L’imposture de l’anarchie

Ecrit par Jean-François Vincent le 09 avril 2016. dans France, La une, Politique, Actualité, Société

L’imposture de l’anarchie

Depuis quelques jours, l’on voit fleurir, Place de la république à Paris, des rassemblements « spontanés », qui s’autoproclament « Nuit debout ». Officiellement, il s’agit de lutter contre la loi EL Khomry pour en obtenir le retrait. En réalité, les objectifs sont bien plus ambitieux.

Inspiré par des organisations noyautées par des trotskistes – le collectif Les engraineurs ou Droit Au Logement – le mouvement s’affiche anarchisant dans ses slogans : « désobéis ! », « l’insoumission est la solution », « occupons la république sans l’état et la police », ou encore, sur un mode humoristique « préavis de rêve ».

Il y a à boire et à manger dans cette foule hétérogène qui « occupe » chaque nuit la place. Mais, à côté de badauds sincères (ou mystifiés), on trouve beaucoup de militants endurcis, issus – notamment – des rangs des « zadistes », opposés à la construction de l’aéroport Notre-Dame-des-landes. Ces « zadistes », gueux en guenilles, tentant de fonder une république sylvestre et autogestionnaire à la fois, au fonctionnement indéterminé, et qui ressemble plus à une décharge qu’à une utopie…

Alors beaucoup, à la gauche de la gauche, applaudissent ; « la réinvention de l’autre et du nous qui lie » s’exclame – lyriquement, comme à son habitude – Mediapart. Certes, Mitterrand avait autrefois parlé de la « force injuste de la loi » et Gandhi avait prôné la désobéissance civile pour se débarrasser du colonialisme britannique. Mais – que je sache – la France n’est ni colonisée, ni sous l’emprise d’un pouvoir dictatorial. Si injustice législative il y a, le lieu pour en discuter est le parlement (ou le conseil constitutionnel) et non la rue.

Car nous touchons ici au fond du problème : ce qu’entend remettre en cause la « Nuit Debout » n’est autre que le principe même de la représentation. Imposture des AG prétendant parler au nom de l’ensemble, alors qu’elles ne sont qu’une – petite – partie, supercherie de la soi-disant « absence » de leaders, alors qu’ils existent, mais demeurent invisibles.

Au mieux, c’est-à-dire si autant le vent ne les emporte pas, « Nuit Debout » finira comme les « indignados » de la Puerta del sol, à Madrid : en un parti politique, Podemos, radical évidemment, mais un parti politique cependant. Lequel, d’ailleurs, a baissé d’un ton depuis le naufrage de son alter ego grec, Syriza.

Tout mécontentement a le droit de s’exprimer. Toutefois, sans la représentation, sans le filtre que constitue le vote, sans le décompte des voix, sans le contrôle juridique des leaders, obligés de se présenter à visage découvert, de solliciter les suffrages des citoyens et de remettre le pouvoir entre les mains de ceux-ci à l’issue de leur mandature, sans tout ceci, le spontanéisme de façade se dégrade en arbitraire, la démocratie, de directe qu’elle se croyait, finit détournée par quelques uns et l’anarchie se mue en oligarchie.

Méfions-nous d’une égalité sans règles et rappelons-nous de la phrase finale de l’Animal farm de Georges Orwell : « tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres ».

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (12)

  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    13 avril 2016 à 19:32 |
    A propos de "nuit debout", et même s'il convient de ne jamais généraliser et de faire la part des choses, j'ai entendu des propos dénonçant la démocratie française actuelle sous le terme de "démocrature"... !! Je rappelle que cette expression fut utilisée pour la première fois il y a déjà un bon nombre d'années par Jean-Marie Le Pen et le FN... De plus, j'ai pu lire sur la page du groupe FB "La Fabrique de l'Histoire" un certain nombre de témoignages fiables précisant qu'il y avait, parmi les manifestants, des éléments frontistes et d'anciens partisans du "Printemps français" de l'époque de "La Manif pour tous"... J'ai malheureusement pu lire également qu'il arrivait souvent qu'à Paris les lieux avaient été très souvent laissés chargés d'ordures par certains, à une époque où, depuis longtemps, l'écologie me semblait être globalement un sujet consensuel - surtout (paraît-il) pour les jeunes en question... !!
    Ce post n'a qu'un seul but : celui de mettre en garde ceux qui - par "jeunisme" systématique (très à la mode depuis longtemps dans les grands médias en particulier et notre société en général), ou bien par volonté de manipulation idéologique et même politicienne - pourraient penser que de cet embryon de "mouvement social" devrait automatiquement sortir une sorte de positionnement tel que celui des "Indignés" qui avait débouché sur la structuration de Podemos en Espagne... Les choses sont bien plus complexes que cela, surtout lorsqu'on écoute - comme ce fut le cas pour moi, à la suite du Journal de 20 H. hier sur FRANCE INTER - une jeune "responsable" de "Nuit debout" appeler tout le monde à se regrouper contre, je cite, "Le PS et LES RÉPUBLICAINS" (seulement... tiens donc... !), et notamment ceux qui s'étaient agités à l'époque encore assez fraîche des "Bonnets rouges", etc...

