La souche ou l'arbre ?

Ecrit par Léon-Marc Levy le 24 décembre 2010. dans Racisme, xénophobie, La une, Société

La souche ou l'arbre ?


Décidément, je file du mauvais coton : même en pleine trêve des confiseurs, en ces temps de vœux cordiaux et couverts de sirop d’érable (merci Judith pour les érables !) je me sens encore l’envie de la ramener sur un thème qui a (gravement) fâché les Français au début de cette « douce » année 2010 et qui revient au galop avec la récente charge tout en élégance de Mme Le Pen : l’identité française !

Certains, qui me font largement les honneurs (et je les en remercie !) de leurs colonnes haineuses sur divers sites (permettez-moi de ne pas les citer, je ne tiens pas à leur servir de cosmétique. Vous les trouverez facilement en « googlisant »), parlent d’un individu qu’ils auraient croisé (si j’ose dire) et qu’ils nomment « Français de souche ».

Il y a longtemps que je trouve que c’est un drôle de mot « souche ». A priori c’est végétal : « partie de l’arbre qui reste dans la terre après que l’arbre a été coupé ». Dans nos vies très citadines, on l’utilise surtout dans une expression familière : « dormir comme une souche ». Ou « prendre souche ». Tout cela donne de la chose une image plutôt inerte, je ne m’en servirais pas comme symbole du dynamisme et de l’avenir en tout cas. Imaginez un peu : « Ipod, c’est une véritable souche à votre portée ! » « Mangez des fruits, vous vous sentirez comme une souche ! ». Ca la ficherait mal  hein ?

Pourtant, il y a des gens qui n’arrêtent pas de s’en réclamer. Et je suis parisien de souche (la bête rare), et je suis marseillais de souche (encore plus rare) et je suis E.T. de souche (alors là, carrément introuvable !). L’holophrase la plus répandue, c’est : « je-suis-Français-de-souche ». Pour le moins, ça m’en souche un coin ! Pardon bouche.

C’est quoi cet OVNI (Objet Vivant Non Identifié) que le « Français de souche » ? Un descendant des Gaulois ? Mais les Gaulois étaient eux-mêmes issus de « souches »  diverses , dont on dit, ô horreur, qu’elles seraient, comme pour la plupart des Européens, essentiellement issues des agriculteurs venus du Proche-Orient par vagues successives entre 4000 et 2500 av. J-C. C’est Hervé Le Bras, Directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales qui le dit. Pire, il y a quasi unanimité des ethnologues là-dessus.  Jean-François Copé, qui n’est pas, que je sache, un dangereux gauchiste internationaliste, a déclaré, il y peu, au Monde.fr, dans une interview de Françoise Fressoz et Patrick Roger : « Il faut que l’on arrête de vouloir faire croire à nos enfants que nos ancêtres étaient tous des Gaulois. »

Alors non seulement les Gaulois n’étaient pas tous des Gaulois, mais en plus, Copé nous dit « Nos ancêtres n’étaient pas tous des Gaulois » Houlà ! Coup dur pour la métaphore de la souche !

Les anthropologues s’accordent, généralement, pour dire qu’aux « Gaulois » doivent d’emblée s’ajouter au moins cinq groupes « autochtones » : Bretons, Basques, Catalans, Corses, Alsaciens auxquels, horreur suprême, il faut ajouter les « Romanichels » et les Juifs qui, sans habiter de territoire spécifique dans l’hexagone, sont présents en « France » depuis des siècles, au moins depuis le Vème siècle pour les Juifs (document attesté à Vannes en l’An 465). Et puis il faut ajouter les Gascons, les Languedociens, les Provençaux, les Auvergnats, les Normands. Que ceux que je ne cite pas me pardonnent, mais je suis sûr qu’ils existent en nombre.

Et puis Copé, décidément très en verve (et très attaché à quelques projets personnels que tout le monde soupçonne), en remet une souche. Pardon une couche : « Ce qui compte, c’est que chaque Français, quelles que soient sa date d’arrivée en France, son origine ou sa religion, a de la valeur et apporte ce qu’il a de mieux pour notre pays. » Parce qu’il faut le savoir et le dire sans cesse, les Arabes, les Africains, qui construisent avec nous l’histoire de France et sa richesse depuis des temps lointains, sont aussi des « souches » incontournables du Peuple français. Ils ont d’ailleurs assez arrosé ces « souches » de leur sang lors de batailles aussi imbéciles que meurtrières à l’ombre du drapeau français ! Et les Chinois, les Espagnols, les Portugais, les Italiens, les Turcs, les Arméniens, les Vietnamiens… Encore une fois, pardon à ceux que je n’ai pas cités.

