L'école contre la "civilisation"

Ecrit par Alain Jugnon le 02 septembre 2011. dans La une, Education, Société

L'école contre la

Nous vivons en ce moment-même une catastrophe sociale et politique dans le monde de l’éducation dite nationale : nous assistons de fait à la destruction de l’école. L’école est au sens propre le loisir consacré à l’étude, le mot vient du latin schola qui signifie la corporation ou la compagnie en tant que lieu de l’étude, schola qui vient lui-même du grec skholé qui signifie le loisir, ou encore le libre jeu des facultés humaines, spirituelles et naturelles, comme le dira Marx dans Le Capital.

Or l’Etat français aujourd’hui détruit peu à peu les conditions de possibilité de l’école, et ce au nom d’une conception privée et privative de l’éducation en général : il ne s’agit plus pour l’Etat de rendre possible une école publique mais bien de diriger des ressources humaines comme on gère un stock de marchandises.

Pourtant la seule identité qui vaille humainement pour un citoyen français est d’avoir été éduqué par la nation, c’est-à-dire mis à l’école de la nation, c’est-à-dire de la société civile des fonctionnaires organisés en service public d’enseignement et d’éducation : il y a donc aujourd’hui au pouvoir un Etat qui n’éduque plus sa jeunesse, un Etat qui détruit la nation elle-même en ne donnant plus les moyens techniques et donc politiques d’une bonne gouvernance de l’éducation de la jeunesse.

Ce manque de moyens explique toute la soi-disant « incivilités des jeunes », c’est le manque de ces moyens qui a produit et le sentiment qu’il y a de l’incivilité et de ce qui est pris pour de l’incivilité.

Car il n’existe aucune incivilité particulière des jeunes aujourd’hui, mais il y a clairement l’échec de l’esprit de la civilisation occidentale capitaliste et chrétienne à accomplir sa tâche civilisationnelle : ce qu’est, selon Bernard Stiegler, prendre soin techniquement et politiquement de la jeune génération.

Il faut toujours commencer par les enfants : car pour devenir enfin la démocratie, nous devons parler encore et toujours de ceux qui ne parlent pas.

Nous voudrions croire que les jeunes sont inciviles alors qu’ils ne sont que mécréants, ne croyant plus, sans dieu et sans maître : et c’est ce qui peut encore nous sauver, nous les adultes. Nous avons fabriqué une jeunesse sans foi ni loi, et c’est ce qui est bon pour nous. Ce qui est bon pour nous et ce qui est bon pour eux : ce qu’il nous faut (et qui est notre défaut) ce ne sont pas des soldats, mais ce sera toujours des êtres majeurs, donc des citoyens libres et répondant d’eux-mêmes, c’est-à-dire qui osent penser.

Savons-nous aujourd’hui réellement ce que nous faisons ou disons aux jeunes lorsque nous nous civilisons devant eux ? quelle histoire nous racontons-nous lorsque nous demandons aux jeunes d’être, eux, ce que nous ne sommes pas, nous, encore devenus ?

Le démocratie, dans les faits et dans les formes, n’est pas encore parvenue dans nos lycées. Or il nous faut la démocratie, avec cette jeunesse, pas une autre, pas la nôtre.

En effet, qu’est-ce qu’un élève devant un professeur ? qu’est-ce qu’un jeune vivant au lycée ? qu’en est-il du statut social des lycéens ? qu’en est-il du droit de penser, du droit au travail et du droit de vote des lycéens ? qu’en est-il concrètement, sérieusement et démocratiquement ?

Aujourd’hui les jeunes ne sont interpellés comme citoyens que lorsqu’on veut leur enseigner des savoirs, lorsqu’on veut les emprisonner comme récidivistes ou lorsqu’on veut les exclure comme asociaux ou non intégrés.

N’est-il pas temps de les considérer comme des êtres par (notre) défaut, et en phase d’individuation eux-mêmes et en devenir de civilisation pour eux-mêmes, ce qui n’a rien à voir avec une « politique de civilisation » forcée mais tout à voir avec l’humanisme et les droits de l’être humain.

Il y a donc là des idées sur l’éducation à rendre publiques pour ceux qui ont voix au chapitre et pas pouvoir de justice ou de police : il y a de la pensée vivante à exposer à la face de l’Etat démocratique, puisqu’il est démocratique.

