Page de plages

Ecrit par Martine L. Petauton le 26 juillet 2010. dans Société, Voyages

Page de plages

Juillet; soleil, vent, accents, rires lointains, brume de chaleur qui chaloupe sur le sable; paroles brouillées, au ras du sol; cris : un chapeau s’envole. Là, devant;  la mer, telle que dans le tableau de Courbet : fond vert-bleu; rouleaux frisant, comme des «  Camargue », au petit trot; juste à mes pieds, le désert de Klee… Palavas, en été.

La mer et sa plage, dans mon milieu – modeste -, c’était le rituel qui, si on pouvait, vous « posait » les vacances. Colo ou famille, j’en ai des images !  plutôt floutées, d’océan froid et vagueux – Ré, Oléron, la Vendée – non, je ne crois pas que c’est là que je dois chercher l’origine de ma passion pour l’Histoire ! – Plus tard, la Normandie; la mer si loin, franchement gris-mouette; le sable, lui, gris-frisquet, et les yeux qui plissent, cherchant à l’horizon la silhouette des barges du 6 Juin; là, sans doute, l’Histoire a frappé à ma porte …

Puis, pendant une bonne décennie, la plage, ce fut la Camargue et Les Saintes – j’y suis retournée, récemment, et les couleurs, plus fades, maintenant, les odeurs, me sont revenues… – friture des chichis du bord de mer, en guise de madeleine ! J’avais quoi ? 14 ans, peut-être et, le soir aux arènes, je n’aurais raté, pour rien au monde, le « toro-piscine », dans lequel « se produisait » un razzeteur, blond, qui – rien qu’à le voir – alimentait, pas mal de choses en moi …

C’était l’époque de « Salut les copains »; le transistor au bout du bras ( Philips, pour moi ), on aspergeait le sable de Cloclo,  Jooohnny, bien sûr, et on se gavait, le soir venu, sous la tente, des amourettes de Françoise ou  de Sylvie … j’ imagine bien que si on avait eu un mobile – forfait bloqué ou pas – on en aurait eu des choses à dire ! « non, mais, tu sais pas ce que je viens de lire dans « Salut »  ? … Mais, au fait, comment faisait-on, loin des copines, pendant 15 jours ?  Le Moyen-âge, en pire, diraient mes 5èmes !

Mais, rien ne bouge, sur la plage; à l’instant, dans ce tremblé de lumière, propre à la mer, une gamine – 4,5 ans, pas plus – fait le spectacle : elle explose; son frère, un petit mâle, sûr de lui, et de l’indulgence de sa mère, lui a piqué son seau ! Elle avait commencé d’œuvrer à une réplique du « krak des chevaliers «   – enfin ,elle entamait une petite tourelle, juste devant le pont-levis – ; forcément, sans l’outil, le projet tombait à l’eau ! Ses couettes n’en pouvaient plus, son visage se fripa, mais d’un coup, elle se ravisa, et « sus à l’usurpateur », serviette en étendard ;  C’est moi ! Pas de couettes, mais d’infernales nattes – trauma de chaque matin – fermées d’un infâme nœud de couleur; look hésitant entre Peggy la cochonne et Bécassine ;  flash puissant; Freudien, peut-être, à tout le moins Onfrayen; je suis devenue «  de gauche », sur ce sable-là, face à mon ennemi intime : mon  frère !

