Psycho-histoire : « L’expérience » de Milgram

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 10 mars 2018. dans La une, Société, Histoire

Psycho-histoire : « L’expérience » de Milgram

Je pense que peu de personnes – jeunes notamment, et n’ayant pas fait d’études de psychologie, de sociologie, ou d’histoire – ont entendu parler de ce qui eut lieu, dans les années 1960-1963, aux États-Unis, et qui fut présenté comme une « expérience » fondée sur des « tests psychologiques », tout ceci sous le couvert d’annonces dans un journal (afin de trouver des volontaires), et en présence de nombreuses « blouses blanches », un peu équivalentes – d’une certaine façon – à celles que l’on pouvait trouver dans un hôpital, ou une clinique. J’ajoute le fait que le très bon film français I… comme Icare, réalisé par Henri Verneuil, avec Yves Montand dans un rôle d’un procureur (un Attorney aux Etats-Unis) – une sortie en salle en 1979 –, reprit les bases de cette « expérience » ; on y trouve notamment une scène célèbre où le « bourreau » potentiel (je m’expliquerai plus loin) finissait par essayer de souffler de bonnes réponses à la « victime » (même chose), tout en lui envoyant des décharges électriques, en raison des réponses non… « valides » du second… Mais, que s’était-il donc passé dans le cadre de « l’expérience » réalisée par Stanley Milgram ?

Ma toute première connaissance personnelle de confrontation au comportement d’êtres humains face à l’obéissance à l’Autorité – puisqu’il s’agissait de cela – eut lieu lors de mes études. Etudiant en Histoire à l’Université des Lettres et Sciences Humaines de Clermont-Ferrand, j’avais eu le privilège d’assister à une conférence de Max Gallo sur le fascisme italien (dont il fut l’un des grands spécialistes), un cours d’une durée d’environ deux heures au cours duquel il nous raconta, notamment en liaison avec le slogan fasciste « Mussolini ha sempre ragione » (Mussolini a toujours raison), face à notre amphi pétrifié, ce qui s’était produit lors de ces fameux « tests » américains du début des années 1960. Je vais y venir, mais je dois vous dire d’abord que mon traumatisme fut si grand que, dès les débuts de mon professorat d’Histoire, j’avais – chaque année, en terminale, puis en première – raconté, et fait réagir mes élèves (stupéfaits, eux aussi…) sur ces éléments extrêmement troublants. Exposons donc rapidement les faits. Il s’agissait de ce que l’on appelle depuis « l’expérience de Milgram », Stanley Milgram (1933-1984) était à l’époque un psychologue américain, qui organisa ces « tests », dans le cadre de l’Université de Yale (à New Haven, Etat du Connecticut). Il voulait mesurer le degré de soumission à l’Autorité, mais pas n’importe quelle autorité… Ces « tests » furent présentés comme une sorte d’expérience d’apprentissage sur la mémorisation. Les volontaires (« bourreaux » potentiels, totalement ignorants qu’ils seraient en réalité les cobayes de l’expérience) étaient rétribués et issus de milieux sociaux et culturels diversifiés. Il n’y avait que des hommes, entre 20 et 50 ans. Les « victimes » et les représentants de « l’Autorité » étaient tous – ce qui est fondamental – des comédiens professionnels. Des questions, sur des listes de mots à retenir, étaient posées aux « victimes » potentielles, attachées à un siège muni d’électrodes, et, en cas de réponses fausses, le « bourreau » devait sanctionner la « victime » par une décharge électrique de plus en plus forte au cours du déroulement de l’expérience ! C’était la « règle »… définie par l’Autorité… 636 « bourreaux » potentiels furent testés. Alors, tenez-vous bien… En effet, si les électrodes avaient été vraiment branchées, plus des 2/3 des « bourreaux » cobayes seraient allés jusqu’à une obéissance maximale – occasionnant ainsi des lésions plus ou moins graves, ou même, dans un certain nombre de cas, le décès, pour les « victimes » !