J’aime évidemment profondément la France et le Peuple de France. Mais un peuple n’est pas une ethnie. Je laisse cette conception aux théories « racialistes » qui ont fait des ravages à travers l’histoire. Je laisse ces théories à la gentille Marine Le Pen dont certains ont cru un instant qu’elle ne se chauffait pas des mêmes « passions tristes » que son père. Un Peuple c’est le rassemblement de gens, à travers des vagues et des strates successives d’ethnies diverses, groupées autour de mythes fondateurs, d’une langue, de valeurs morales communes, d’un corps de Lois, d’une histoire peu à peu partagée, d’une appartenance identitaire hautement revendiquée.

Aux images de racines et de souches, ombreuses et souterraines, je préfère pour toujours celle de l’arbre, avec ses ramifications qui montent vers le ciel en un réseau dense, étroit et tellement beau !

Je vous présente cet arbre en guise de vœux pour 2011.

A propos de l'auteur

Léon-Marc Levy

Léon-Marc Levy

 

Modérateur

Professeur agrégé de Lettres Modernes

Maîtrise de philosophie

Directeur du magazine "La Cause Littéraire"

Rédacteur en Chef du "920-Revue.fr"

Animateur de "Thème et Texte"

 

Commentaires (19)

  • audin

    audin

    05 janvier 2011 à 01:20 |
    Tres belle image. L'arbre lance tous ses petits bras vers le ciel, la souche s'est fait couper tous ses bras, elle ne vaut pas grand chose.

    Si la nation est un arbre, l'humanite est une foret. S'il faut l'entretenir pour lui eviter un incendie devastateur ou une maladie fatale, esperons qu'on ne la replantera pas avec des arbres tous de meme essence et bien alignes. Gardons a la foret sa diversite, grace a laquelle on a du mal a savoir pour les feuilles les plus elevees a quel arbre elles appartiennent.

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  • elisabeth

    elisabeth

    02 janvier 2011 à 00:30 |
    Grand merci pour ce 1er prix en or, puis-je l'échanger contre 1 Ipad 64 Go ? Enfin c'est juste une question...

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  • lmlevy

    lmlevy

    01 janvier 2011 à 17:20 |
    Bravo chère Elisabeth ! Vous avez remporté le prix du commentaire N°1 de l'année 2011 !! La récompense est le "reflets du temps" d'or de l'année ! :-)
    BONNE ANNEE 2011 !

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  • elisabeth

    elisabeth

    01 janvier 2011 à 13:12 |
    "et je suis E.T. de souche (alors là, carrément introuvable !)."
    pas de souche of course, mais par effet collatéral !

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  • Maurice Lévy

    Maurice Lévy

    27 décembre 2010 à 13:21 |
    Merci, Léon-Marc, de soulever ce grave problème, qui peut s’avérer lourd de conséquences pour un jeune en devenir.
    Souche, couche, nationalité, nation, peuple …, autant de mots, de contenants que chacun remplit à sa manière souvent de façon incohérente, parfois même hélas souvent innocente.
    Il se trouve que l’enfant est, qu’on le veuille ou non, prisonnier de la culture de ses parents ou, selon les cas, abandonné à la culture de son environnement immédiat.
    Quant à l’adulte qu’il est appelé à devenir, D… seul sait ce qu’il en adviendra.
    Devant l’écheveau inextricable de ce devenir, pour moi, se pose d’abord et avant tout, la question cruciale de l’éducation.
    Celle des parents, grands-parents etc. est hors d’atteinte pour toute tentative d’organisation extra familiale. Cette éducation première relèvera donc de la famille, c'est-à-dire du hasard … !
    Seul terrain d’action digne de ce nom, celui de l’état-nation dans lequel se trouve plongé l’enfant. Dès l’âge de trois ans, il sera soumis pour parti au bain scolaire du quartier, de la ville ou de la campagne, (ou du désert culturel).
    Et là, voilà notre futur citoyen, formé à une culture républicaine ou une culture d’état ou une culture religieuse, ou une culture au sein d’une secte, ou encore à aucun système culturel …
    Vous devinez facilement la complexité du devenir de ce futur adulte ???
    D’où mon attachement personnel à notre système d’éducation républicain institué par Jules Ferry. Système qui, vague après vague, réforme après réforme, essaie péniblement d’améliorer et d’adapter les conditions éducatives.
    Autant dire que, en réfléchissant bien, le flux et le reflux politique feront en sorte que chaque enfant, futur citoyen du monde, sera livré aux plus grands des hasards …
    Que cela ne nous désarme pas.
    Après 20 ans d’éducation nationale républicaine, 40 années de fonctions éducatives au sein de notre système d’éducation nationale républicaine et 20 années de retraite militante, je continue à croire à la validité du système d’éducation français, bien que fort maltraité depuis une bonne décennie.
    Courage, on vaincra !