Il reste pour nous ensemble à prendre la parole, c’est-à-dire à parler publiquement pour les jeunes, comme nous avons à parler pour les immigrés, pour les prisonniers et pour les animaux.

Gilles Deleuze ne se disait philosophe que pour pouvoir parler pour ceux qui ne publient pas, autrement dit ceux qui ne parviennent pas à rendre publique leur parole : les illettrés, les exclus, les perdus et les abandonnés.

Tous hommes sans soin.

Il n’y a donc aujourd’hui aucun problème concernant l’incivilité des jeunes mais il y a aujourd’hui impossibilité de soigner l’autre : il y a destruction d’abord, destruction de l’appareil psychique humain, avec destruction entre autres de l’appareil psychique juvénile, destruction de la pensée, destruction du public, des hommes qui disent publiquement ce que c’est que penser. Il va de soi en effet que le seul lieu pour prendre soin qui a été inventé par les démocraties se nomme le service public ; le problème n’est pas que le public ne serve plus mais que le soin ne soit plus public, ce qui signifie majeur et fait pour constituer notre majorité.

Disons qu’il nous faut encore majorer ensemble et que notre état actuel, mineur en terme de droit et de soin, ne peut en aucune façon nous permettre de poser le diagnostic de la présence d’une incivilité ni chez les jeunes, ni chez les prisonniers, ni chez les immigrés.

Que les jeunes, les prisonniers et les immigrés en viennent à être violents, irrespectueux, insultants, opposants, résistants, révoltés, est une tout autre histoire : précisément celle de l’échec de la démocratie, ou plutôt l’histoire d’une démocratie qui vient mais qui jamais n’est là, toujours consistante jamais existante.

Le jeune rend visible tout simplement notre défaut global et existentiel de démocratie, mais ne dit rien d’une espèce de « civilisation » qui serait la nôtre par essence et qui, pour le coup, n’est que pur mensonge organisé.

Emanciper l’école, c’est désirer la fête politique de l’école démocratique d’abord : c’est dire notre oui au oui primordial d’une jeunesse (ou genèse) que nous sommes avec eux, en phase d’inventer la démocratie décisive que nous sommes déjà. Le maître est ignorant au présent, car c’est le jeune qui maîtrisera, au futur.

L’école doit redevenir le lieu du jeu, du loisir et du devenir-autre : l’espace et le temps donnés à un mineur pour se majorer, que ce libre travail soit celui de l’élève ou celui du professeur. C’est bien d’un partage de la majorité qu’il s’agit et non de la transmission d’une valeur constituée et minorée ; ce seront bien alors deux émancipations humaines qui auront lieu, l’un pour l’autre et réciproquement, car l’une par l’autre.


Alain Jugnon



A propos de l'auteur

Alain Jugnon

Rédacteur

Alain Jugnon, philosophe et auteur dramatique. Enseigne la philosophie dans un lycée public.

Dirige la revue Contre-attaques (Editions Al Dante).

A publié dernièrement : "Artaudieu" (Nouvelles Editions Lignes) et "A corps défendant" (Editions Nous).

Fera paraître à la rentrée 2011 un livre sur Guy Debord et un autre sur Michel Onfray.

Commentaires (14)

  • alain jugnon

    alain jugnon

    06 septembre 2011 à 20:50 |
    La réponse à la question est : la Démocratie. Encoe un effort, camarades !

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  • alain jugnon

    alain jugnon

    06 septembre 2011 à 08:10 |
    La révolution est le seul modus vivendi qui soit constructif dans le cadre de l'humanisation, de Lascaux à la révolution arabe. La religion, le monothéisme en particulier, en tant que le négatif a déconstruit par entropie la vie humaine. Le matérialisme athée progresse à la néguentropie, c'est la vie.

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    • Ficus Piquant

      Ficus Piquant

      06 septembre 2011 à 19:16 |
      Vous n'avez toujours pas répondu à la question posée : quels sont les axes de cette "révolution pour tous" dont vous parlez ici ? Vous me semblez prendre la forme pour le fond, dans cette affaire.
      Autrement dit, pour vous, c'est plus le contenant (la bouteille) qui compte que le contenu (le liquide). Faites attention ! Vous risquez de mourir de soif !

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      • Jean-François Vincent

        Jean-François Vincent

        06 septembre 2011 à 22:31 |
        In vino veritas...Et res publica ultima!...