Les liens avec l’Histoire contemporaine au XXe siècle (et plus particulièrement celle des totalitarismes) furent analysés assez longuement devant nous par Max Gallo. Il nous rappela alors aussi, en dehors du fascisme italien, quelle fut la ligne de défense des dignitaires nazis lors du procès de Nuremberg en 1945-1946 : qui était « responsable » (de la « Shoah » avant tout) ? Réponse : « Nous avons obéi aux ordres, comme des soldats ». Ou bien encore : « Nous étions en service commandé ». Soit une idée sous-jacente : nous faisions partie d’une machine institutionnelle, d’un « système », en somme… Or, qu’avaient dit les « bourreaux », à la fin de « l’expérience » de Milgram, juste avant le débriefing, quand on leur disait ce qu’ils avaient « fait » ? Tout simplement : « Je ne suis pas responsable ! C’est vous ! c’est la machine ! », insistant sur le fait que les « blouses blanches » leur disaient, par phases en montée progressive : « Veuillez continuer, s’il-vous plaît »… « L’expérience exige que vous continuiez »… « Il est absolument indispensable que vous continuiez »… « Vous n’avez pas le choix, vous devez continuer, veuillez continuer »… J’insiste sur le fait que les « punitions » (et bien plus que ça !) infligées par les « bourreaux » aux « victimes » s’étaient produites en l’absence totale de l’existence de tout système de répression du type de celui qui existe dans un régime totalitaire, les Etats-Unis étant, comme nous le savons tous, une démocratie classique ! Mais, l’individu était seul, armé de ses valeurs plus ou moins compatibles avec ce que l’on exigeait de lui, face au « système » et à un milieu perçu par lui comme étant « légitime ». Il se trouvait ainsi dans un « état agentique » (jargon des psys, voulant dire… au service de, par rapport à la structure d’Autorité). Cela dit, un bon nombre de psychologues et de philosophes des sciences contestèrent la méthode employée par Stanley Milgram.

Il est vrai que ces « tests » avaient montré le pouvoir sur un nombre très important de cerveaux humains d’une Autorité habituellement vue comme normale, naturelle, donc « légitime » (j’y insiste). Il convient de rappeler ici que, quelques années après cette « expérience » de Milgram, tout fut au contraire remis en cause, en ce qui concerna l’autorité en général (dans les familles, l’école, les universités, etc.), par mai 1968 et la période qui suivit. Aujourd’hui, la situation est beaucoup plus complexe sur ce terrain, et je dirais même contradictoire. En effet, d’un côté, il y a une crise de l’autorité, surtout dirigée en demandes vers les autres (la plupart des Français ne supportant toujours pas l’autorité lorsqu’elle se manifeste par rapport à eux ou leurs propres enfants – ainsi à l’école, sans omettre le déchaînement de l’agressivité autoritariste sur internet : avant tout les réseaux sociaux) ; et de l’autre, il y a parfois, selon certains, la nécessité d’organiser des contre-pouvoirs citoyens par rapport à l’autorité, lorsque celle-ci est vue comme pouvant risquer de franchir les limites qui ont été fixées par la Constitution, ou telle ou telle loi. Et ceci n’est pas qu’un double phénomène français, mais européen, et même occidental – voire au-delà. Rappelons tout de même enfin, même si c’était il y a fort longtemps, la belle formule du général de Gaulle, à propos de la Résistance, dans le cas où l’autorité est jugée comme illégitime, car ayant failli : « Résister, c’est savoir dire non ! » (évidemment, le combattant à Londres, puis à Alger, visait le régime de Pétain et Laval, connu sous le nom de « L’Etat français », ou du « Régime de Vichy ».

