La violence et l'autorité

Ecrit par Daniel Sibony le 14 janvier 2011. dans Psychologie, La une, Société

La violence et l'autorité



En tant que psychanalyste ayant écrit sur la violence et sur d'autres malaises sociaux [1], je m'inscris en faux contre des propos complaisants sur la violence à l'école. Tels ceux d'un pédiatre [2], qui nous décrit (et diffuse comme modèle) sa situation d'enfant autrefois, vivant dans une "précarité extrême" mais "respectant les enseignants", comprenant que tout n'est pas dû, qu'on doit gagner ses "galons", faire ses "preuves"; et l'on progresse ainsi sous la "protection" des maîtres et "l'amour compensatoire" que donnent les parents, jusqu'à maîtriser ses passions violentes et finir par "les refouler", par "se socialiser" et "cesser de se croire le centre du monde".

L'ennui c'est qu'à mettre un tel exemple au centre du monde éducatif actuel, on rate complètement les problèmes qui s'y posent. Car ce que ne dit pas Naouri de son enfance et des siens, c'est qu'il faisait partie d'une immigration particulièrement motivée, où l'enfant disposait d'une transmission symbolique forte, où l'autorité parentale et le respect du savoir et de l'enseignant vont de soi. Son cas n'a rien à voir avec celui des jeunes de banlieue "issus de l'immigration" maghrébine qui ont du mal à prendre appui sur l'autorité des adultes car justement ils ont hérité d'une image parentale - et surtout paternelle - défaite, avec des problèmes symboliques qu'on a eu beau contourner, ils sont là. On aura beau dire à leurs parents de faire acte d'autorité, les menacer du retrait des allocations, ils ne peuvent que crier plus fort leur impuissance. L'image d'eux-mêmes qui s'est transmise est celle d'une autorité peu fiable, marquée par l'échec, la rancoeur, l'humiliation, l'amertume, et souvent le double discours qui à la fois valorise la modernité et la méprise au nom de la tradition, avec en arrière-plan des fondamentaux religieux qui font problème à l'Occident, mais qui parfois sont les seuls à fournir un cadre de discipline efficace.

Le résultat donc, est que ces jeunes ont comme pris le relais de l'autorité parentale défaillante, ils veulent la prendre à leur compte pour l'affirmer haut et fort : ce sont eux les vrais adultes, eux qui savent comment ça marche. Et ce coup de force ne peut se faire que dans la violence, le passage à l'acte immédiat en cas d'altercation. Ces jeunes ont reçu en héritage un symptôme des parents, ingérable par eux autrement que par le coup de force, la relation brutale, duelle, où chacun d'eux est à la fois partenaire et détenteur de la loi, une loi au moins aussi valable que celle qu'on lui oppose. Ces grands enfants, toujours d'après les clichés, on "leur laisse croire que tout leur est dû" ; c'est faux, ils le croient déjà, c'est un effet de leur posture narcissique pour compenser la défaite parentale.

Bref, l'appel à l'autorité semble s'adresser à la galerie pour avoir des applaudissements plutôt qu'aux adultes sur le terrain qui voient leur autorité bafouée ou confisquée par certains jeunes. Ce n'est pas la première fois que l'on dénonce la séduction (envers les jeunes) pour mieux séduire le public non-concerné.

Quant à dire que la précarité matérielle est négligeable en cette affaire, c'est inexact. Bien sûr, elle n'est pas déterminante mais elle compte quand elle s'ajoute au décor sombre où les parents ne peuvent avoir d'autorité ; car pour en avoir, il faut être un peu plus auteur-acteur de la loi qu'on transmet.

Cela dit, derrière ce symptôme parental qui écrase ces enfants et les oblige à se raidir jusqu'à être explosifs, n'y a-t-il pas aussi le symptôme d'un pouvoir politique qui prétendit intégrer ces familles par des mesures purement formelles ? Mais on ne peut pas intégrer l'autre quand on a peur de le connaître, avec son histoire et ses problèmes. Il faut vraiment faire connaissance pour passer avec lui un contrat d'honneur qui ne mette pas "la France" dans une posture de mère coupable et maladroite, honteuse et incapable de "réparer". Et si cette connaissance reste toujours contournée - et avec quelles contorsions... -, on risque d'avoir surtout à gérer les conséquences, la violence des banlieues chaudes, comme un état de fait ; au coup par coup, si l'on peut dire.

