, chargé de tous nos maux. On passe, depuis le XIXème siècle pour n’envisager que l’époque moderne en France, des Allemands aux Italiens, aux Polonais, aux Noirs, aux Arabes surtout aujourd’hui. L’objet du racisme est changeant, toujours inscrit historiquement dans des causes circonstancielles.

L’antisémitisme n’est pas la haine de la différence. Les Juifs ne sont guère « distinguables » dans les pays où ils vivent. Les antisémites du XIXème et XXème siècle ont bien tenté d’imaginer un « type juif » – fondé sur certaines populations juives orientales – mais il était à mille lieues de la réalité perceptible par tous. Il suffit de revoir – encore et encore – le chef-d’œuvre de Joseph Losey, Monsieur Klein, pour comprendre l’incroyable folie identitaire que représente la volonté de donner un visage au Juif. Le Juif n’a pas de caractéristiques physiques, ni sociales, ni citoyennes. Il est blond, brun, noir même, grand, petit. Il est riche (parfois), pauvre (souvent). Il est très intelligent, très con, bon comme le bon pain, mauvais comme une teigne. Il s’intègre parfaitement à toutes les cultures dans lesquelles il vit, il est souvent un citoyen modèle, un soldat obéissant, un travailleur utile. Comme tous les autres.

« Comme tous les autres ». Ce n’est pas la différence, mais la ressemblance qui fait problème dans l’antisémitisme. Daniel Sibony, brillant psychanalyste, l’a débusqué depuis des décennies. Ce qui déclenche la haine c’est que le Juif permet de haïr l’autre qui me ressemble, de haïr mon semblable tout en me donnant le sentiment que je ne hais pas mon semblable mais un autre. Il est l’autre en moi, parmi moi. Donc facile à désigner comme la source de tous mes malheurs. Et c’est cela qui en fait la victime désignée dans toutes les cités dans lesquelles il a essayé de s’installer. Et c’est ce qui rend l’antisémitisme millénaire, continu. Et c’est cela qui rend l’antisémitisme unique (hélas) – même si le combat contre ce fléau doit évidemment se conjuguer à la lutte contre les racismes.

Retournez voir Monsieur Klein, (re)lisez Daniel Sibony (L’énigme antisémite, Seuil). Surtout, luttez chaque jour, individuellement ou collectivement (mais je ne crois pas au collectif), contre cette abjection de l’humanité qu’est l’antisémitisme.

Je ne peux rien de plus pour ceux et celles qui ne veulent pas le savoir.

A propos de l'auteur

Léon-Marc Levy

Léon-Marc Levy

 

Modérateur

Professeur agrégé de Lettres Modernes

Maîtrise de philosophie

Directeur du magazine "La Cause Littéraire"

Rédacteur en Chef du "920-Revue.fr"

Animateur de "Thème et Texte"

 

Commentaires (17)

  • martineL

    martineL

    26 novembre 2017 à 14:14 |
    On aura remarqué que, n’apparaît jamais le mot de « Shoah », depuis le début des échanges. Volontairement peut-être, ou pas. Alors, je l'emploie volontairement au niveau des commentaires ; le propos du texte étant finalement autre, tout en l'utilisant comme non dit signifiant. Si, historiquement, l'antisémitisme occupe – définitivement – une place à part, c'est la Shoah qui apporte si j'ose dire sa lourde contribution, et ça, dans tout ce qui la constitue. Les «  autres » racismes, même les ethniques, et leurs horreurs, même la sinistre épopée des traites négrières notamment, même... oui, mais, la Shoah.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      26 novembre 2017 à 14:46 |
      Très juste, mais parler de la Shoah revient à parler des conséquences de la singularité absolue de l'antisémitisme; c'est de cette singularité absolue dont nous parlons LM et moi...

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  • Lilou

    Lilou

    25 novembre 2017 à 14:47 |
    Moi qui pensais que la haine de l'autre n'était pas hierarchisable. Et que la lutte contre toutes les formes de racisme ne devait offrir aucune concession. Me voià servi!