    Répondre

    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      15 avril 2016 à 05:43 |
      Le premier sondage sur les "nuitdeboutistes" semble vous donner raison : 62% des sympathisants du FN les soutiennent. Seraient-ils noyautés à la fois par l'extrême gauche et par l'extrême droite ?

      Répondre

  • bernard péchon pignero

    bernard péchon pignero

    12 avril 2016 à 19:23 |
    Il semble que le défi de RDT soit de plus en plus de commenter à chaud ce qui se passe d’important dans notre société. C’est bien. Et le nombre de commentaires sur les sujets avérés brûlants valide cette évolution. Mais attention, c’est dangereux ! D’abord parce que c’est injuste envers les chroniques qui n’ont jamais de commentaires, même de JFV qui pourtant met un point d’honneur à tout lire et à tout passer au crible de sa culture et de sa sagesse ce dont on le remerciera jamais assez. Mais à la rigueur ce n’est pas grave. Ce qui peut être grave c’est de réagir viscéralement à une information si on ne s’impose pas ensuite d’y revenir, d’y reréfléchir et, éventuellement d’accepter de se contredire. Ce qui se passe à la République la nuit dépasse évidemment mon domaine de compétence. Je réagis ni par romantisme – je n’ai plus l’âge – ni par pur gâtisme – j’espère avoir encore quelques mois de lucidité – mais parce que l’expérience m’a appris la circonspection. Je crois que ce mouvement nocturne mérite qu’on s’y arrête un peu mieux. Je suis sûr que RDT va le faire. Peut-être pas tout de suite. Mais bientôt. Parce que RDT procède un peu de la même démarche. C’est pour cela que j’essaye encore de m’y accrocher.

    Répondre

    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      12 avril 2016 à 21:48 |
      Soyez certain, cher Bernard, que je n'hésiterai pas à dire que je me suis trompé, si tel est le cas. Mais, c'est vrai, j'estime qu'il faut "me mouiller" à chaud; non pour faire de l'audience, mais pour livrer une analyse et un pronostic...à mes risques et périls.

      Répondre

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    12 avril 2016 à 14:08 |
    « Le pluralisme est garanti par la représentation et mis en péril dès lors qu’on passe à la démocratie directe » Alain Finkielkraut à propos de « Nuit Debout », au cours de l’émission « L’esprit de l’escalier » du 10 avril, sur RCF. Je ne saurais mieux dire...

    Répondre

    • Martine L

      Martine L

      12 avril 2016 à 14:48 |
      D'accord avec Finkie dont on connait l'appartenance à un côté musclé des observations sociétales. Pour autant, il faut encore considérer qu'il peut y avoir aussi, du débat citoyen de base. Ségolène Royal dans sa campagne de 2007, avait mitonné un mixte à tester entre débat et législation, bien séparés. cette démocratie participative est intéressante , mais probablement est à mille lieux des vrais centres d'intérêt des " acteurs des nuits"

      Répondre

  • Danielle Alloix

    Danielle Alloix

    11 avril 2016 à 13:37 |
    Et la compatibilité avec l'Etat d'urgence ? de tels rassemblements-scène ouverte, béants sur l'extérieur ; certes, la Droite le dit, mais avec raison. Quand on sait, par ailleurs que ce même Etat d'urgence est revendiqué haut et fort dans l'interdiction de différents spectacles. Il ne faudrait pas, sous prétexte de " jeunes en mouvements" entrer dans un laxisme grave par les temps qui courent ( les attentats de Bruxelles ayant visiblement remplacé au pied levé des projets importants en France)

    Répondre

  • Mélisande

    Mélisande

    10 avril 2016 à 10:27 |
    Quel ton méprisant ! On dirait l'analyse d'un cadre du KGB...
    Cela évoque mai 68, quelque chose de spontané, loin des bureaucraties, loin de tout ce qui est mortifère, récupéré, bureaucratisé et digéré et anéanti. Ils sont jeunes, ils s'expriment, dès qu'un discours ou une action politique (au service de la cité quand même!) s'institutionnalise, il est perverti, c'est un fait aujourd'hui!

