L’insurrection qui ne vient pas

Ecrit par Johann Lefebvre le 04 juin 2016. dans La une, Politique, Société

L’insurrection qui ne vient pas

« Il y a très loin de la velléité à la volonté,

de la volonté à la résolution,

de la résolution au choix des moyens,

du choix des moyens à l’application »

Jean-François Paul de Gondi, Cardinal de Retz

 

L’époque a repris le goût fade des pensées fanées, notre temps est enfin devenu visible, mais seulement visible, échappant au vécu, au vivant. Plusieurs règnes cohabitent, et avec eux, l’excellence de la pensée, de la manière et de la façon, se résume à produire de l’eau tiède, à ériger un magnifique consensus artificiel au cœur de forces que tout oppose. La phobie de la radicalité est devenue le principe d’un discours public qui s’oublie aussi vite qu’il a franchi le seuil d’un domicile où la survie exhale une infecte odeur de cadavre.

Un mouvement immobile

Je me suis aperçu qu’assis, j’avais probablement davantage de facultés de nuisance que ce mouvement qui, croit-il peut-être, nuit debout. Inopérante, sauf à nourrir les chaînes d’information continue et l’espoir débile de crétins désœuvrés, cette petite agitation n’est finalement que l’expression d’une aliénation découvrant le désastre de sa forclusion. Une loi, qui dans son appellation circulaire est la « loi visant à instituer de nouvelles libertés et de nouvelles protections pour les entreprises et les actifs », aussi défavorable aux droits (sic) des travailleurs, aurait à mon sens au moins deux avantages, si elle était correctement appréhendée par les intéressés : elle devrait leur permettre, tout d’abord, de renoncer à travailler dans des conditions de plus en plus pénibles et aléatoires et pourrait contribuer, indirectement, in fine, à l’abolition du salariat. Car enfin, vous voulez combattre le capitalisme dans sa forme primaire, ainsi que toutes les détestables adaptations utiles à son développement qu’il fait adapter et adopter par les gouvernements ? Commencez donc, en toute logique, par ne le pas servir de l’intérieur, renoncez au salariat. Vous voulez défendre la citadelle qui protège vos droits au salaire, alors qu’il vous serait bien plus utile de la fuir. Sur ce point, crucial, « nuit debout » – et tout mouvement assimilé – ne peut être qualifié, comme on l’entend dire autant dans la rue, les bistrots et les médias, de révolutionnaire. Bien au contraire. S’opposer à une loi qui démonte les acquis sociaux peut être considéré comme légitime, mais à la navrante condition première de ne rien vouloir voir des conditions à la base aliénantes que ces acquis sociaux maquillent si mal. Historiquement, il était certain, et d’aucuns l’avaient prévu il y a bien longtemps déjà, que les modèles de protection sociale et ses annexes fiscales, ainsi que le code du travail, ne pouvaient demeurer en l’état devant le violent besoin de la société spectaculaire-marchande de prolétariser tous les secteurs de production, en particulier dans le tertiaire où un gros volume d’emplois ne sert à rien du tout. Aussi, sans faire de généralité simplificatrice, dans ce mouvement appelé « nuit debout », retrouve-t-on fréquemment le profil du petit-bourgeois inquiet, précarisé ou en voie de précarisation, accédant de ce fait à l’expérience prolétarienne. Ruffin, le réalisateur de « Merci patron » et instigateur du mouvement, via le collectif « Convergence des luttes », assume d’ailleurs pleinement le fait d’incarner cette petite bourgeoisie, si facilement indignée. L’indignation, ça gâche l’imagination et ça ne fait de l’action qu’une vulgaire hypothèse.

Il n’y a donc, Place de la République à Paris, tous les soirs, pas plus de révolutionnaires qu’ailleurs. Il y a là quelques « casseurs », selon l’appellation contrôlée, dont certains excèdent dans l’émeute le mot d’ordre de leurs aînés en 1968 « si vous voyez un CRS à terre, achevez-le » en pratiquant, plus loin, quai de Valmy, sans élégance et surtout avec une implacable crétinerie, la tentative d’homicide, par le feu, sur des flics enfermés dans leur voiture, donc inoffensifs. Ces agités, mais pas du tout agitateurs, arrivent à faire honte aux véritables voyous et à la vénérable racaille qui, d’ailleurs, ont autre chose à foutre que d’aller le soir à République pour invoquer le gourou Pierre Rabhi et sa clique confusionniste, s’appesantir sur le revenu universel ou espérer des choses aussi contradictoires que la sécurité de l’emploi en même temps que la fin du capitalisme. Il y a là quelques penseurs furtifs qui, dès qu’ils l’ouvrent, n’ont plus que l’exaltation pour force, effaçant étrangement, par leur façon d’articuler la langue française, toute forme concrète de pensée. Il y a là encore les habituels soi-disant libertaires et autres médiocres contestataires dont le conformisme est hors d’âge ; j’entends aujourd’hui les mots qu’ils ventilent, je reçois les petites idées dilapidées par le peu d’intelligence à leur disposition, mots et idées strictement identiques à ceux que je captais, il y a trente ans, quand j’entrais moi-même dans la critique et qu’autour de moi s’exprimaient de tels hurluberlus, sûrement leurs pères, ou les mêmes, maintenant tout croûtés d’idéologie momifiée.

