Psychanalyse du djihadisme

Ecrit par Jean-François Vincent le 14 janvier 2017. dans La une, Société

Psychanalyse du djihadisme

Je ne sais si une telle tentative a déjà été faite. Olivier Roy n’est pas allé jusque-là, il parle de vide de valeurs, de rupture avec la famille…

Les catégories lacaniennes, dans un pareil domaine, peuvent servir. Lacan, en effet, distingue trois types de paternité : le père réel (le géniteur), le père imaginaire (celui qui incarne la Loi, rompt la relation fusionnelle avec la mère et prohibe l’inceste) et le père « symbolique ». Ce dernier (qui ne coïncide pas forcément avec le père réel) a une importance capitale : il fonde l’appartenance et construit l’identité de l’enfant ; il introduit celui-ci dans son genre sexué (masculinité ou féminité) ainsi que dans le monde extérieur à la famille (pays, religion, classe sociale, opinions politiques, sport, etc.). Grâce à cette symbolique héritée, l’on « appartient » à quelque chose, un quelque chose auquel l’on s’identifie : « je » suis ceci ou cela.

Or de toute évidence, le point de commun entre les djihadistes d’origine musulmane et ceux qui se sont convertis à l’Islam se situe dans ce manque, cette absence. Les descendants d’immigrés, à cheval sur deux cultures – celle du pays d’origine des parents ou des grands-parents et celle de celui où ils sont nés – n’« appartiennent » véritablement ni l’une à ni à l’autre : perçus comme étrangers ici, ils sont discriminés comme « français » là-bas. Personne n’a joué, à leur égard, le rôle de père symbolique, personne ne les a enracinés quelque part.

Symétriquement les djihadistes convertis sont le plus souvent issus de la génération de 68, ou post 68, génération qui – globalement, car il y a, bien sûr, des exceptions – a renoncé à « transmettre », donc à construire la personnalité de leur progéniture.

Condamnés donc à s’auto-construire, les apprentis djihadistes prennent alors des pères symboliques de substitution : « émirs », « grands frères », voire tout bonnement… internet ! Grâce à eux, ils « sont » – enfin ! – quelque chose, ils se « sentent » partie d’un tout plus grand qu’eux, voire même transcendant.

Point d’aboutissement d’un long processus occidental : de renaissances en révolutions (politiques ou autres), de la monade leibnizienne à la déconstruction post-moderne du sujet, la montée en puissance de l’individualisme, du « je », impérial et impérieux, a créé autant d’« hommes nouveaux », faisant table rase de ce qui les précédait. 68 a juste poussé la chose à un point paroxystique.

Si je prends ma propre famille, le processus apparaît clairement. Ma grand-mère paternelle, née à la fin du XIXème siècle, eut deux enfants, mon père et ma tante. Elle était catholique, patriote et profondément gaulliste, à partir de la seconde guerre mondiale. Elle joua – ou tenta de jouer – le rôle de « père » symbolique, en « transmettant » ses appartenances. Réussite dans le cas de ma tante : elle faillit se faire religieuse et vibrait pour l’équipe de France, lors de la coupe du monde de football de 1998 ! Mais échec dans le cas de mon père : individualiste forcené, il ne se « sentait » pas grand-chose…

Il fut un très bon père imaginaire, m’instruisant et me cultivant intellectuellement, mais il ne m’a pas éduqué ou transmis ou fait pénétrer dans un monde auquel j’appartiendrais. Je me sens autant anglais, autrichien ou belge que français, je me suis converti à l’Eglise orthodoxe russe et je ne vibre à aucune compétition sportive. Oui, abstraction faite de mon milieu (la bourgeoisie aisée) et de mes longues études, j’avais tout le profil d’un possible djihadiste !

« Appartenance » constitue, en l’occurrence, le mot-clé. C’est par identification à ce à quoi l’on appartient que se forge la fameuse « identité » : elle n’est pas forcément nationale mais elle est indispensable à la construction d’une personne. Le malheur du temps s’enracine dans ce déracinement : la disparition ou la raréfaction des pères symboliques.

Terrible déshérence laissant des hommes sans qualités, cherchant désespérément – et parfois à n’importe quel prix – à en acquérir une…

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (3)

  • bernard péchon pignero

    bernard péchon pignero

    15 janvier 2017 à 18:41 |
    Cette chronique m’a glacé d’effroi. J’ai cru que notre cher mentor allait nous annoncer son allégeance aux barbus faute de modèle de père agréé par le deuxième père de la psychanalyse. (Lol) Heureusement il n’en est rien. Pour le coup, c’est nous qui aurions perdu notre père symbolique ( ReLol) Je galèje, cher JFV, mais votre article est parfait et j’observe que de plus en plus, on fait appel à des psychanalystes pour expliquer l’inexplicable et c’est tant mieux. Entre perte de repères et perte de pères, il y a visiblement des questions à se poser.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      16 janvier 2017 à 10:59 |
      Je me suis pris pour exemple de ce "déracinement" symbolique, et ce alors même que mon père (né en 1926) était tout sauf un soixante-huitard. D'une manière générale, il existe un vrai problème d'identité (que la gauche a grand tort de nier); mais ce problème est au moins autant individuel que collectif (donc pas forcément - mais également - "national"), il s'enracine dans cette rupture de la transmission symbolique; d'où la rupture dans le sentiment d'appartenance que j'ai éprouvée et que j'éprouve toujours, car les identités de substitution que l'on se donne ne remplacent pas les identités authentiquement transmises.

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  • Martine L

    Martine L

    14 janvier 2017 à 14:52 |
    Je vous remercie, JF, pour votre texte – et peu nous chaut que d'autres aient écrit quelque part sur ce sujet, RDT se devait d'avoir cette forte réflexion, que j'espère, les gamines du film «  le ciel attendra » que j'ai chroniqué la semaine passée, pourront lire. Tout sonne juste dans ce que vous dîtes, et cela n'enlève évidemment rien aux autres causes de la radicalisation, sociétales, économiques, culturelles. Ce qui vaut, d'ailleurs pour ici, vaut aussi, globalement pour le Djihadisme dans d'autres pays non occidentaux, arabes y compris. Car dans l'affaire, c'est bien de perte de repères qu'il s'agit, de quête d'en trouver ou de s'en fabriquer d'autres ; c'est de problèmes identitaires dont on parle ici. De temps donc fort long, au sens Braudélien, dans le temps qu'on voudrait court, du Djihadisme.

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