La logique de l’extrémisme

Ecrit par Jean-François Vincent le 04 juin 2016. dans La une, Politique, Société, Littérature

La logique de l’extrémisme

Recension du livre de Gérald Bronner, La pensée extrême, Puf, 2016

Passionnant petit livre que celui de Gérald Bronner, professeur de sociologie à l’université Paris-Diderot, passionnant en ce qu’il n’analyse pas tel ou tel extrémisme – de droite, de gauche ou d’ailleurs – mais tente de modéliser l’extrême en lui-même : qu’est-il ? Quelles sont ses caractéristiques ? Comment y vient-on ?

Tout d’abord, Bronner élimine quelques fausses pistes. Par exemple, la thèse du « monstre » : le terroriste est un barbare. Vrai, si l’on en juge par certains hashtags jubilatoires exaltant la tuerie de Charlie Hebdo – #cheh, en arabe cheh fik, bien fait – mais ce serait faire bon marché de la rationalité – paradoxale mais bien réelle – du terroriste. « Ce sentiment d’incompréhension face à la pensée extrême, écrit Bronner, est donc fondamental à mon propos. C’est pourquoi il me faut l’examiner plus attentivement ». Les fanatiques, en effet, « ne sont, le plus souvent, ni fous, ni désocialisés, ni même idiots ». Leurs exactions ne sauraient pas davantage s’expliquer par une souffrance familiale ou sociale : « constater que les frères Kouachi ont eu une enfance malheureuse et en inférer que c’est là l’explication de leurs actes manifeste une grande ignorance des processus qui conduisent à la pensée extrême ».

Ici interviennent deux concepts incontournables : la rationalité cognitive et la rationalité instrumentale. La première désigne l’adéquation au réel : ceci existe, ceci correspond à la réalité telle que je me la représente. Peu importe qu’il y ait ou non une faille dans mon raisonnement, peu importe qu’il s’agisse d’une croyance ou d’une opinion, le vrai, en l’occurrence, se confond avec le vrai-semblable. « Cosi è se vi pare » aurait dit Pirandello : cela est si cela vous paraît ainsi. La rationalité cognitive détermine, de la sorte, une vision du monde absolument véridique, que rien ni personne ne peut remettre en cause, une sorte de dogme qui verrouille la pensée. La rationalité instrumentale, quant à elle, fournit la clef du passage à l’acte : « la résolution de suivre désormais jusqu’à leur terme les conséquences d’un postulat, d’un axiome premier, considéré comme l’engagement d’une vie meilleure et souvent d’une rédemption ». Aucune objection d’ordre éthique dès lors n’entrave la détermination du fanatique, « c’est pourquoi la maxime commune à tous les extrémismes, nous dit Bronner, leur plus petit dénominateur commun, tient au fameux la fin justifie les moyens ». Et de citer Bakounine : « aux yeux du révolutionnaire, il n’y a de morale que ce qui contribue au triomphe de la Révolution ; tout ce qui l’empêche est immoral ». Seul compte l’idéal, identifié au réel en puissance, « si l’on adhère réellement à l’idéal de l’extrémiste, on ne peut souffrir le compromis, qui, pour lui, est nécessairement une compromission ».

Mais soyons plus précis encore, « si tous les moyens peuvent être impliqués, c’est que la fin est d’une utilité infinie ». Nous en arrivons alors à une notion essentielle chez Bronner, la notion d’incommensurabilité. Est incommensurable ce qui n’a pas de mesure, ce qui ne peut se comparer à rien, bref ce qui est ab-solu, sans lien d’aucune sorte avec quoi que ce soit, ce qui transcende tout. Foin de ce qui pourrait se mettre en travers de l’Absolu : celui-ci interdit, par principe, tout débat. « Le fait qu’il puisse y avoir débat montre que les valeurs et les intérêts sont assez souvent commensurables, qu’il y a, dans l’esprit de celui qui délibère, une évaluation comparative ». L’idéal, à nul autre pareil, s’impose avec une telle évidence qu’il clôt toute délibération.

D’où la conclusion pessimiste de Bronner : « les croyances qu’on nommera “extrêmes” ne disparaîtront pas de l’horizon de notre contemporanéité ». Il faudrait pour « dé-radicaliser », comme on dit, l’extrémiste, réintroduire chez lui une « concurrence cognitive », quelque que chose qu’il tiendrait pour réel et qui puisse se mesurer avec son idéal transcendant.

En un mot, la quadrature du cercle.

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.