Le test El Khomri face aux trois œufs de la gauche

Ecrit par Martine L. Petauton le 12 mars 2016. dans Monde, La une, Politique, Actualité, Société

Le test El Khomri face aux trois œufs de la gauche

Sociale-chaude, la période ; avant-goût printanier ; certains en salivent d’avance : on irait vers un Mai 16 ; et derrière, vlan : un Hollande-dégage de la plus belle eau.

Posons deux jalons et demie : lâchée en pleine jungle-crise-insatisfactions xxl, par de vieux routards, pas toujours courageux, comme Rebsamen, son ambitieux prédécesseur, lui confiant les manettes, tout fou-rire – tu vas voir, si c’est drôle – Myriam El Khomri – avenante bouille souriante, oreilles plus qu’écoutantes, tripes militantes (je n’ajouterai pas ce lourd « issue de la diversité » qui sied si mal à notre République), un peu jeune, un peu verte, sans doute, mais pas plus inexpérimentée et incapable que d’autres, largement plus matures – risque d’avoir à se prendre un sacré coup de mer, ces jours à venir.

Tout le monde, ou presque trouvant à redire, à retoquer, à éliminer dans cette Loi-travail, qui s’honorerait – dit-on – de la pétition en ligne la plus alimentée du quinquennat, car, on l’aura remarqué, l’indignation à présent démarre sur la toile et dans les grognements des réseaux, bien avant d’arpenter la rue…

Architecture par moments de guingois, certes, peut-être un peu précipitée, la loi-travail se présente comme une volonté de réformer (changer, amender, moderniser) le fonctionnement du monde du travail, arc-bouté sur un vieux code mathusalémisé. Changement, déménagement, vide-grenier… décharge, peut-être au bout. Dam ! Connaissez-vous quelqu’un d’entre nous, qui n’ait crissé ou pleurniché au moment de voir modifier « sa » vieille maison ? Alors, là, c’est de comment on recrute – CDD, CDI, apprentissage, stages – dont on cause ; comment on travaille ; plus protégés ? plus exposés au risque ? Combien de temps ? 35h ; plus, moins, pas tout le temps, et la douce Aubry vombrissante, qui a oublié (l’âge ? sans doute) combien ses directives autoritaires mi-chèvre, mi-chou, nous empêtrent encore aujourd’hui… Payés-protégés, ou payés-tout-court ; comment, quand les choses se gâtent, on est prié d’aller voir ailleurs, à quelles conditions juridiques, mais aussi sonnantes et trébuchantes. Qui aura voix au chapitre dans les entreprises ? Qui encadrera, jugera, tranchera… Qui, demain, et dans un pays, de Gauche, selon son bulletin de vote, rassurera le travailleur, sans forcément chanter ce mot, à la manière de feu Arlette. Le code, la Loi, n’est-ce-pas la civilisation, et c’est « hyper important », dit votre fils et le mien, ce qui se joue là… D’où peut-être, les gaillardes envies d’en causer sur le pavé, de notre Jeunesse, à qui il arrive quoi qu’on en dise, de temps à autre, de se projeter !

On voit d’entrée ce qui « devrait » séparer les deux fleuves de notre pays politique. Cette grammaire n’est-elle pas là, depuis des lustres ? La Droite, négligeant le confort de celui qui travaille, pour – en coucounant son employeur – mieux envisager l’avenir, donc, l’emploi. « La » Gauche, pour qui, l’homme au travail doit demeurer au cœur des préoccupations, guettant tous acquis à venir, et retenant de la manche ceux qui viendraient à s’envoler.

Sauf que depuis pas mal de décennies – au moins, dans les temps proches, les années Mitterrand – la Gauche abrite deux œufs : la Gauche des textes fondateurs et des principes plus ou moins intangibles – quasi celle des prêtres, au sens antique ; on y verrait ces jours-ci des Mondebourg et des Duflot, d’autres, de type Hamon, tous les Mélenchon évidemment ; Aubry, la nouvelle égérie, son œil noir et son « trop c’est trop », sans compter la petite foule des Frondeurs, dont la foulée demeure très athlétique. Face à eux, la Gauche active, de gouvernement (qui se dit moderne ou pragmatique, ce qui n’est du reste pas la même chose), celle qui s’y colle, qui morfle aux vents mauvais (et Dieu sait qu’il y en a), qui discute le bout de gras, bricole dans la balance, et propose à la vente un produit un peu décoloré, mais qui peut bon an, mal an, faire l’affaire. Gauche de concertations incessantes – certains diront de magouilles sauce synthèse – Le « système Hollande », plus ou moins agressif et parlant haut, selon qu’il est coloré de la martialité de notre Valls, ou du sens du dialogue d’un Cazeneuve. La gauche sociale-démo, qui cause avec tous, avant que de signer quoi que ce soit. La pratique du dialogue social, en étendard. Point.

