Le Gnome

Ecrit par Sana Guessous le 08 août 2010. dans La une, Société

Le Gnome

« And then one day…

Hooray, another way for gnomes to say

Ooh my… »

Pink Floyd, The Gnome,  The Piper at The Gates of Dawn

Comme la ciboulette, les raccourcis se cultivent avec amour dans nos ravissants petits potagers intellectuels. Nous l’appellerons donc Jilali, par commodité. Parce que nous sommes polis, nous l’accommoderons avec un très léger gratin d’acné, une demi-cuillerée d’huile sur le front, un soupçon de safran sur les incisives. Et parce que nous sommes voraces, nous n’en laisserons pas une miette. A table.

Nous ne le verrons jamais au volant d’un carrosse. Jilali n’est pas une licorne. Jilali est un gnome. A la majesté du pas, il privilégie l’efficacité de l’allure. Aussi erre-t-il en charrette, du rouge le plus industriel, le plus passe-partout. Et partout, il passe, mêlant ses borborygmes au ronflement de ses cylindres et aux hoquets de son compteur.

Rien n’échappe à cette routine quasi-arithmétique. Cliquetis de taximètre. Six dirhams et des poussières. Ricanements. « T’as vu ? C’est une femme qui lui apprend à conduire à ce bourricot ! » Et de railler le mâle du vingt-et-unième siècle, d’érailler sa virilité déchue, ce résidu, ce débris d’être humain, cette chochotte. Douze dirhams et des soupirs. « Putain mais avance, grosse conne ! Ces gonzesses. Même pas fichues d’appuyer sur un champignon ». Et de tonner contre la femelle contemporaine, ses enfants mal peignés et son fard à paupières. Son tajine qui brûle à la maison pendant qu’elle quadrille allègrement la ville. Cette contrefaçon de femme, cette caricature d’homme, cette trainée.

Vingt-quatre dirhams et des gémissements. « Le Maroc, c’est le plus beau pays du monde. Mais les Marocains sont répugnants » Je ne te le fais pas dire. Et d’embrayer sur les dos d’ânes, le goudron crevassé, les flics aux poches matelassées de billets de vingt, le nouveau code de la route, le boulevard pour les piétons et la taule pour les conducteurs. Cette bêtise gouvernementale, cette folie législative, ce complot sioniste. Trente dirhams et des râles d’agonie. « Grâce à toi, je vais revenir bredouille. Tu pouvais pas habiter encore plus loin ? » Non. Arrête ton char, maintenant. Ta charrette aussi.

A propos de l'auteur

Sana Guessous

Sana Guessous

Rédactrice

Journaliste marocaine

Commentaires (3)

  • Guerrier Elisabeth

    Guerrier Elisabeth

    18 août 2010 à 11:33 |
    Et de deux.
    Nous allons les dévorer les uns après les autres.
    Manger ou être mangées, puisqu'on en est toujours là.
    Mais puisqu'ils l'ont, à quoi s'accrochent-ils donc ?
    Si, comme le dit Jacques, " Il n'y a pas de rapport sexuel",
    il faut croire que les seuls rapports sont des rapports de pouvoir et que là, ça jouit fort !
    Au point qu'on en imagine à peine ce que pourrait procurer comme plaisir le fait de manger ensemble.

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  • lmlevy

    lmlevy

    08 août 2010 à 19:32 |
    En vous lisant, chère Sana, je me demande souvent si le seul endroit du monde où la comédie italienne est restée vivante n'est pas le Maroc d'aujourd'hui.
    Avec ce que ça pèse de rire mais aussi de cruauté, à la façon de Dino Risi.

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  • Geneviève B.

    Geneviève B.

    08 août 2010 à 19:28 |
    Vos portraits au vitriol, ou au gas oil, sont stupéfiants d’évidence, même s’ils n’ont pas de compassion pour les pauvres pantins qui en sont l’objet.
    Ca BOUGE !!

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