La liberté, au-delà de la réalité

le 30 juin 2012. dans La une, Société

La liberté, au-delà de la réalité

 

La réalité, c’est un leurre ! Prenez une pomme ; ça y est, vous l’avez dans la tête, comme si vous l’aviez dans la main. De quelle couleur est-elle, de quelle taille, quelle texture, quel goût a-t-elle ? Celui des mots et des souvenirs propres à chacun, ni plus, ni moins. La vôtre n’a aucune raison d’être la mienne, pour ce que nos appétences et nos expériences diffèrent de manière irréductible. Pire, prenons voulez-vous une même pomme vous et moi, et interrogeons-nous sur ce qui nous la rend remarquable ; pour vous, ce sera peut-être parce qu’elle est petite ou grosse, au contraire, et à moi, qu’elle est verte ou jaune, quand un troisième larron sera frappé par son odeur particulière.

Il y a donc la chose, et la perception que nous en avons, qui nous est propre et n’appartient en rien à celle-ci. La somme des discours qui découlent de la présence tangible de cette chose dans notre univers produit sa réalité, qui n’est autre qu’une réalité dans le langage, protéiforme, complexe, trompeuse. Cela, nous l’oublions sans aucun complexe, nous contentant de voir une simple pomme, là où réside essentiellement un mystère, riche d’un million de potentialités dont nous n’avons pas la moindre idée. Ce mystère profond, c’est celui de la chose en soi, que les mots recouvrent d’un voile fallacieux.

Bien sûr, une pomme n’est rien, et il est d’autres moyens de l’appréhender que d’en discuter cent-sept ans ; il n’est qu’à la croquer et jouir de sa chair. Alors, Adieu la pomme, et bonjour à son souvenir ! Mais si je remplace celle-ci par le soleil ou l’océan, je me heurte à leur énormité, à cette incommensurabilité intrinsèque qui fait barrière entre nous ; dussé-je vivre dix-mille ans, je n’en épuiserai jamais la substance. Simple question d’échelle, me direz-vous. C’est pourtant ce qui se passe aussi avec l’autre, cet alter-ego omniprésent, incontournable, puisque notre identité même n’a de sens que par son existence ; sans lui, je ne suis rien, je n’existe même pas. Et comment rendre compte de sa réalité, à celui-ci ? Habituellement, nous procédons de la même façon que nous le faisons d’une pomme, pour ce qui est de son physique, mais aussi pour dresser son portrait moral. Ainsi, l’autre est tour à tour sympathique, extraverti, sournois, généreux, bavard, discret, ou le contraire.

Là, on s’aperçoit qu’entre en ligne de compte le phénomène social, qui fait qu’on s’accorde avec des tiers pour qualifier untel d’une manière ou d’une autre ; notre jugement personnel est plus ou moins fortement influencé par celui des autres. L’image que nous avons de l’autre est ainsi le fruit d’un consensus, une sorte d’opinion moyenne. Ça, c’est ce qui se passe en général, tant que nous n’avons pas eu l’occasion de goûter à l’autre de manière plus intime, dans une relation amoureuse, notamment. Alors, on se rend bien compte de la vanité de tous nos jugements, de leur inexactitude chronique. L’autre n’est ni gentil ni méchant, ni généreux ni égoïste, dans le fond ; il réagit de telle ou telle manière, selon son humeur et les circonstances, le public auquel il a à faire, ni plus, ni moins. Après, bien sûr, il y a l’habitude, ce qui fait comme des rides à son caractère, le modèle, nous donnant l’illusion de le connaître bien, d’être en mesure de prévoir ses réactions et ses comportements. Mais c’est oublier que l’autre peut à l’occasion se révéler complètement imprévisible, incalculable, paradoxal, prenant le contre-pied de tout ce qu’on sait et pense de lui.

Maintenant, ça n’est pas si fréquent non plus, et on peut se demander ce qui fait qu’on préfère généralement se cantonner à notre personnage, et réagir de manière attendue aux sollicitations extérieures. Est-ce que cela ne proviendrait pas tout simplement de ce que nous avons nous-même besoin de cette image fixe, qui nous décharge de l’encombrant fardeau du libre-arbitre et du choix ? Si nous nous comportons comme des moutons habitudinaires, plutôt que comme des caméléons inventifs, c’est pour bénéficier des avantages du pilotage automatique. Ainsi, on tourne en rond, et on répète ce que l’on a déjà vécu, parce qu’inventer autre chose nous demanderait des petits efforts, sans forcément nous garantir un meilleur résultat.

C’est en cela que notre réalité elle-même, celle que nous vivons, est elle aussi un leurre ! Nous pourrions tout aussi bien connaître une autre vie, vivre d’autres expériences, avoir d’autres centres d’intérêts, connaître d’autres gens. Car non, nous ne sommes pas égaux à la somme des discours que l’autre et nous-même pouvons tenir à notre sujet et à celui de notre existence passée. Mieux que la pomme, nous sommes riches d’un milliard de potentialités inexplorées, dont nous n’avons même pas idée. Alors, pourquoi creuser notre empreinte comme la meule contre la meule, plutôt que de voler comme plume au vent ? Se révéler inconséquent, enfin, plutôt que prévoyant, prudent. La liberté, est-ce un clos qu’on défend, ou bien plutôt un chemin personnel et qui nous amène à des rencontres inattendues ?

 

Gilles Josse

 

Commentaires (3)

  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    07 juillet 2012 à 11:41 |
    Nier la liberté,et dans le même mouvement le libre-arbitre a déjà fait couler beaucoup d’encre,notamment en théologie avec Augustin et en philosophie avec Spinoza. Il convient de noter que sans la liberté il n’y pas de responsabilité. Donc pas de péché, à commencer par le péché originel,ni de damnation en conséquence. En philo non plus on ne peut nier la liberté, car les mêmes causes ne produisant pas les mêmes effets comme en sciences. Les choix souvent très nuancés existent,et ne peuvent être réduits à l’état de réactions plus ou moins prévisibles. Ainsi, tout comme pour la prédestination,on peut penser que le nécessitarisme se présente,quoique avec brio,comme un système aberrant de la pensée.

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  • Thierry Ledru

    Thierry Ledru

    01 juillet 2012 à 09:57 |
    C'est trop long pour le mettre en ligne alors je mets le lien^^
    http://la-haut.e-monsite.com/blog/la-realite-signifiante-et-le-reel.html
    La liberté n'existe pas dans l'existence mais dans l'observation de l'existence.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    30 juin 2012 à 19:29 |
    La pomme "en soi" n'existe pas. L'illusion de l'essence la philosophie moderne l'a "déconstruite", de même l'autre "en soi", ou le sujet, le "je" de l'idéalisme..."Je est un autre" disait Rimbaud. Alors tout est leurre, tout est inconnaisable? Restent au moins les phénomènes, ce qui apparait, ou semble apparaître; c'est tout l'objet de la phénoménologie, qui, plus tard, donna naissance à l'existentialisme. L'existence par opposition à l'essence!

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