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  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    27 décembre 2010 à 12:12 |
    Je suis, tout comme vous, en tant qu'historien (et citoyen), révulsé par l'ignorance crasse des Marine Le Pen et consorts nationalistes, qui n'ont rien compris (ou voulu comprendre ?) à ce qu'est la France, ainsi qu'à la façon dont elle s'est constituée, pour ne pas dire construite.
    Alors oui, "FDS" ("Français De Souche") est effectivement une notion mythique qui n'a aucune valeur, ni validation historique.
    Exemples : à l'époque des "Gaulois" (simple expression géographique), et à côté des "Celtes", il y avait les "Halstattiens", les "Champs d'Urnes", les "Ligures", etc. Autres exemples : après les "Gaulois", il y eut la synthèse "Gallo-Romaine" ; puis l'arrivée des "Francs" (plus "FDS" que les autres ? Ridicule !). Et vous-même, de citer encore d'autres exemples d'arrivée(s) de peuples dans l'Hexagone pour construire notre si belle France !
    On voit à quel point les "nationalistes" - en fait - n'aiment pas cette France-là ! Celle dont vous parlez, dont nous parlons ensemble. Ces gens sont incapables de concevoir l'unité dans la diversité. Leur conception de notre pays est étriquée, leur "France" est petite : rien à voir avec la "Grande Nation" (de l'époque révolutionnaire notamment).
    Oui, ils ont effectivement - pour la plupart - une conception "racialiste" de notre France ! Et s'il y a un "peuple français", il n'y a pas - évidemment - d'embryon de "race française" du type "FDS" !
    On pourrait demander, par exemple, aux "Arabes" et aux "Africains" qui ont versé "leur sang" pour la France contre le fascisme et le nazisme s'ils se considéraient - à l'époque - comme moins "Français" que "les autres" ! N'en méritaient-ils pas le "titre" ?
    Je co-signe, avec vous, lorsque vous dites préférer les "ramifications" de "l'arbre" à la vulgaire "souche" (les premières allant symboliquement vers le "haut", et la seconde vers le "bas").

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  • Perrine Hall

    Perrine Hall

    27 décembre 2010 à 00:49 |
    C’est plus « sioux » que vous ne le dites le discours du FN. Ils ne sont pas contre la diversité. Ils sont même tellement pour qu’ils disent « chacun chez soi » ! ?

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  • Chloé

    Chloé

    26 décembre 2010 à 16:53 |
    La revendication communautaire est souvent responsable du discours « racialiste » comme vous dites. Mais l’inverse est aussi vrai. C’est souvent le discours « racialiste » qui nourrit les revendications communautaires. A la république de veiller à ses valeurs.

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  • Emile Eymard

    Emile Eymard

    26 décembre 2010 à 16:46 |
    La souche est la partie d’un tronc, avec les racines, quand un arbre a été coupé. De quelle souche suis-je, si mon arbre généalogique coupé avait des racines italiennes, espagnoles, suisse…et enfin du Dauphiné ? A la maison, en Algérie, ma mère et mes tantes ne parlaient entre elles qu’en Espagnol. Fureur, si l’un d’entre nous leur avait dit qu’elles étaient Espagnoles de souche ! Que verguenza, tu es fou mon fils !

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  • Sonia Amor

    Sonia Amor

    26 décembre 2010 à 12:54 |
    Etre de souche c'est essentiellement revenir à la nature à la terre comme mourir et retourner à Dieu etre de souche ne peut le dire que le mystique.sonia

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  • Patrick Halimi

    Patrick Halimi

    26 décembre 2010 à 01:18 |
    Votre excellente chronique côtoie l’excellent billet de Daniel Sibony. C’est lui qui a souvent écrit que pires que les différences sont les ressemblances ! Les ressemblances « ou presque » (et ce presque est capital) sont porteuses de haines inexpiables. Voir l’antisémitisme : ceux qu’on hait le plus sont ceux qui nous ressemblent le plus. J’approuve le sens de votre texte : différents mais ensemble dans la patrie (je préfère la patrie à la nation…)

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  • Matthieu Delorme

    Matthieu Delorme

    25 décembre 2010 à 15:09 |
    On peut « ennoblir » le mot « souche » avec l’expression « faire souche ». Faire souche c’est choisir librement une patrie et l’aimer, la respecter, se battre pour elle le cas échéant ce qu’ont fait, vous le rappelez justement, combien de Juifs immigrés, d’Arabes, d’Africains etc. Dans ce cas, j’ai une certaine sympathie pour les « souches » !