En réalité, à la place du "faire connaissance", on leur a accordé une reconnaissance formelle et préalable. De sorte que ces jeunes n'ont pas la motivation qu'avaient les jeunes des immigrations antérieures, celles d'il y a 50 ans: nous cherchions à nous faire reconnaître par la France, à démentir le mépris (colonial ou autre) qu'elle avait pour nous, les étrangers. Nous trouvions là une énergie incroyable, une vraie motivation ; et après des années on était naturalisés. (Dans mon cas, après douze ans.) Mais ces jeunes, déjà reconnus par la France, qui ensuite s'est enfuie, un peu confuse, me font dire qu'en un sens, pour certains, on leur a enlevé la motivation et on veut qu'ils soient motivés. Et qu'ils le soient... d'autorité. C'est faire jouer le mauvais rôle à l'autorité ; la ramener au rôle du gendarme. Or on ne parle pas de l'"autorité" d'un gendarme.

Certains, pour se masquer le problème, sont prêts à voir l'origine de ce malaise dans le slogan de Mai 68: "Il est interdit d'interdire". Ce faisant, ils doublent leur ignorance du réel par un réel manque d'humour ; car cet "interdit" n'a pas été "suivi", il n'a jamais fonctionné ; sans doute parce qu'il se contredit.


[1] Voir au Seuil : Violence, Evénements I, II, et III - Psychopathologie du quotidien ; ainsi que Perversions - Dialogues sur des "folies" actuelles.

[2] A. Naouri dans Le Figaro du 12 mars 2010.

 

Daniel Sibony

 

Texte pris du site (NDLR)


Site: http://www.danielsibony.com

Vidéos: http://www.youtube.com/user/danielsibony

Blog: http://danielsibony.typepad.fr/

A propos de l'auteur

Daniel Sibony

Daniel Sibony

Daniel Sibony, écrivain, psychanalyste, auteur d'une trentaine de livres.

Né le 22 août 1942 à Marrakech, dans une famille juive habitant la Médina. Sa langue maternelle: l'arabe; sa langue culturelle: l'hébreu biblique. A l'âge de 5 ans il commence à apprendre le français. Il émigre à Paris à l'âge 13 ans.

Etudes de mathématiques : licence puis doctorat d'Etat. Il est assistant en mathématiques à l'Université de Paris à l'âge de 21 ans, puis maître de conférence à 25 ans en juin 1967. Il devient professeur à cette Université jusqu'en 2000, y animant, outre ses cours, toutes sortes de séminaires et d'expériences originales.

Entre-temps, études de philosophie, licence, puis doctorat d'Etat en 1985 (avec, entre autres, au jury : E. Levinas, JT Desanti, H. Atlan, Michel de Certeau).

Il devient psychanalyste à 32 ans après une formation avec Lacan et son école,

La collaboration avec Lacan fut très personnelle : Lacan a assisté plusieurs années au séminaire de D. Sibony à Vincennes sur "Topologie et interprétation des rêves": "Cet échange m'a permis de n'être ni lacanien, ni antilacanien mais d'intégrer le meilleur du lacanisme : la lecture de Freud et de m'éloigner du pire : le langage des sectes", dit Sibony.

Il fait chaque année depuis 1974 un séminaire indépendant consacré aux questions thérapeutiques et aux pratiques créatives et symboliques dans leurs rapport à l'inconscient.

 

Bibliographie :


D. Sibony est l'auteur d'une trentaine de livres dont les plus importants sont :


. NOM DE DIEU. Par delà les trois monothéismes (au Seuil, 2002)
Une analyse des tensions originaires entre les trois religions et une approche renouvelée de l'idée de Dieu.

. PROCHE-ORIENT. PSYCHANALYSE D'UN CONFLIT (Seuil, sept. 2003)

. L'ENIGME ANTISEMITE. (Seuil, sept. 2004)

. FOUS DE L'ORIGINE. Journal d'Intifada , (Bourgois, février 2005)

. CREATION. ESSAI SUR L'ART CONTEMPORAIN, (Seuil, oct. 2005).


