Le spectre des années 30, vraiment ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 11 mars 2017. dans La une, Politique, Société

Le spectre des années 30, vraiment ?

La gauche (Benoît Hamon) et la presse de gauche, Mediapart en tête, bruissent d’une rumeur qui leur donne le frisson : et si Marine Le Pen gagnait ? Adjurations aux deux candidats rivaux, Hamon et Mélenchon, de faire cause commune pour conjurer le danger…

La situation en est presque risible. D’abord, même si Mélenchon se retirait, Hamon ne serait malgré tout pas présent au second tour. L’arithmétique virtuelle (15+11=26) induit en erreur. La gauche radicale ne pèse pas un tel poids ; d’autant plus que la déperdition de voix serait grande : les socialistes modérés ne voteraient jamais pour Mélenchon, et le Front de gauche quant à lui ostracise tout ce qui émane du PS, y compris les frondeurs. Au mieux, pareil – improbable – attelage parviendrait péniblement à 20%, très loin derrière les deux premiers (Le Pen et Macron).

D’ailleurs, la ficèle paraît un peu grosse, MLP=Hitler ? Soyons sérieux, il n’y aurait ni incendie du Reichstag, ni nuit des longs couteaux, ni camps de la mort. Certes, il y aurait des heurts (comme aux Etats-Unis suite à l’élection de Donald Trump) ; certes il y aurait des morts, type Malik Oussekine ; certes les institutions trembleraient sur leur base (MLP utiliserait-elle l’article 16 ? Celui de la dictature provisoire ?).

Mais bon, MLP passerait bien un jour, tout comme passera Trump… la grosse ressemblance par rapport aux années 30 se trouve ailleurs. Il y a une droite ! Pas seulement une extrême droite, une droite qui se proclame telle. Dans le sillage de Vichy et de la collaboration, l’étiquette « droite » était devenue honteuse. Cela dura 30 ans. Tout recommença à la fin des années 70 avec Alain de Benoist et la « nouvelle droite », ses groupes de pression (le Club de l’Horloge) et sa presse (le Fig-Mag version Hersant). La montée en puissance du FN tout au long des années 80 et 90, puis la dédiabolisation par l’héritière de la dynastie contribuèrent également à la renaissance droitière ; mais le tournant décisif fut pris par Sarkozy sous la houlette de Patrick Buisson. Ce dernier avait bien compris – il le dit très clairement dans son dernier livre – que seul l’entrisme, c’est-à-dire la diffusion des idées extrêmes depuis l’intérieur d’un parti respectable qui ne fait pas peur, pourrait ultimement aboutir au triomphe tant attendu. Buisson ne se trompait pas : grâce à lui, le thème de l’identité a été lancé.

D’un point de vue gramscien, dans la lutte idéologique, la droite est redevenue dominante. A l’inverse de l’entre-deux guerres, il n’existe plus d’équivalent à ce qu’était à l’époque le marxisme, en pleine ascension. La société sans classe, l’avènement du prolétariat, la lutte contre la bourgeoisie, tout cela ne fait plus recette. Ce qui a pris la suite – les droits de l’homme, l’antiracisme, le combat contre les discriminations en tout genre – ne fédère pas, voire même clive ; l’antiracisme est battu en brèche et pas seulement par l’extrême droite. Il suffit de lire et d’écouter Alain Finkielkraut sur ce point.

Alors oui, la gauche, dans un état de faiblesse sans précédent, peine à reprendre souffle et à mobiliser. La droite, revigorée, a carte blanche pour avancer ses pions. En cela précisément, la situation diffère radicalement de celle des années 30.

Le risque actuel est sans commune mesure avec celui d’autrefois ; mais les forces capables de s’opposer à ce risque sont peu de choses par contraste avec ce qu’était la gauche d’alors.

Une sorte d’immunodépression intellectuelle en quelque sorte…

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

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