Mais – au moins aussi net que l’allégorie traditionnelle des deux fleuves – ce qu’acte avant l’heure la loi-El Khomri, c’est qu’il y a en elle et son récit du trouble, de l’erroné, du paradoxal, des allers-retours de danseuse, un mélange virant au pataquès de foire : allez savoir où est la gauche, là-dedans ! celle des écritures, elle met clairement les pataugas pour défiler et pétitionne ; l’autre, voilà qu’elle n’est plus unique ; la Gauche de gouvernement s’est scindée en deux œufs ! On en est donc à trois ; film non terminé (dans les foules protestataires pourrait bien naître un petit œuf de plus, type « indignés » ?).

L’œil bleu frisant un horizon lointain, où se lèverait un soleil inconnu, Emmanuel Macron et les siens (je ne me permets pas le « Manu » de certains) – bel œuf nouveau genre, nous expliquent que concerter tout le temps est dépassé, pas assez moderne, équivaut à perte de temps (surtout avec des syndicats non représentatifs ; ce qui en termes de nombre est assez juste mais ne prend pas en compte ni l’aspect compétences, ni le rôle et la guidance). Au feu, donc, les appareils – syndicaux, politiques aussi, puisque ces gens ne sont pas encartés au PS – le maître-mot étant dorénavant la dérégulation. Entendons par là, donner du lest, du champ ; se libérer des carcans des codes, des contraintes législatives de tous ordres ; naviguer dans un tout autre chenal ; social-libéral, ou libéral tout court. Flexibilité – il faut probablement travailler le concept, incontournable – sans, hélas, son volant de sécurité que les discours (promesses) de gauche portaient pourtant dans la corbeille de leurs élections. Et de chanter l’Ailleurs : l’Espagne – de Droite ; et le Danemark, un temps… Que cela apporte de l’air aux entreprises – version comptable – c’est l’évidence ; que cela s’autorise au titre de je ne sais quel pragmatisme, à balancer aux orties tous les échelons de concertations, à avancer sur la table des parlementaires des pans de la future loi-travail, vierges de toute approche concertative, est interrogeant. Pour quand, le 49/3 ? je n’y reconnais plus guère un François Hollande (épuisé, certes, par son année) pour qui, le temps nécessaire à toute concertation, à tout dialogue social, valait bréviaire en chaire. J’y reconnais, par contre, un Macron (El Khomri-la petite bleue s’étant vue confier le port-chemin de croix de la loi, fille naturelle du Macronisme). Tout un ensemble de gouvernants – à gauche, et c’est le problème, mais la Droite républicaine en regorge – qui se tiennent dans un nouveau registre, de nouveaux discours – modernes : la politique dite classique a vécu ; elle est in-opérationnelle ; il faut s’en dégager. En avant pour une vision philosophique de la chose publique ; à l’antique, à la Romaine, quand on discourait bonheur, vertu, indignité ; quand, bien plus que le légiste besogneux, le philosophe devenu politique au nom de la chose publique, moralisait, guidant ainsi le citoyen de base, la toge avantageuse et l’œil bleu (couleur Macron) fixant l’horizon de quelque Aventin-banque, où il pourrait se retirer au cas… Nouvel œuf, novelleté alléchante, dont on se demande par moments quel T-Rex à la Jurassic Park pourrait en sortir…

Il y a peu, notre ministre de l’économie, lors d’un sujet TV, philosophait, de son œil bleu-avenir, en s’interrogeant sur l’incapacité de la gauche à maîtriser le réel… rejetant d’un revers de main impatient la part du rêve – et la parole qui va avec, chers à certains d’entre nous… et murmurant, tel un nouveau Cicéron, que le temps pressait. Et, on comprenait – subliminal, ou presque – en l’écoutant, que le dialogue social, ses façons, sa manière, n’était plus guère de saison.

Le réel, voyez-vous…

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (5)

  • Martine L

    Martine L

    17 mars 2016 à 21:58 |
    Penser que les pétitions contre la loi travail, sont des sortes de « faux » de tous genres, est sans doute très exagéré ; par contre, votre commentaire soulève, me semble-t-il, une vraie question : faut-il , au prétexte que les signatures s'accumulent sur le web, déduire de cela, la réalité de l'importance des opposants, et – j'ai lu ça et là, des choses de ce registre – du coup, hop ! Plié, à la poubelle, la loi. Ce serait confondre l'opinion, et la législation. Le pétitionnaire remplaçant le législateur. Attention ! La démocratie se limitant à la rue, ou au web, ( qui est un élément de la démocratie au titre du droit à manifester et à s'exprimer) ferait bon marché de notre démocratie représentative. Celle, qui – ne l'oublions pas - a le dernier mot.

