Panthéonisation de Simone Veil ou constitutionnalisation de l’IVG ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 30 août 2017. dans France, La une, Politique, Société

Panthéonisation de Simone Veil ou constitutionnalisation de l’IVG ?

Comme chacun sait, les institutions civiles ne sont que les clones d’institutions ecclésiastiques antérieures, qu’elles entendent concurrencer. De même qu’il existe – sans rire ! – un baptême « républicain » et un mariage « célébré » à la mairie, de même la panthéonisation est l’avatar laïc de la canonisation. De fait, Simone Veil connut une apothéose immédiate, un peu comme saint Jean-Paul II, pour qui les foules massées sur la place saint Pierre, criaient, dès l’annonce de son décès : « santo subito ! », saint tout de suite ! D’ailleurs, la sainteté laïque possède la même – et curieuse – faculté de propagation que son archétype religieux : la petite Thérèse de l’enfant Jésus « sanctifia », par une sorte de solution de continuité, ses parents, Louis et Zélie Martin, canonisés eux aussi. Idem pour Antoine Veil, panthéonisé par la grâce de sa femme et simultanément avec elle…

Mais à qui – ou plutôt à quoi – au juste, est échu cet honneur de la République ? A la courageuse déportée qui survécut aux camps de la mort ? A la militante féministe qui alla jusqu’à renverser une carafe d’eau sur la tête d’un de ses fils qui tenait des propos misogynes ? Non, sans la loi de 1974, jamais Simone Veil ne reposerait dans la fameuse ex-église, transformée en temple à la mémoire des grands hommes. A travers elle, c’est bien le droit à l’IVG que l’on a voulu honorer.

Mieux, comme l’a dit le philosophe Raphaël Einthoven au micro d’Europe 1 le 6 juillet dernier, il s’agit « d’un équivalent symbolique d’une inscription de l’IVG dans la constitution ». L’idée, à vrai dire, mûrit depuis quelque temps. Elle faisait officiellement partie du programme de Jean-Luc Mélenchon, dans la campagne des présidentielles. Dans un discours du 18 mars, prolongé dans son blog, il proclame : « la liberté de conscience a un pendant évident, une liberté fondamentale : celle de disposer entièrement et absolument de soi ; il est donc temps d’inscrire dans la constitution le droit à l’avortement, car le corps de chaque femme lui appartient absolument et exclusivement ». Et d’ajouter, pour faire bonne mesure : « je proposerai que le droit à l’avortement soit inscrit dans la constitution, ainsi que le droit de mourir dans la dignité. Les deux droits ont une racine commune : disposer de soi en seul propriétaire de soi ».

Le parallèle entre suicide et avortement frappe, en effet, par sa pertinence. Les deux furent des délits, les deux furent dépénalisés – le suicide en 1810 ; avant, sous l’Ancien Régime, la peine consistait en une profanation du cadavre, « le corps était pendu par les pieds à un gibet et, après son exposition, jeté à la voirie avec les cadavres pourrissant des chevaux » écrit Georges Minois dans son Histoire du suicide (Fayard, 1995, p.165).

Mais « dépénalisés » signifie-t-il « exaltés » ? A supposer que l’on considère le fœtus comme faisant partie intégrante du corps de la mère (ce qui ne va pas de soi, cf. ma chronique à ce sujet), avorter consiste, d’une manière ou d’une autre, en une mutilation, une atteinte grave à l’intégrité corporelle. « Nulle femme ne se fait avorter de gaité de cœur » disait Simone Veil. Quant au suicide, il s’identifie au meurtre de soi-même (cf. l’allemand « Sebstmord »). Comment une mutilation volontaire ou un meurtre, non moins volontaire, pourraient-ils s’ériger en nouveaux droits de l’homme ?

Il y a un saut qualitatif infrangible entre la simple tolérance et l’exaltation. Ni l’automutilation, ni l’auto-meurtre ne sont des biens en soi. Ce sont des maux. Les dépénaliser était nécessaire pour ne pas ajouter une douleur supplémentaire et une stigmatisation à une misère humaine déjà existante.

Mais les glorifier relève de l’obscène…

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (2)

  • bernard pechon pignero

    bernard pechon pignero

    31 août 2017 à 09:02 |
    Vous avez mis le doigt, avec votre (im)pertinence coutumière, sur une question épineuse. Ici, je vous suis jusqu’au dernier mot excepté : obscène me semble inapproprié. Simple détail mais dont la véhémence me semble desservir votre excellente chronique laquelle nous incite indirectement à nous interroger sur cette autre question, connexe, de la popularité des personnalités publiques. Pourquoi des gens aussi différents que Noah, Cousteau, Simone Veil ont été en leur temps les « personnalités préférées des Français » ? Sans doute pour de multiples et confuses raisons qui dépassent celle qui les a plus précisément rendus célèbres. Chez Simone Veil, je crois qu’on admire d’abord son opiniâtreté, cette force morale qui lui a permis de survivre à la déportation ou à imposer « sa » loi en dépit d’une opposition sans doute beaucoup plus large que celle qui s’est violemment et ignominieusement manifesté. Sa part de martyre n’est certainement pas étrangère à sa canonisation. L’église canonise aussi volontiers des martyres mais au terme d’un procès au cours duquel ont pèse toutes leurs actions. Si un tel procès en panthéonisation devait s’ouvrir pour Simone Veil avec toutes les rigueurs et lenteurs de la justice ecclésiastique, l’issue en serait incertaine car on discuterait de sa loi et non plus de sa personnalité. Est-ce que l’abolition de la peine de mort ou la promulgation de la loi sur le mariage pour tous vaudront à Robert Badinter ou à Mme Taubira leur place au Panthéon ? J’en doute et pourtant il s’agit là encore de ruptures fondamentales dans notre droit dont on peut craindre qu’elles ne représentent pas l’opinion de la majorité des Français. Mais M. Badinter ou Mme Taubira n’ont pas la cote de popularité de Mme Veil. Ainsi, ne serait-il pas judicieux d’attendre que l’histoire, autrement dit le temps ait fait le tri entre les vertus et les actions du candidat (du public) à l’entrée au Panthéon avant de l’y accueillir ? La crypte de l’église de Soufflot n’étant pas extensible à l’infini, on éviterait ainsi une surpopulation qui la guette au train où vont les choses depuis que nos présidents ont découvert l’intérêt politique qu’ils peuvent tirer d’accorder cet honneur posthume national.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      31 août 2017 à 18:04 |
      Obscenus signifie "indécent", "sinistre". Oui, je maintiens que le meurtre de soi-même ou l'avortement entendu comme automutilation (je ne parle même pas de l'avortement comme infanticide, si l'on considère que le foetus n'est pas le corps de la mère mais celui de "quelqu'un" d'autre) sont des droits "sinistres", légaux certes mais non dignes d'éloges.
      Quant au procès en canonisation, il comporte un élément fondamental que ni Simone Veil, ni Robert Badinter, ni Christiane Taubira ne peuvent mettre à leur actif : la réalisation d'un miracle! Sorte d'agrément céleste en guise de confirmation...

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