A ma droite – je visse toujours mon parasol, à l’orée de ce bois là -, un groupe de délicieux Anciens Montpellierains… en couples, mais souvent veufs, ils se retrouvent toujours à la même heure, avant d’aller – j’aime à le croire – boire l’apéro de Pagnol. Ils clabaudent en commentant les maillots de bain (ou leur absence),  la façon dont sont élevés les enfants – «  de mon temps, quand même ! »  , le temps qu’il fait ou qu’il va faire – il n’y a pas qu’en Corrèze, que le temps change ! – et, c’est ce qui me fait tendre une oreille intéressée, ils savent narrer, avec cet accent chaud, un poil plus roulant qu’à Marseille, les temps d’avant et de juste après la guerre, dans « la jeunesse », quand il fallait prendre le petit train, cher à Albert Dubout, qui les traînait du Peyrou aux sardines de Palavas – de tôt le matin; retour à la nuitée – Et mon fils, de geindre : « pas plus de deux navettes par heure, pour aller à la baigne ! C’est pas cool ! »

Un groupe d’ados, sonorité de « rave », envahit le sable… une caricature, de l’époque du Front Populaire, montrait des bourgeois  «  rebéqués », contemplant la plage des congés payés, en s’effrayant : «  Ils nous ont même pris la mer ! ». Il y a de ça, dans le remuement agacé des serviettes et les murmures outrés devant ce tsunami !

Le sable, la serviette, le parasol, quant ça ne va pas jusqu’à la glacière… avez-vous remarqué, que s’y retrouvent – multiscalaires  dit ma nouvelle géographie -, les comportements territoriaux basiques, humains et même aussi ethologiques !

Il y a ceux « qui se mettent là » ( depuis combien de générations ? )  et sont à la limite d’alerter la maréchaussée, pour peu que votre postérieur  soit posé sur « leur sable »; il y a – instinct grégaire, venu du fond des âges – ceux qui « viennent avec » ou « vont avec », et agitent, au moment des regroupements, (à 10 h, en principe) des tee-shirts colorés, assortis de « you you » qui n’auraient pas déparé dans « Danse avec les loups ».

Il y a ces maniaques qui n’en finissent pas de bouchonner leur progéniture, avant de rejoindre la civilisation : « secoue tes tongs, Armelle ! Tu vas « me » mettre du sable dans « ma » voiture !; on aura reconnu le père ; «  enfin , Armelle, mets ton tee- shirt, tu vas « m’attraper » un mélanome ! » ;  on aura reconnu la mère. Moi, je reconnais, mon père, ma mère et même les mono de mes colos !

On a les « quartiers » à la manière d’une ville médiévale; là, ceux de Franche- Comté, ici, les Bordelais – sans leur vin – une sacré colonie !  Et ceux de « La Paillade » (quartier populaire, aux accents maghrébins, de Montpellier) ; «  alors, comme ça,, vous vous baignez à Palavas, la plage de La Paillade ! », me disait, en se voilant la face, ce collègue, qui, lui, s’honorait de bronzer à La Grande Motte ! Que serait, en effet, le sable de Palavas, sans ces mères, de noir vêtues, qui surveillent, sans se baigner, leur cheptel, chapeauté par père et plus souvent grand frère … la jeunesse, dégourdie, belle et sans voile, glapit – c’est vrai -, civilisation du sud, du dehors, du « ensemble », qui, d’un coup, amène, là, tous les parfums de jasmin de l’Algérie !

Pas de plages, sans « histoires » – on disait, hier, flirts… l’affaire continue de marcher, semble-t-il, mais en plus ouvert, assumé, banalisé. Dans mon adolescence, la plage était un théâtre avec ses codes. Quand, «  ce garçon là-bas, non ! Le brun ! Te regarde, je t’assure, depuis avant-hier ! »,   ça nous faisait les 15 jours de vacances ! Progression lente, en plus ; les parents tenaient leur troupe ; hélas, pour moi qui devais me contenter, pendant l’année, d’un lycée de filles !

Les enfants sortent à regret de l’eau; pépiement de volière; on « ramasse les affaires » (toute une chronique à la façon de « les choses » de G,Perec, là dedans !) serviettes secouées, un vent de sable soudain -  l’Harmattan du Mali, dans mon voyage de cet hiver ? -

La plage s’arrête, comme la fin du feu d’artifice… La mer devient plus  sombre et un peu soyeuse ; on entend mieux les mouettes …

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

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