Les fractures de la société française

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 20 août 2016. dans La une, Société

Les fractures de la société française

Depuis déjà un certain nombre d’années (au moins à partir de 2008), nous pouvons observer un phénomène global très inquiétant (et qui ne concerne d’ailleurs pas uniquement la France, mais l’Occident, voire au-delà). En fait, il s’agit de notre société qui se délite, se fragmente, se segmente dans un contexte de « crise systémique », multiforme, c’est-à-dire à la fois économique, sociale, morale, politique et identitaire. Et c’est dans ce délitement, qui altère considérablement notre démocratie (à refonder entièrement), que se développent de plus en plus les deux fléaux qui déstabilisent notre équilibre politique et social : à savoir la tentation pro-djihadiste (auprès de certains de nos compatriotes de confession musulmane) et l’essor du populisme d’extrême-droite (qui se nourrissent l’un l’autre, même si, bien sûr, ils n’emploient pas les mêmes méthodes). Je vais donc analyser les différentes fractures, qui traversent plus particulièrement notre société, et tenter en fin de chronique de donner quelques pistes générales qui pourraient permettre de sortir par le haut de cette situation extrêmement dangereuse.

Commençons par la double fracture sociale et humaine, dans la mesure où elles ont souvent l’une par rapport à l’autre des liens directs ou indirects. C’est le démographe Emmanuel Todd, mais surtout – malgré ce que l’on pense généralement – le philosophe et historien Marcel Gauchet, qui évoquèrent les premiers la « fracture sociale » pour notre pays, afin de caractériser l’opposition, voire le gouffre, entre ceux qui sont intégrés et ceux qui – plus ou moins – ne le sont pas : les « élites » face aux « exclus ». Jacques Chirac avait d’ailleurs récupéré ce concept par l’intermédiaire de son conseiller Henri Guaino (se présentant comme « gaulliste social ») en tant que principal slogan de sa campagne pour les élections présidentielles de 1995 – qu’il remporta face au socialiste Lionel Jospin, mais qui ne fut traduite ultérieurement par aucune mesure précise jusqu’en 2002. Quant à la fracture humaine, elle correspond toujours, bien sûr, par le biais de la montée de l’hyper-individualisme (ce que les sociologues anglo-saxons appelèrent il y a longtemps la « Me generation » ou « Génération du Moi ») à une nette rupture des solidarités et, par voie de conséquence, à l’affaiblissement de tout ce qui peut apparaître comme collectif ; d’où – en liaison avec la crise économique – le refuge dans les valeurs de la « famille ». Cela dit, s’il y a bien une fracture entre les élites et le peuple (soit de « haut » en « bas »), force est de constater aussi l’existence d’une fracture du civisme (soit de « bas » en « haut ») ; n’importe quel maire d’une petite, moyenne, ou plus grande commune, vous le dira – avant tout en liaison directe avec la judiciarisation de la société.

En ce qui concerne les autres fractures, on peut distinguer la fracture numérique, la très grave fracture culturelle (niveau d’instruction, valeurs concernant les mœurs, etc.). Même si la fracture numérique en tant que telle a tendance à se réduire sur la forme (puisque l’ordinateur s’est généralisé comme outil de consommation courante), sa réalité sur le fond devient de plus en plus problématique. En effet, alors que certains utilisent cet outil technologique moderne à l’instar de n’importe quel autre sur le plan culturel (au sens large), des personnes de plus en plus nombreuses se défoulent par des publications n’ayant quasiment aucun intérêt réel, sinon purement lié au seul « nombrilisme ». Umberto Ecco avait dit des choses très justes sur ce plan, que l’on pourrait traduire par le fait qu’internet c’est très souvent n’importe qui pouvant dire n’importe quoi, tout en considérant que ceux qui tentent d’apporter quelque chose sont d’affreux « intellos » dominateurs – par rapport à une époque où la connaissance était respectée, alors qu’aujourd’hui on assiste à l’essor de la « croyance » (« Moi, je sais ! Et vous n’avez rien à m’apprendre ! »). Ceci débouche sur la fracture culturelle – de plus en plus grave puisqu’elle ressemble de plus en plus à un gouffre. On va ainsi des recherches personnelles approfondies sur le net (afin de réaliser des travaux écrits, ou autres, multiples et variés, jusqu’aux Pokémons !). A ce niveau, tout est prêt pour un décervelage d’un nombre considérable de jeunes et même de moins jeunes, ainsi que pour la montée de plus en plus forte de l’anti-intellectualisme, moteur de l’autoritarisme, voire pire… Cette fracture culturelle touche aussi le domaine des mœurs, comme l’a montré il n’y a pas si longtemps le combat rétrograde de « La Manif pour tous » contre le mariage homosexuel, avec la réapparition sur le devant de la scène d’un mouvement catholique (surtout provincial) conservateur, ou même réellement réactionnaire.