Aussi, je reviens à mon préambule pour répéter que voilà des pensées fanées, que l’eau tiède endort les consciences, que les conditions présentes de l’existence humaine ne peuvent pas être altérées ou renversées par une simple kermesse nocturne bon enfant, où rien n’est inventé, aucune action initiée, aucune situation construite, où l’existence de l’Etat est encore et toujours le sujet central et inamovible de discussions inutiles, où l’on prétend, sans tiquer sur l’énormité de la contradiction, combattre le capitalisme tout en voulant « améliorer » son principe de base qu’est le salariat, ce dernier n’étant qu’un modèle économique et une séquence historique qui touche à sa fin. Immobile, ce mouvement l’est pour des raisons indissociables : par sa simple insertion liminaire dans la boucle médiatique, par sa prétention à se dire informel alors qu’il n’est précisément que formel, naviguant sur les mêmes flots sémantiques que ceux portant les discours de la classe politique, par sa dimension fantasmatique de convergence et d’unité. La grande majorité des individus qui le constituent se pense représentative d’un peuple qui n’existe pas et qui, pour l’essentiel, ne pourrait pas se reconnaître dans « nuit debout ». Cette illusion d’un groupe particulier, dont on peut comme on l’a vu dessiner des contours spécifiques (contrairement à l’image colportée de multitude et de diversité), à se penser comme un « commun universel », comme représentant les « citoyens », le « peuple », est la même (im)posture et vanité qui habite le professionnel de la politique.

Discussion

Ce serait évidemment un contre-sens que l’on prenne ma critique à l’égard du mouvement « Nuit debout » et de ses dérivés comme une faveur faite au gouvernement, comme un soutien à la réforme ou, encore plus drôle, comme une considération positive vis-à-vis des dispositifs mis en œuvre par l’Etat pour satisfaire aux desiderata de l’économie libérale, dont les plus gros agents considèrent bon nombre de textes réglementaires et de codes légaux comme de sérieuses entraves aux moyens de la production et de la circulation. Inutile pour moi de repartir sur le constat général que j’ai déjà formulé, ici ou ailleurs, à propos des mécanismes en jeu qui forment la falsification ou la dissimulation du réel, bref tout ce qui a déjà été énoncé sur le règne de la séparation, achevée en décomposition quand l’économie s’est finalement imposée comme (prétendue) réalité du monde, avec le ridicule argument qu’elle serait même « naturelle », alors qu’elle n’est qu’une organisation du réel, un rapport social. Non, il y a précisément dans ma critique du mouvement contestataire présent les mêmes objets que dans mes considérations sur les structures politiques, économiques, sociales et morales de la société dans laquelle je suis né et vieillis ; c’est-à-dire que cette protestation, dont on ne peut nier l’ampleur, est une autocritique qui s’ignore en tant que telle, et qui, de ce fait, se confrontant du point de vue théorique à des apories, se retrouve du point de vue pratique devant une impossibilité de réalisation concrète. L’insurrection, de toute façon impossible, en serait une forme inutile, car elle aurait pour motivation davantage un désir de conquête que de libération, davantage une volonté d’appropriation de l’Etat que sa liquidation. Les contradictions que j’ai relevées précédemment vouent toutes ces manifestations à la noyade à la fois dans le flux médiatique et les flots contraires qui s’affrontent sur le terrain. Bien que les blocages des centres de distribution énergétiques pourraient être considérés comme stratégiquement pertinents, puisque l’Etat est avant tout une entité logistique, ils n’ont pas d’efficacité à moyen ou long terme car ils sont principalement organisés par les centrales syndicales dont les intérêts ne sont pas historiquement révolutionnaires et totalement opposés à l’abolition du salariat. Les intérêts des syndicats n’ont jamais été ceux des travailleurs, la mission que se sont donnée les syndicats est d’aménager l’aliénation au travail, et non de la réduire à néant, raison pour laquelle leur relative nuisance pour la production et la circulation de la marchandise n’est qu’un moyen d’exprimer leur petit et limité pouvoir et n’a rien à voir avec la liquidation de l’ordre existant, bien au contraire, c’est une expression réactionnaire, c’est la poursuite indéfectible d’un maintien des conditions présentes qui définissent le travail. C’est aussi pour ces motifs que depuis très longtemps, le discours des syndicats consiste à prétendre qu’ils n’ont surtout pas d’intentions politiques, que leurs actions se limitent au droit du travail.