Pour conclure cette chronique, n’oublions pas que seuls des citoyens conscients dans une démocratie refondée et élargie vers le participatif peuvent constituer des anticorps par rapport à cette « faille » qui existe à l’intérieur de l’être humain : Carl Jung conceptualisant notre part « d’ombre », puis Hannah Arendt (à l’occasion du procès du « criminel de guerre » et « contre l’humanité », le nazi Adolf Eichmann, développant sur une très longue durée ses analyses en rapport avec « La banalité du mal ».

 

Expérience sur l’obéissance et la désobéissance à l’autorité, Stanley Milgram, La Découverte, 2017, 96 pages

Eichmann à Jérusalem, Hannah Arendt, Gallimard, 1997, 484 pages

L’Italie de Mussolini : 20 ans d’ère fasciste, Max Gallo, Perrin, réédition 1982, 424 pages

I… comme Icare, Henri Verneuil, 1979, 2 H. 2 min

A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

Commentaires (2)

  • Jean-Francois Vincent

    Jean-Francois Vincent

    11 mars 2018 à 18:17 |
    Félicitations pour cette brillante analyse de la violence induite par l’autorité, à partir de cette fameuse expérience dont j’avais, bien sûr, entendu parler, mais dont j’ignorais le détail.
    Cependant il y a pire que cela, ce que l’allemand nomme la « Schadenfreude » et qu’on traduit habituellement par « sadisme », ce qui ne rend pas compte de l’horreur du vocable originel : la joie (Freude) de causer des dommages (Schaden), de faire du/le mal…
    Je me permets ici de renvoyer à la recension que j’avais faite, il y a cinq ans, du livre de Sönke Neitzel et Harald Welzer, « Soldats, combattre, tuer, mourir : procès-verbaux de soldats allemands », paru à Francfort en 2011, puis en traduction française (Gallimard) en mai 2013. Il s’agit de conversations de prisonniers de guerre enregistrées à leur insu, en Angleterre, durant leur détention. De cette manière, ceux-ci pouvaient « se lâcher » et exprimer le fond de leur pensée.

    Or, l’attitude de tous ceux qui étaient en charge de tuer alla bien plus loin que la simple obéissance. Quand Hannah Arendt écrit, dans le Sillage du procès Eichmann, que « beaucoup d’Allemands, beaucoup de nazis ont dû avoir la tentation de ne pas assassiner, de ne pas voler, de ne pas laisser leurs prochains à leur triste sort et de ne pas se faire les complices de de tous ces crimes, en en tirant bénéfice. Mais Dieu sait qu’ils avaient appris à résister à la tentation », elle est très en dessous de la réalité. La triste vérité est que nombreux sont ceux qui ne furent même pas tentés de résister : ils y prenaient du plaisir. Tel ce pilote de la Luftwaffe : « le deuxième jour de la guerre, j’ai dû larguer des bombes sur une gare de Posnan. Cela ne m’a pas plu. Le troisième jour, ça m’étais indifférent et le quatrième jour, ich hatte meine Lust daran : j’y prenais mon plaisir ».

    A cet aune, l’expérience de Milgram apparaitrait – presque ! – rassurante : elle procure l’illusion irénique que le mal n’est pas naturel à l’homme, mais résulte de la contrainte, de la puissance hiérarchique. Les faits sont moins optimistes. La Schadenfreude, cette joie maligne, au sens presque religieux du terme, fait – hélas – partie intégrante de l’humain.

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      11 mars 2018 à 23:57 |
      Vous avez tout à fait raison dans vos ajouts, JFV. J'ai évoqué, à un autre niveau, le concept très connu de la part "d'ombre" qui existe en chacun d'entre nous, et qui fut conceptualisée par Carl Jung. Il peut certes y avoir des hiérarchies dans cette "ombre", mais avec cela, je pense que l'ancien élève de Siegmund Freud toucha à un point crucial concernant l'être humain. Il y aurait aussi d'autres films à revoir, ou à voir, à propos de ces questions du Mal en l'homme : notamment "La Vague" et "Le Ruban blanc"...

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