Si la fracture sociale est extrêmement inquiétante dans notre pays (puisque plus de huit millions de français se trouvent en grande difficulté), le plus grave est bien tout ce qui touche à la fracture ethnique et identitaire – par laquelle j’ai donc voulu terminer mon article. En effet, le communautarisme fait (en réalité depuis longtemps, mais de plus en plus) des ravages au sein du « consensus républicain ». Le modèle français d’intégration n’est certes pas entièrement mort, mais il est en crise profonde puisqu’il fonctionne beaucoup moins bien qu’il y a une trentaine d’années. Et le grand problème réside dans le fait qu’il est bien plus difficile de lutter contre la fracture ethnique et Identitaire que face à la fracture sociale, même si par ailleurs les deux ont souvent des liens indirects ou même directs. J’ajoute que tout cela débouche sur les fractures des mentalités, avec les peurs, liées à différents éléments, dont l’amalgame fait par un nombre de plus en plus important de nos compatriotes – le Front National soufflant sur les braises – entre islam et terrorisme islamiste. Avec la vague d’attentats de Daesh, que subit la France (ils ont repris depuis janvier 2015), une sorte de « grande peur » d’un nouveau type touche un nombre de plus en plus grand de Français ; ceci d’autant plus que beaucoup d’entre nous n’ont pas saisi en quoi et contre qui nous étions « en guerre » – puisque Daesh nous l’a déclarée… Ceci me fait indirectement penser à la « Grande Peur » de 1789 qui s’était répandue à partir de Ruffec (dans les Charentes). La société française pourrait même, avec les nouveaux attentats qui vont bien évidemment se produire (y compris dans d’autres pays de l’Union Européenne), se diviser entre de nouveaux « Munichois » et « Anti-Munichois » – comme en septembre 1938, lorsque Hitler et les nazis mirent la main sur une partie de la Tchécoslovaquie en cédant face au dictateur allemand et à son soutien mussolinien…

Comme débouché à ma chronique, la question qui se pose – pour nous tous (et pas seulement pour « les politiques », car ce serait bien trop facile) – est celle d’essayer de savoir comment tenter de réduire progressivement toutes ces fractures. Celle liée aux conséquences sociales de la crise économique n’est pas la plus difficile à gérer, car il y aura probablement, à court ou moyen terme, un certain retournement de la conjoncture, c’est-à-dire un changement de « cycle », avec une croissance économique raisonnable (ce qui devrait permettre au moins de stabiliser, et peut-être même de commencer à faire reculer vraiment le chômage… ?)

Mais les autres fractures seront beaucoup plus difficiles à atténuer car on change moins facilement les structures mentales et les représentations des individus (par eux-mêmes) que les structures économiques et leurs conséquences sociales. La grande question est donc bien celle consistant à se demander comment soigner les peurs, à la fois individuelles et collectives, et ceci d’autant plus que la secte totalitaire « théo-fasciste » Daesh nous a déclaré (ainsi qu’au reste du monde) une nouvelle forme de « guerre ».