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  • Monika Berger

    Monika Berger

    04 septembre 2011 à 19:50 |
    Je suis aussi pessimiste que vous Monsieur Jugnon,sur l'avenir de l'école publique, votre analyse est imparable; d'autant que les enseignants de la République ne sont même plus formés à enseigner ni à éduquer. J'en sais quelque chose comme formatrice...Quant aux parents, ils font ce qu'ils peuvent, mangés de culpabilité pour beaucoup d'entre eux; et donc souvent, ils font ou trop ou peu et mal. Nos jeunes sont eux aussi très pessimistes, et ne peuvent s'empêcher de nous mettre devant nos responsabilités d'adultes qui ont laissé construire une telle société "libérale"qui ne les aime pas.
    Auront-ils la force, le courage, l'espace de dire non! un jour à cette société?

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  • alain jugnon

    alain jugnon

    04 septembre 2011 à 17:34 |
    Le christianisme et sa civilisation sont en train de terminer leur projet de destruction totale des esprits et des individuations : la phase industrielle capitalistique de cette destruction est sur le point de finir par la guerre de tous. Ce n’est pas du pessimisme, c’est un point de vue lucide sur une tragédie en cours.

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      05 septembre 2011 à 14:55 |
      Oui, Monsieur Jugnon, vous avez raison d'être pessimiste sur le sort fait à l'école (aux élèves, aux enseignants, aux parents d'élèves), sort qui s'aggrave sans cesse, avec - notamment - des dizaines de milliers de suppressions de postes ; et ceci pas seulement pour des raisons budgétaires.
      Oui, la société "capitaliste libérale" - qui nous amène à nouveau dans le mur - me rend aussi pessimiste que vous pour nos jeunes et nous-mêmes, qui attendons tant de notre école républicaine.
      Mais, contrairement à vous - et en élargissant le débat - je pense que :
      1- Nous n'en sommes pas (encore ?) arrivés à la "tragédie" - dont vous parlez - de la "guerre de tous" ("contre tous", disent même certains !).
      On pourrait croire que vous, athée parmi les athées, seriez en voie de devenir une sorte de "prophète apocalyptique" ! Pas moi.
      2- Le pire - le meilleur non plus, c'est vrai - n'est jamais sûr. L'Histoire nous le montre, alternant effectivement les périodes de "pire" (sortes "d'âges de fer", mythiques ?) et de "meilleur" (sortes "d'âges d'or", également mythiques ?). Cela dit, dans les périodes d'entre-deux, le curseur se déplace sans arrêt de l'un vers l'autre, souvent à petits pas.
      3- L'être humain a besoin d'espoir, et - dans ce sens - une nouvelle société et une nouvelle civilisation sont encore possibles, qui remettraient - au moins un peu - l'Homme au centre de l'économie-monde. Et l'école peut jouer un rôle fondamental dans ce combat.
      4- Le "capitalisme libéral", que je condamne autant que vous, favorise - pour des raisons marchandes avant tout, c'est vrai - les "individuations" que vous semblez appeler de vos vœux.
      5- Le christianisme - vous vouliez dire "catholicisme", sans doute ? - n'a plus, chez nous (en Europe occidentale surtout), le pouvoir que vous lui donnez. Donc, n'ayez pas peur ! Le lien social qui fut le sien n'est plus vraiment un obstacle pour les "individuations" susdites. De ce point de vue, il me semble que vous tirez sur une ambulance. Attention au syndrome "Don Quichotte" !
      Cordialement.

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      • alain jugnon

        alain jugnon

        05 septembre 2011 à 16:47 |
        Je travaille à la révolution pour tous, c'est du travail pas un jeu. Je vise la destruction du christianisme lui-même (le catholicisme est un épiphénomène culturel et le pape une vieille femme indigne): la tragédie est là, la non-interruption du mythe.

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        • Jean-François Vincent

          Jean-François Vincent

          05 septembre 2011 à 21:18 |
          Vous semblez obsédé par la destruction : le Christianisme "détruit" les esprits, vous "détruisez" le Christainisme...y-a-t-il une vie après la destruction? Quelque chose comme une construction? En voilà une idée qu'elle est bonne!...(LOL!)