    Répondre

    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      18 mars 2016 à 05:35 |
      Bien dit!

      Répondre

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    17 mars 2016 à 20:07 |
    I really think Robin that it is not so much a hoax as a coax:-)...

    Répondre

  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    13 mars 2016 à 11:44 |
    Avec votre chronique, vous montrez bien que dans cette affaire de la réforme du code du travail, il y a à boire et à manger - comme on dit. D'un côté, nous voyons la fameuse pétition qui vogue sur les eaux des réseaux sociaux et qui en était arrivée le 11 mars à 1,2 millions de signataires... Une question au passage : parmi ces gens, combien connaissent le 1/10ème du contenu de ce qui n'est par ailleurs qu'un pré-projet, qui devra de plus être amendé ensuite par les deux chambres ?! De ce même côté, nous trouvons - en tête de gondole des « frondeurs », etc. (?) - Martine Aubry, cette sorte de « Tati Danielle » du PS, sortant de sa « tanière »... de Lille ! En face de cette « aile gauche » socialiste, qui n'a jamais pu régler la question freudienne de son « surmoi marxiste », avec la distinction entre « la conquête du pouvoir et l'exercice du pouvoir » (Léon Blum, en 1936), et qui se rapproche de plus en plus de « la gauche de la gauche » - les « archéos » en somme -, on a les « néos », dont Manuel Valls et Emmanuel Macron apparaissent comme étant les figures les plus emblématiques (celui-ci se situant en fait à l'origine de ce pré-projet, comme une tête de proue)...
    Oui, « les œufs », comme vous le dîtes, car il y a toujours eu - à gauche - « la tentation cathare », celle du « parfait », fondée sur une tradition issue de la Révolution française. Et, pendant ce temps-là, même en se taisant, Marine Le Pen continue d'engranger les bénéfices des déchirements des différents « œufs » des gauches... ! Pourtant, il y a des solutions raisonnables à trouver dans la situation de « crise systémique » que nous traversons. Jaurès ne disait-il pas : « Aller à l'idéal et comprendre le réel ! »... ?! Les entreprises ont besoin de flexibilité afin de ne pas avoir peur d'embaucher. Mais, de la même façon, les travailleurs ne doivent pas être oubliés ; cela est possible avec la sécurité professionnelle. François Hollande avait beaucoup parlé de la « flex-sécurité » avant son élection de 2012, et même par la suite. Pourquoi a-t-il reculé ? En raison d'un rapport de force négatif vis-à-vis de la plus grande partie des chefs d'entreprise ? Pourquoi ce social-démocrate est-il devenu un social-libéral ? Il reste maintenant une dernière chance : celle qui verrait l'Exécutif français amender nettement son pré-projet lors des rencontres avec les forces syndicales et les organisations de jeunes, même si - dans notre pays - elles sont si peu représentatives. En effet, à ce moment-là, le front syndical se lézarderait entre modérés et radicaux...

    Répondre

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    12 mars 2016 à 14:52 |
    Le tsunami que provoque la loi El Khomri – aux dispositions sans doute discutables (comme celles de n’importe quel texte législatif) mais en rien scandaleuses - constitue un symptôme et non une cause. Pour prendre une métaphore médicale, ce tsunami ressemble à ces incidents aigus (hémorragies, étouffements, incapacité de s’alimenter, etc.) survenant au décours d’une pathologie avancée, qui signalent le début de l’agonie et la proximité du décès. Cette loi, en effet, renforce le sentiment d’une bonne partie de l’électorat de gauche d’avoir été trahi : sur le plan économique d’abord (le pacte de responsabilité), puis sur le plan politique (les mesures sécuritaires – perçues comme liberticides – faisant suite aux attentats de novembre) et maintenant sur le plan social. La conséquence de ce discrédit étant vouloir soumettre – humiliation sans précédent dans l’histoire politique, et pas seulement française – un président sortant, au cas où il se représenterait (ce qui, dans la configuration actuelle, n’est rien moins que sûr) aux fourches caudines d’une primaire, concourant ainsi, comme simple citoyen, avec les autres candidats à la candidature…
    Quant à Macron-Cicéron, aux yeux bleus, il fait peut-être partie, comme ce dernier, des « optimates », le partie de l’aristocratie ; mais il se bat – et c’est tout à son honneur – contre les « populares », les populistes partisans des généraux à succès, tel Pompée…ou César !

    Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.