A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

Commentaires (5)

  • Helene Talvard

    Helene Talvard

    25 août 2016 à 10:34 |
    Très belle description Jean-Luc, je pourrais ajouter que c'est la fois de l'Occident fracturé à cause de l'Orient, on dirait...peut être?? On ne sait pas...peut être...!!!! C'est comme un vase qui se casse en plusieurs morceaux....à partir du moment qu'ils sont collés, nul sera la même chose, mais il sera un vase quand même...Ma modeste comparaison avec notre monde aujourd'hui et l'évolution globalisée et 'fracturée".

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  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    23 août 2016 à 08:56 |
    Je voudrais ajouter un autre type de fracture, qui est liée à toutes celles que j'ai signalées dans ma chronique : il s'agit des fractures politiques. Tous les partis politiques sont actuellement traversés par des tempêtes de divisions, avant tout parce, sur le plan économique (essentiellement), les différences entre les politiques traditionnelles de droite (relance par l'offre) et celles également traditionnelles de gauche (relance par la demande - de type néo-keynésienne) se sont de plus en plus estompées. Le PS voit s'affronter la "première" et la "seconde" gauche(s), des "Frondeurs" jusqu'à Manuel Valls. Le FDG n'a pas de stratégie commune (le PCF souhaitant des accords minimaux avec le PS pour sauver un certain nombre de ses élus - contrairement à Jean-Luc Mélenchon. Les Écologistes sont de plus en plus "en crise d'adolescence politique"... L'extrême gauche trotskiste et libertaire est activiste, mais ne représente rien, et apparaît elle aussi comme divisée en de multiples chapelles... Le seul parti politique qui échappe (partiellement) à ces divisions, c'est le FN ; bien que des oppositions de "sensibilités" s'y fassent aussi sentir de plus en plus (de Marine Le Pen et Florian Philippot jusqu'à l'extrémiste ultra qu'est Marion Maréchal Le Pen et ses amis du Bloc Identitaire), ainsi que sur la question de savoir s'il faudrait ou non quitter la zone euro et revenir intégralement au franc... Etc... Etc...

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  • Martine L

    Martine L

    22 août 2016 à 20:33 |
    Dans votre dénonciation de ce que vous nommez la fracture numérique, il ne faudrait sans doute pas cibler le Net en général ( quand vous parlez de nombrilisme) mais plutôt les réseaux sociaux, et particulièrement Facebook, dont l'utilisation en faux miroir, via des pseudo et autres avatars , permet ce cache-cache non pas prudent mais peureux et lâche, qui invente - entre autres déviances, ce nouveau " citoyen" toujours critique, sans le moindre argumentaire, pontifiant ce " je ne sais rien mais j'ai un avis sur tout" dont vous parlez

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  • Jean-Francois Vincent

    Jean-Francois Vincent

    20 août 2016 à 15:37 |
    Très belle description d'une société "fracturée". Mais - ainsi que vous le dites vous-même - il existe entre différence fondamemtale entre les fractures économique (pauvres/riches) et sociale (peuple/élites), d'une part; et la fracture "ethnique", d'autre part : d'un cas, malgré les antagonismes, il y a une homogénéité reconnue (nous faisons partie du mème tout), alors que dans l'autre, l'hétérogénéité est totale (nous sommes radicalement différents). D'où - et vous le dites - une beaucoup plus grande difficulté à "réduire" la fracture...

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      20 août 2016 à 17:19 |
      Effectivement, il me semble évident que la fracture (potentielle et en accroissement) identitaire est bien plus difficile à tenter de réduire, puisqu'elle est plus ou moins inscrite dans les "représentations" de chaque français et qu'elle contribue à disloquer progressivement notre société au niveau de son "vivre ensemble". Même si un nombre important de nos compatriotes, croyants (chrétiens, musulmans, ou autres), agnostiques, et athées, arrivent à échapper au piège du communautarisme, l'affaire toute récente du burkini porté sur certaines plages par des femmes musulmanes et les interrogations qu'elle pose par rapport à notre tradition de laïcité montre à quel point DAESH (notamment) arrive insidieusement à tester les bases et les "valeurs" de notre démocratie...

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