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          • alain jugnon

            alain jugnon

            07 septembre 2011 à 11:34 |
            En tant que philosophe, je pense en effet que la philosophie moderne n'en est plus à devoir déconstruire les constructions et les fictions de la métaphysique et de l'Occident, mais qu'elle a pour mission de détruire les puissances de destruction à l'oeuvre (terrorisez les terroristes, si vous préférez): le monde n'est plus réparable mais il demeure à changer. Grâce à Marx les philosophes continuent à pouvoir philosopher sérieusement et activement, au nom des hommes.

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        • Ficus Piquant

          Ficus Piquant

          05 septembre 2011 à 21:15 |
          Votre "révolution pour tous" apparaît comme bien plus "mythique" que le "mythe" que vous dénoncez ! De plus, une "révolution" ne se construit pas uniquement par la "destruction". Proposez-nous donc des éléments révolutionnaires constructifs !

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  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    04 septembre 2011 à 12:52 |
    Je suis - globalement - en accord avec votre texte, sauf pour quelques points sur lesquels je reviendrai en fin de commentaire.
    Vous touchez juste lorsque vous pointez la "marchandisation de l'école" par le "capitalisme" néolibéral. Au lieu de singer la culture et le langage de l'entreprise, depuis au moins les années 1980, l'école aurait dû se régénérer par un rajeunissement des siens propres : une sorte de "Jules Ferry 2", en somme, mais - bien-sûr -, adapté à la "modernité".
    De même lorsque vous dîtes que la démocratie n'éduque plus sa jeunesse, ou quand vous parlez des "incivilités" et des "non intégrés". Je me rappelle que Victor Hugo avait lancé cette formule, à son époque : "Ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons !". Et là, je pense aux émeutes de 2005 en France ou à celles - récentes - d'Angleterre.
    De même toujours lorsque vous affirmez la nécessité d'une "pensée vivante", constructiviste - pourrait-on dire (?).
    D'accord enfin pour tout ce que vous dîtes sur l'importance d'un réel "service public" de l'éducation, qui est détruit étape par étape depuis quelque temps déjà.
    Cela dit, passons aux réserves et au désaccord avec vous, portant sur des questions auxquelles nous sommes habitués tous les deux.
    Les réserves d'abord : je vous trouve vraiment très pessimiste lorsque vous énumérez toutes les "destructions" auxquelles vous faites allusion. De même sur les questions de "civilisation", même si nous sommes entrés effectivement dans des sortes de sociétés "postdémocratiques", ainsi que l'affirment de nombreux observateurs.
    Le désaccord : pourquoi revenir sans arrêt - ainsi que de la limaille de fer attirée par un aimant - sur les responsabilités, selon vous écrasantes, du christianisme dans la perte de repères de la jeunesse et dans la crise "de civilisation" que nous traversons ? Vous semblez regretter l'époque où il y avait encore des jeunes - notamment - dans les églises et les mouvements de jeunesse chrétiens ; chose très curieuse de votre part, vous me l'accorderez !

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  • Léon-Marc Levy

    Léon-Marc Levy

    03 septembre 2011 à 19:50 |
    Il est temps de dire l'excellence et la générosité fondatrice de ce texte. On peut prendre distance de vous sur le propos qui fait de l'école le lieu de tous les maux. Elle n'est que le symptôme d'une société civile qui n'a plus de civile que le nom et on ne peut la charger de ce qui n'est pas sa charge mais celle d'autres lieux du socius. Néanmoins, votre propos prend source dans un humanisme radical qui me séduit d'autant plus qu'il n'est guère à la mode.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    02 septembre 2011 à 18:56 |
    Bienvenue au pays de la philologie, cher Alain ! Oui, «skholé » est ce loisir d’aristocrates qui s’adonnent à la « theoria », cette contemplation des choses de l’esprit, laissant la « praxis », le travail, aux esclaves ou aux commerçants…
    Pour le reste, votre texte illustre le passage du ministère de l’Instruction Publique à celui de l’Education Nationale dans toute sa radicalité : à vous lire, ladite éducation est une œuvre purement administrative : quid des parents ? Qui donc enseigne aux enfants les civilités, la politesse, les bonnes manières ? L’état ? Les professeurs ? Allons donc ! Ce sont les familles, ce sont elles – et je m’y inclue moi-même en tant que père – qui ont failli (et pas seulement dans les quartiers « sensibles ») en n’apprenant plus à leur progéniture l’obéissance, mot que vous détestez sans doute, mais qui est la clef de cette valeur que les jeunes prisent tant, et que, pourtant, ils foulent si souvent aux pieds : le respect.

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