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    • bernard pechon pignero

      bernard pechon pignero

      25 novembre 2017 à 21:45 |
      La spécificité et l’universalité de l’antisémitisme sont à nouveau mises en évidence dans le livre de Géraldine Schwarz Les Amnésiques (Flammarion 2017). Comment l’antisémitisme fut instrumentalisé et exploité par le nazisme n’est pas une révélation, mais comment il rencontra, dans le monde entier, un écho au mieux indifférent, fait bien apparaître, sinon comprendre, que l’antisémitisme a des racines profondes et que ses résurgences apparemment occasionnelles, en fait trop fréquentes pour l’être, le distingue des autres formes de haine de l’autre. Ce qui n’établit pas – je suis d’accord avec vous Lilou –, une hiérarchie dans la haine d’autrui mais une distinction quant à ses origines qui mérite d’être interrogée. Je crois que sur cette distinction, JFV vise quelque chose de fondamental.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      25 novembre 2017 à 16:14 |
      Les Juifs ne sont pas "racisés" (selon l'horrible néologisme à la mode) de la même manière que les Noirs ou les Arabes les sont (à l'exception des lycées et collèges de banlieues où l'antisémitisme qui y sévit chasse systématiquement les enfants juifs) : les Juifs ne sont pas discriminés à l'embauche ou pour obtenir un logement. L'ostracisme dont ils peuvent faire l'objet est plus subtil (sauf en banlieue). D'où l'interrogation - pertinente - de Léon-Marc.

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      • Lilou

        Lilou

        25 novembre 2017 à 22:24 |
        Et enfin conclure, l'interrogation de Léon Marc me révulse, elle excuse certaines haines.

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        • martineL

          martineL

          26 novembre 2017 à 09:25 |
          Bien évidemment, cher Lilou, qu'actuellement, c'est chez nous, l'Islamophobie qui est en surface du pot ; le monstre s'adapte aux époques. Mais je n'ai pas – du tout – en lisant le texte l'impression qu'il y ait là un parti pris de hiérarchisation ; absolument pas. C'est une analyse du pourquoi profond, de la formule en usage constant – racisme et antisémitisme. Analyse que je considère comme totalement lumineuse – pas brillante, lumineuse – et qui me convainc définitivement. Merci en tous cas, pour prendre part à ce mini débat qui honore RDT

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      • Lilou

        Lilou

        25 novembre 2017 à 22:18 |
        Quels collèges et lycées de banlieue pourriez vous nommer où sévit l'antisémitisme? C'est du déterminisme ou une porte ouverte brillamment ouverte?

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        • Jean-François Vincent

          Jean-François Vincent

          26 novembre 2017 à 09:24 |
          Je vous renvoie à l'ouvrage très documenté de Georges Bensoussan, "Les territoires perdus de la république : antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire", 3ème édition augmentée, 2015.

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          • Lilou

            Lilou

            26 novembre 2017 à 09:47 |
            Je vous renvoie quant à moi non pas dans un brillant oui-dire de l'ami Georges dont on connait la compétence polémiste mais plutot dans l'exercice quotidien de mon métier au service de la politique de l'éducation prioritaire académique. Cessez de lire, venez sur le terrain.

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      • Lilou

        Lilou

        25 novembre 2017 à 22:04 |
        Le nazisme n'est donc pas un crime racial. C'est un crime beaucoup plus intelligent!!! Nous finirons par disparaitre a trop vouloir chercher des poils sur les oeufs et donc à nuancer nos acions quotidiennes..

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        • Jean-François Vincent

          Jean-François Vincent

          26 novembre 2017 à 09:40 |
          A l'intérieur même de nazisme, il y avait des "nuances"; les noirs, par exemple, étaient hors classification raciale : leur "infériorité" n'avait même à être argumentée ou justifiée; tous les prisonniers de guerre noirs - français ou américains - furent sur le champ exécutés. Les Juifs par contre - des blancs - eurent droit à un réquisitoire destiné à "prouver" leur infériorité : débilité physique, sédition révolutionnaire ou au contraire internationalisme ploutocratique. Bref, il y avait une hiérarchie dans l'indignité raciale, celle des blancs nécessitant un argumentaire plus élaboré que celle des gens "de couleur", car elle n'allait pas de soi.