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  • OLIVIER EYQUEM

    OLIVIER EYQUEM

    25 décembre 2010 à 11:09 |
    Ceux qui revendiquent haut et fort leur francité de "souche" dont le plus souvent de vrais glands.

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  • Mahmed Akrich

    Mahmed Akrich

    24 décembre 2010 à 22:22 |
    Un peuple c’est, je suis d’accord avec vous, des idéaux partagés. Encore faut-il qu’ils le soient vraiment et les poussées communautaristes et intégristes fragilisent dangereusement ce partage ! Tout à fait oui à la diversité mais pas sans le socle qui les soude !

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  • Guerrier Elisabeth

    Guerrier Elisabeth

    24 décembre 2010 à 20:13 |
    Le Père Noël n'est pas français de souche mais nous mangeons tous ses bûches.
    C'est assez surprenant de constater comment peuvent rester inaccessibles, mauvaise foi ou bêtise, de si simples données comme celles des flux migratoires, présents dans l'hexagone aux frontières plutôt souples, depuis toujours, mélanges de langues, de coutumes, de croyances qui tissent cette " place" française, encore et toujours destinée à la mouvance parce qu'il n'y a PAS d'autre vie nationale possible que mobile et exogène.

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  • Macée de Léodepart

    Macée de Léodepart

    24 décembre 2010 à 19:20 |
    Merci pour de telles postures et de si belles valeurs ! bonnes fêtes à RDT !

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    24 décembre 2010 à 18:58 |
    Oui, un peuple ou une nation (on oppose souvent les deux, l’un étant « racialiste » et l’autre pas, en oubliant que nation vient de « natio », qui lui-même dérive de « nascere », naître) n’est pas quelque chose d’ethnique. Indépendamment de toute donnée anthropologique – les différentes strates composant une population – se surimpose un élément psychologique essentiel : le vouloir vivre ensemble, ce plébiscite de tous les jours dont parlait Renan. C’est de la maladie de ce vouloir vivre collectif que naissent les « souches » réelles ou imaginaires. Au fond, la crise d’identité – bien tangible – qui a servi de prétexte à une propagande politique, part d’une réponse négative à la question de confiance posée par Renan : non, je ne veux pas/plus cohabiter avec les ceux-ci ou les ceux-là. Repli identitaire qui traduit un délitement, une désagrégation, une rupture du lien. Le débat d’initiative gouvernementale était sans doute la plus mauvaise manière de renouer ce lien ; il n’empêche : le problème du lien social n’a pas été suscité par quelque manœuvre machiavélique, il existe bel et bien.
    C’est ici que la métaphore végétale – merci Léon-Marc - prend tout son sens. Nous grandissons en tant que peuple, mais vers quoi ? D’où nous venons compte moins que là où nous allons.
    Platon, dans le Timée, dit que l’homme est une plante céleste (phuton uranon) et non pas terrestre. Nos racines sont donc dans le ciel, ou plutôt dans le futur : dans ce que nous voulons faire de nous-mêmes, en tant que peuple. Le but, ce vers quoi nous tendons, ce pour quoi nous sommes là, est peut-être la seule chose qui pourrait arracher un « oui » final à nos égoïsmes réticents

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  • Maurice Arouasse

    Maurice Arouasse

    24 décembre 2010 à 18:52 |
    Etrangement, cher LML, vous faites écho porté aux thèses de M. Schlomo Sand dans sa thèse sur le « Peuple juif qui n’existe pas » comme dirait Daniel Sibony. Lui aussi, comme les « racialistes » que vous dénoncez à fort juste titre, croit dur comme fer qu’un peuple c’est une ethnie. Donc, comme il voit bien évidemment que le « peuple juif » c’est plein d’ethnies mélangées (heureusement !), c’est que le peuple juif n’existe pas ! CQFD.
    Merci pour votre souffle d’oxygène en cette fin d’une année assez difficile à respirer.

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