Les livres de Sibony, malgré leur densité et leur caractère de recherche, ont un public important, public élargi par les interventions de l'auteur dans les quotidiens, à propos de l'actualité.

Actuellement D. Sibony partage son temps entre la pratique et la recherche psychanalytique (plusieurs ouvrages sur la psychanalyse sont en préparation), l'écriture et les conférences les plus variées.

 

Livres parus de Daniel Sibony :


LE NOM ET LE CORPS - (Seuil, 1974)

L'AUTRE INCASTRABLE - Psychanalyse-écritures - (Seuil, 1978)
LE GROUPE INCONSCIENT - Le lien et la peur - (Bourgois, 1980)

LA JUIVE - Une transmission d'inconscient - (Grasset, 1983)
L'AMOUR INCONSCIENT - Au-delà du principe de séduction -(Grasset, 1983)

JOUISSANCES DU DIRE - Nouveaux essais sur une transmission d'inconscient- (Grasset, 1985)
LE FEMININ ET LA SEDUCTION

- (Le Livre de Poche, 1987)
ENTRE DIRE ET FAIRE - Penser la technique - (Grasset, 1989)
ENTRE-DEUX - L'origine en partage - (1991, Seuil, Points-Essais, 1998)
LES TROIS MONOTHEISMES - Juifs, Chrétiens, Musulmans entre leurs sources et leurs destins - (1992, Seuil, Points-Essais, 1997)
LE PEUPLE "PSY" - Situation actuelle de la psychanalyse - (Ed. Balland, 1993)
LA HAINE DU DESIR - (Bourgois, (1978) 1994)
LE CORPS ET SA DANSE - (1995, Seuil, Points-Essais, 1998)
EVENEMENTS I - Psychopathologie du quotidien - (1991, Seuil, Points-Essais, 1995)
EVENEMENTS II - Psychopathologie du quotidien -(Seuil, Points-Essais, 1995)
ANTONIO SEGUI - (Cercle d'Art, 1996)
LE JEU ET LA PASSE - Identité et théâtre - (Seuil, 1997)
VIOLENCE - Traversées - (Seuil, 1998)
PSYCHOPATHOLOGIE DE L'ACTUEL - Evénements III - (Seuil, 1999, Points-Essais, 2000)
PERVERSIONS. - Dialogues sur des folies "actuelles"--(1987, Seuil, Points-Essais, 2000)
DON DE SOI ou PARTAGE DE SOI?- Le drame Lévinas -(Odile Jacob, 2000)
LE "RACISME", UNE HAINE IDENTITAIRE - (1988 et 1997, Seuil, Points-Essais, 2001)
PSYCHANALYSE ET JUDAÏSME - Flammarion, coll. Champs, 2001.
Coffret des 3 volumes EVENEMENTS - Psychopathologie de l'actuel - en poche (Seuil, 2001)
NOM DE DIEU - Par delà les trois monothéismes - (Seuil, 2002 - Points-Essais, 2006)
AVEC SHAKESPEARE - Eclats et passions en douze pièces - (1988, Seuil, Points-Essais, 2003)
PROCHE-ORIENT. PSYCHANALYSE D'UN CONFLIT- (Seuil, 2003)
L'ENIGME ANTISEMITE - (Seuil, 2004)
FOUS DE L'ORIGINE. Journal d'Intifada - (Bourgois, février 2005)
CREATION. Essai sur l'art contemporain - (Seuil, octobre 2005)
LECTURES BIBLIQUES - (Odile Jacob, oct. 2006)

ACTE THERAPEUTIQUE. Au-delà du peuple "psy" - (Seuil, février. 2007)

MARRAKECH, LE DEPART (Odile Jacob. 2009)