Geoffroy de Lagasnerie a publié le 5 avril sur son blog un article (1), repris partiellement par le quotidien Le Monde le 28 avril, dans lequel il détaille ce que j’ait dit plus haut à propos de cette illusion d’un groupe particulier à se penser comme un « commun universel », comme représentant les « citoyens », le « peuple ». Je partage une partie de son analyse et en particulier sa conclusion quand il avance que l’avenir du mouvement « Nuit debout » n’est envisageable qu’à la condition que celui-ci « renoue avec un certain héritage du marxisme, de la sociologie critique et de la tradition libertaire, qu’il pense les groupes et leurs revendications à partir de catégories concrètes, situées et oppositionnelles ». Ce qui, bien entendu, est très loin d’être d’actualité puisque lorsque j’ai l’occasion de discuter avec ceux qui, de près ou de loin, s’associent à cette contestation, je constate qu’ils n’entendent pas du tout les critiques qu’on peut leur faire, dans le sens où ils ne les comprennent pas, leur phobie de la chose politique – confondue d’ailleurs aisément avec les élus, les institutions, etc… – étant pour certains terriblement tenace, leur inculture historique assez effrayante et leur ambivalence comportementale très significative à l’endroit de la marchandise. Il est difficile de leur faire admettre que leur envie de démocratie directe et que leurs postures pseudo-alternatives (consommer bio par exemple), quand elles existent, sont surtout les produits de discours extérieurs et séparés avant que d’être les résultats d’un libre-arbitre ou d’une prise de conscience autonome. Ils ne savent pas expliquer pourquoi, depuis plusieurs décennies, tous les combats menés contre les dispositifs étatiques et les décisions supranationales (les directives européennes par exemple) destinés à favoriser la marchandisation du monde sont voués à l’échec. Ils ne voient pas que ce sont les moyens du combat, les stratégies d’affrontement et les comportements particulièrement contradictoires, dans leur vie quotidienne, de ceux qui contestent, qui sont les causes évidentes de ces échecs répétés.

 

(1) D’Occupy à Nuit Debout : l’inconscient politique du mouvement des places, par Geoffroy de Lagasnerie

A propos de l'auteur

Johann Lefebvre

Johann Lefebvre

Johann Lefebvre est né dans le bocage normand en 1971. Depuis, il va bien. Il écrit depuis qu’il sait écrire, et s’attache aujourd’hui à formuler un style pour la Critique, genre qu’il affectionne, à partir du vécu immédiat sans média, là où la séparation ne fonctionne pas, considérant que c’est dans ces brèches qu’on s’installe le mieux pour la vie palpitante et risquée, là où sourd la littérature, matière première de l’Histoire, quand l’Histoire existait encore.

Commentaires (2)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    04 juin 2016 à 14:01 |
    Vous mettez le doigt sur une réalité cruelle de la « Nuit Debout » dont on ne parle pas assez : son immobilité. Immobilité physique d’abord ; on utilise même, pour caractériser cette dernière un vocable administratif particulier : la « manifestation statique ». C’est le terme – cocasse - qu’utilisent les « organisateurs » pour demander chaque jour l’autorisation de manifester à la préfecture de police. Immobilisme décisionnel ensuite. Les palabres succèdent aux palabres sans que rien n’en sorte, au grand désespoir des « parrains » du mouvement – Ruffin et Lordon – qui morigènent leur petite troupe et la tancent pour son inactivité ; un peu comme Sartre, en mai 68, était allé remonter les bretelles des étudiants, à la Sorbonne, beaucoup trop passifs à ses yeux.
    Oui, les nuitdeboutistes, immobiles parce qu’intellectuellement sclérosés, récitant inlassablement les mêmes mantras éculés (grève générale, sabotage, blocage, etc., etc.) sont un peu comme la garnison du Désert des Tatares : ils attendent le combat ultime, un grand soir sociétal qui n’en finit pas d’advenir. A force de ne pas bouger, la Nuit Debout sera bientôt…couchée !

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  • Martine L

    Martine L

    04 juin 2016 à 13:10 |
    Les Nuit-debout ne représen(taient) que chaque individu qui y déambulait, à ce titre, à un autre, ou d'ailleurs à aucun autre titre que le spectacle - Paris plage / Paris nuit-debout selon la saison. Ils le revendiquaient hautement du reste. Que cela existe, soit ; que cela représente une force politique en marche, évidemment, non, à ce jour, en tous cas.

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