Malaise dans la nation

Ecrit par Jean-François Vincent le 10 juin 2017. dans La une, Société

Recension du livre de Jérémy Robine, Les ghettos de la nation, éditions Vendémiaire, 2011

Malaise dans la nation

Je ne connaissais pas Jérémy Robine, maître de conférences à l’université Paris VIII, jusqu’à la lecture de l’un de ses articles, paru dans Libération le 5 mai dernier : La « race » éternel tabou de cette élection et des précédentes. Son papier m’a tellement intéressé que j’ai acheté le livre qui l’explicite, édité six ans plus tôt.

C’est, en effet, à partir de la formation de « ghettos » ethniques qu’il aborde la question du racisme.

Ces ghettos ont une histoire. Celle des trop célèbres « grands ensembles », bâtis à la va-vite – et mal ! – dans l’après-guerre, pour répondre aux besoins pressants de logement et selon l’urbanisme – aux effets socialement délétères (le principe de la « cité dortoir » !) – de Le Corbusier.

« Cette politique de construction, nous dit Robine, et la décision de mettre fin aux bidonvilles, aboutissent au début des années 70 à ce que les rapatriés et les familles blanches les moins bien loties, souvent immigrées d’origine espagnole, portugaise ou italienne, qui habitent les grands ensembles (les familles blanches les plus aisées ont commencé à les quitter dès la fin des années 1960) sont rejoints par les familles immigrées maghrébines, dont la proportion augmente rapidement ».

La cohabitation entre populations d’origine différente est d’emblée problématique, et ce dès avant que ne se termine la prospérité économique des trente glorieuses : « des problèmes graves se posent bien avant le choc pétrolier de 1973, et si la majeure partie de la France et des Français n’est alors pas concernée, localement les difficultés sont quotidiennes dans les grands ensembles, déjà habités par les familles des travailleurs maghrébins. De plus, le regroupement familial a commencé bien avant son officialisation en 1975, et l’on trouve dès le début des années 1970, dans les grands ensembles et dans les derniers bidonvilles, une jeunesse issue de l’immigration maghrébine ». Ces jeunes deviennent donc « assignés à résidence » ; « avec le processus de ghettoïsation, écrit Robine, seuls restent dans les grands ensembles, de plus en plus dégradés, ceux qui ne parviennent pas à les quitter (…) ce problème de ségrégation en France peut se résumer à une inégalité croissante, et aujourd’hui souvent insurmontable, dans la capacité à quitter le quartier ghetto ».

Les conséquences psychologiques et politiques de cette évolution ne sont rien moins que dramatiques. « Une frontière identitaire entre “eux” et “nous” est ainsi créée ou confortée ». Se greffent alors, à partir des années 2000 et des émeutes de 2005, ce que Gilles Kepel nomme le « ressac rétro-colonial » : « la dimension postcoloniale est ici centrale. L’avoir imposé dans le débat public est le mérite de militants qui furent à l’origine de l’Appel des Indigènes de la République ». La France se voit ainsi considérée comme un état « post-colonial » reproduisant à l’encontre de leurs descendants les humiliations et les discriminations dont ont souffert les colonisés. « La nation française, ajoute Robine, est analysée comme raciste du fait d’une construction historique longue. La question raciale est donc nécessairement centrale pour les “Indigènes” ».

Robine d’ailleurs continue sa réflexion dans l’article de Libé : « en France, faute de travail politique sérieux à ce sujet, le terme de racisme est généralement perçu comme synonyme d’un jugement moral. En gros : “le racisme, c’est mal” (…) les races sont des constructions sociales, situées et entretenues volontairement ou non. Ce dernier point est essentiel, il permet de comprendre que penser le racisme exige d’évacuer tout ce qui relève du jugement moral pour en souligner la dimension systémique ». Le malentendu procède, en effet, d’une confusion des genres : ce n’est, bien sûr, pas affaire de biologie, mais de phénotype, c’est-à-dire d’apparence : « les identités et dénomination raciales sont extrêmement prégnantes dans les ghettos. Il s’agit d’un univers social où l’on est en grande partie déterminé par sa “race” – définie par le phénotype sensible (Arabe, Noir, chinois, Blanc) ». Et Robine de continuer dans son livre : « éprouver l’évidence de la différence raciale ou culturelle ne signifie ni croire à l’inégalité des races ou des cultures, ni adhérer à un projet d’organisation raciale – ou communautaire par euphémisme – de la société, ni encore moins à l’existence de races fondées biologiquement ».

Alors que faire ? Robine propose deux pistes, l’une économique : « il n’est pas possible de supprimer les ghettos sans enrayer la “ghettoïsation par le haut”, c’est-à-dire sans lutter contre cette angoisse de déclassement » ; et surtout l’autre politique : « s’attaquer enfin à la ségrégation et aux discriminations raciales en valorisant – au lieu de la craindre ou de la regretter – une diversité raciale et identitaire dont les opportunités sont du coup sous-exploitées ». Ce multiculturalisme – qui suppose une modernisation du « roman national » – passant, qu’on le veuille ou non, par des recensions de type ethnique. « Mais, conclut Robine dans son article, aux yeux de la République, la race n’existe pas, donc on ne le fait pas ».

Les meilleures intentions antiracistes pavant, comme d’habitude, un enfer discriminateur…

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

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