Commentaires (6)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    15 janvier 2011 à 18:36 |
    « En réalité, à la place du "faire connaissance", on leur a accordé une reconnaissance formelle et préalable ». Phrase intéressante, mais lourde de conséquences ; d’autant que l’auteur continue : « Mais ces jeunes, déjà reconnus par la France, qui ensuite s'est enfuie, un peu confuse, me font dire qu'en un sens, pour certains, on leur a enlevé la motivation et on veut qu'ils soient motivés ». En clair, on a eu tort de leur d’accorder tout de suite et inconditionnellement la nationalité française à ces jeunes, ce qui a ruiné la phase du « faire connaissance », du « kennenlernen », qui motivait tant la précédente génération d’immigrés….Mais le problème n’est-il pas ailleurs ? Les précédentes générations d’immigrés ne portaient pas le poids de l’histoire coloniale. C’est cette histoire, faite d’humiliations des pères, qui, dit Daniel Sibony, qui ruine l’autorité parentale dans ces familles, et, pourrait-on ajouter, suscite un désir de revanche. « Il faut vraiment faire connaissance pour passer avec lui (l’autre) un contrat d'honneur qui ne mette pas "la France" dans une posture de mère coupable et maladroite, honteuse et incapable de "réparer" », dit Sibony. Soit, mais comment faire passer un passé qui ne passe pas ? C’est sans doute au-dessus des forces de l’Education Nationale.

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    • Martine L

      Martine L

      15 janvier 2011 à 21:06 |
      Et bien, JF, il ne faut pas que ce soit au-dessus des forces de l'EN ( et, je crois qu'elle y parvient quelquefois ) ; si l'enseignement public ne se coltine pas à ce challenge là, qui le fera ?

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  • Guerrier Elisabeth

    Guerrier Elisabeth

    15 janvier 2011 à 13:31 |
    L'idée d'une reconnaissance, difficile à cloisonner et à définir a priori pourrait-elle venir par ici ?
    Pour des raisons professionnelles je m'initie depuis Octobre à l'arabe littéral.
    Lieu de totale "nudité" où l'humilité est la première urgence.
    Pourquoi pas L'Arabe seconde langue pour un public de collège mixte ?
    Le poids culturel si fort de la langue, sa mise en contexte historique, sa beauté sont autant de signes donnés à la gloire des pères.
    Un lien aussi avec l'autre rive.

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    • Sabine Vaillant

      Sabine Vaillant

      16 janvier 2011 à 18:24 |
      J'apprécie votre belle idée "L'arabe seconde langue pour un public de collège unique".

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  • Martine L

    Martine L

    15 janvier 2011 à 10:56 |
    J'ai rarement lu, Monsieur Sibony, quelque chose qui me parle autant, en termes d'éducation, mais aussi de postures sociétales, et finalement, de politique . Votre propos rassemble les bonnes questions, et – je ne dirais pas les réponses – mais en tout cas, les pistes . Je crois entendre qu'en éducation privée et scolaire, il ne faut pas confondre autoritarisme ( enseignante, je l'ai vu cuisiné à toutes les sauces ; c'est une posture cosmétique et bavarde qui ne tient jamais la longueur ) et «  juste autorité » qui nécessite, pour aboutir à une vraie transmission qui signe l'acte éducatif, du temps, de la constance et de la crédibilité dans la relation . Si l' enseignant n'est pas crédible – donc, vrai, donc digne de confiance au sens étymologique, donc ayant un bagage à transmettre – si le groupe parental ne peut l'être non plus, pour les raisons que vous avez finement soulignées, il y a fort à craindre, en effet que le jeune ne s'appuie sur d'autres outils pour exister . Merci pour votre texte qui dit l'essentiel !

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  • Eric Thuillier

    Eric Thuillier

    14 janvier 2011 à 22:14 |
    Toute parole sur la violence est bienvenue, elle est par nature apaisante même si comme celle ci elle commence par l’horrible formule «en tant que» que pour ma part j’entends toujours en tankeu en l’assortissant du conseil : garçon gare tes miches voilà un type blindé de connaissances.

    Il semble évident que la violence ou la non violence est fruit d’une époque et que, telle qu’elle sont ici présentées, les réflexions de Naouri sont hors de propos. Une époque d’espérance est forcément plus respectueuse envers ceux qui la transmettent qu’une époque de désespérance.

    Ce qu’il ne faut pas perdre de vue c’est que quelle que soit sa cause, la violence est inadmissible et que c’est le rôle de l’état et de ses représentants de ne pas l’admettre. Ensuite c’est la rôle des citoyens d’approcher, de comprendre, de corriger dans la mesure du possible, c’est le rôle de la fraternité qui dans notre devise nationale est la part qui revient au peuple. Mais de peuple il n’y a plus, ce n’est sans doute pas, et curieusement, une des moindres cause de la violence.

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