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          • Lilou

            Lilou

            26 novembre 2017 à 11:44 |
            Vous n'allez pas tarder d'insister sur d'autre "détails" qui font les polémiques. Pour les noirs des armées US, vous parlez certainement d'une extraordinaire minorité, les noirs étant totalement exclus des unités combattantes et extraordinairement peu d'arrières du Front ont été débordés par les armées allemandes.... Quant aux Français, vous avez raison à la marge. mais bon, je ne suis pas certain que l'exécution sur le champ ait été la règle, sinon Jean Moulin n'aurait pas eu à se trancher la gorge...
            A quoi sert-il de différencier les haines, soyons simples et pragmatiques, ces gens ont été massacrés, et d'autres le seront encore, parce qu'ils sont "autres". Que la haine se puise dans cette histoire profonde, culturelle, ethnique, fantasmée doit me semble-t-il peu importer. Les cohortes de morts nous l'enseignent qu'elles soient juives, chrétiennes, femmes, sorcières, musulmanes, ou fétards du Bataclan. Cessons là de différencier les choses, ne reconnaissons que les Hommes et remettons-nous à penser avec humanité et peu etre moins de textes.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    25 novembre 2017 à 13:07 |
    Les Juifs ne constituent pas une « ethnie » : il existe, vous l'avez rappelé, des Juifs de toutes les ethnies – « caucasienne », noire, arabe, berbère, etc.etc. - s'ils forment un peuple (contrairement à ce qu'affirme Slomo Sand), il s'agit non d'un peuple monolithique et fermé, mais d'un peuple historiquement - et graduellement - constitué par l'agrégation de nombreux individus d'origines très différentes. En ce sens, le peuple juif n'est pas un peuple « naturel », comme les Germains, les Slaves, les Kurdes, les Arabes, etc., mais un peuple « vocationnel », un peuple qui découle exclusivement d'une vocation : l'Alliance. Même si la sécularisation a suscité la « judéité », à côté du Judaïsme, et ce jusqu'à l'oxymore (cf. « The non jewish Jew » d'Isaac Deutscher), la racine du peuple juif reste religieuse. Religieuse également est la racine de l’antisémitisme ; Sibony, dont vous mentionnez le livre, le dit bien : « pourquoi eux et pas nous ? » se demandent les goyim, pourquoi les Juifs ont-ils été choisis, élus et pas les autres ? Il faut alors compenser cette « supériorité » religieuse par une infériorité quelconque : ils sont « trop » : trop riches, trop pauvres (cf. les « Ostjuden » de l’empire austro-hongrois), trop révolutionnaires, trop capitalistes, bref trop. Contre-sens total sur la notion d’élection. Celle-ci, en effet, n’est point un privilège mais un fardeau. A chaque postulant à la conversion au Judaïsme, il est demandé de prendre sur ses épaules le « joug » (עֹל) de la Torah. Car il s’agit d’un service, d’un sacerdoce : parler à Dieu au nom de l’humanité. L’antique sanhédrin était composé de 70 membres (comme les LXX d’Alexandrie !) censés représenter les 70 peuples qui composent l’humanité. Le chiffre 7 étant le symbole du tout. Là se situe – au-delà des « ressemblances » que vous énumérez - la seule et unique « dissemblance » du peuple juif… mais elle est capitale !

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    26 novembre 2017 à 14:35 |
    Je ne savais pas, cher Lilou que vous étiez si paulinien/chrétien : (Gal 3,28) « Il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni libre, il n'y a plus ni homme ni femme; car tous vous êtes un en Jésus Christ ». Je suis sûr que si l’on remplaçait « Jésus-Christ » par « la République », vous souscririez des deux mains…what else ? Le républicanisme et le christianisme sont deux cultes très apparentés : le second descend directement direct du premier…

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  • Lilou

    Lilou

    26 novembre 2017 à 12:31 |
    Une réponse, cher Jean François, juste une seule: je n'ai justement en face de moi que des élèves... Je crois trop en la Répulique laique pour perdre mon temps et celui de mes élèves pour savoir s'ils préfèrent le chocolat à la moutarde ou à Mozart.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    26 novembre 2017 à 11:37 |
    Une question, cher Lilou, juste une seule : avez- vous un élève juif dans vos classes? Rien qu'un seul?!!!

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