    Ce sont des professionnels du mensonge et de la lâcheté qui gouvernent depuis quelques années quand même! . Il y a des voyous qui siègent à l'Assemblée avec des casseroles judiciaires au derrière.
    Nuit debout, c'est un début de conscience éveillée. Maladroite comme les premiers pas d'un enfant, mais le désir de bouger est là, gratuit, et ça c'est chouette! C'est vivant.

    Répondre

    • Martine L

      Martine L

      10 avril 2016 à 13:50 |
      Votre comparaison avec Mai 68 est interrogeante – du point de vue historique ; laissons de côté les rituels romantiques. Nous étions alors, dans une période de trop plein, notamment économique ( les Trente Glorieuses) mais en creux pas assez rempli en ce qui concerne les droits ( minorités, jeunes, femmes). Ce mouvement, que je veux bien appeler «  révolution » faisait face à la rigidité aristocratique et oreilles bouchées avec suffisance du Régime Gaulliste entièrement dans les mains d'une grande bourgeoisie pleinement privilégiée. Culturellement, c'était la fermeture. Point. Vraiment, tout ce qu'on a actuellement ! Laissez-moi rire, ou trouvez d'autres analyses...

      Répondre

      • Jean-François Vincent

        Jean-François Vincent

        10 avril 2016 à 14:10 |
        Il y aurait beaucoup à dire sur la caractère « culturel » - et non politique, comme on le croit trop souvent – de la « révolution » de mai 68, concomitante (les horreurs en moins) de celle qui se déroula en Chine, sous les applaudissements des maoïstes bien de chez nous.
        Cela étant – vous avez raison – impossible de comparer le régime marmoréen de la Vème république à ses débuts avec le gouvernement Hollande/Valls, dont la tolérance va jusqu’à l’auto-humiliation. Il n’existe, de nos jours, aucune bastille à prendre…

        Répondre

    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      10 avril 2016 à 13:28 |
      C’est précisément, chère Mélisande, le piège (à cons ?) que tendent les « organisateurs » de « Nuit Debout » - car il y en a, contrairement aux démentis officiels – en improvisant une variation sur le thème, soixante-huitard en effet, de la « spontanéité ». « Mao spontex », aurait-on dit en d’autres temps…
      La vérité est qu’il s’agit d’une agit-prop de trotskistes en mal de révolution. Ce sont eux les « leaders » occultes. Les autres - lycéens, étudiants ou jeunes de service - sont de gentils gogos qui noient leur spleen dans une mystification consentie.

      Serait-ce votre cas, Mélisande ?

      Répondre

  • Martine L

    Martine L

    09 avril 2016 à 16:20 |
    Ce superbe nom de guerre de «  Nuit debout » recouvre de bien antiques choses ; d'abord, la «  sortie » initiatique du Printemps des jeunes, mais ce serait faire injure que d'en rester là ; la jeunesse est inquiète – comme on dit, pour son avenir ; elle projette donc, et ne prend aucune mesure de ce que le gouvernement a déjà fait pour elle – avec, certes, ce qu'il y avait dans la marmite. ( Du coup, il me semble que les essais de négociation de nos gouvernants avec ces «  noctambules » est en pure perte ; on est dans l'élan de l'émotionnel, de la colère) Ce n'est d'ailleurs pas l' objet de ces manifs, que de discuter avec les institutions. Mélange d'indignés à la manière de ceux de la place d'Espagne d'il y a quelques trimestres. S'indigner – avec un peu de raisonnement construit – fait, certes, honneur à la jeunesse, mais s'indigner n'est pas le grand nom de Résistance ! Ce n'est qu'un moment. Il n'y a sans doute pas que de l'anarchie dans ces mouvements, mais incontestablement, une volonté de situer ailleurs les besoins démocratiques, à «  la base », et de moins en moins dans les institutions. Vous le dîtes : perte de temps, et fantasmes.

    Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.