Punition et rédemption : théologie de la prison

Ecrit par Jean-François Vincent le 01 septembre 2012. dans La une, Société

Punition et rédemption : théologie de la prison

 

L’idée même de prison s’enracine dans la théologie et la pratique monastique. Le vocabulaire en témoigne : la cellule, c’est d’abord la cellule du moine qui fait pénitence. Plus profondément, il existe un lien sémantique entre la poena et la poenitentia. Cette dernière désigne à la fois la peine et l’attitude d’esprit qui suit la peine : contrition, si le pénitent regrette sincèrement d’avoir offensé Dieu, attrition, s’il agit par seule crainte du châtiment.

La peine, en droit pénal comme en droit canon, relève d’abord de la punition. La société, en termes laïcs, ou Dieu, en termes religieux, demande satisfaction. Comme dans les duels d’autrefois, la satisfaction est la réparation du dommage causé par un dommage équivalent infligé à l’auteur de la faute (ou du péché). « Si vous ne faites pas pénitence, vous périrez tous » avertit l’évangile selon saint Luc (Luc 13,5) ; et dans le terrible Cur Deus homo, pourquoi Dieu s’est fait homme, saint Anselme de Cantorbéry évoque la voluntas puniendi de Dieu, Sa volonté de punir, car Son honneur, flétri par la violation de Sa loi, exige que le pécheur souffre. Bien sûr, ce n’est pas le principe du talion : le meurtrier ne sera pas nécessairement condamné à mort, ou le violeur violé. Judicium sine misericordio non est judicium, dit l’adage : un jugement sans miséricorde n’est pas un jugement. La satisfaction n’exclut pas la pitié de la société, voire une certaine tendresse du Créateur.

Dans le sillage de la condamnation, du reatus culpae, de l’imputation de la faute, surgit le repentir, le regret. La pénitence est un deuil. Le pénitent, jusqu’à l’époque moderne voire après, pouvait aller très loin dans l’auto-flagellation jusqu’à une sorte d’extase masochiste, que saint Ambroise de Milan n’hésite pas, de manière osée, à appeler luxuriantur in Christo, la débauche en Christ ! Cependant, la peine émane, le plus souvent, non du pénitent lui-même mais de l’instance ecclésiale ou de la société civile. Or, quoi de plus approprié à la repentance, au deuil « pénitentiel » que la cellule de détention ? Le détenu – moine ou laïc – vit ainsi in carcerem perpetuum tenebrosum et obscurum, incarcéré à jamais dans les ténèbres et l’obscurité ! La prison, à l’origine, n’est autre qu’un cachot, propice à la contrition ; et pour être contrit, il faut d’abord être broyé (de tritum cf. la trituration dans un mortier des anciennes préparations magistrales en pharmacie !). Bien des siècles plus tard, le très laïc Bentham parlera des « peines pénitentielles » de la prison. « Ces peines sont », dit-il, « la solitude, l’obscurité et la diète ».

D’un point de vue théologique, néanmoins, réduire la visée de la peine à la seule punition ne serait pas miséricordieux ; il lui faut un autre volet : l’amendement. Le Concile de Trente rappelle aux évêques qu’ils sont « des pasteurs et non des bourreaux ». La privation de liberté a une fonction « médicinale » : il s’agit d’amender l’homme coupable, de le rendre meilleur. Saint Augustin ne disait-il pas : « je veux soigner et non accuser ». La France, à partir de la révolution, va faire sienne cette philosophie carcérale. Mirabeau voulait transformer les prisons en « maisons d’amélioration ». En 1847, se tient le premier congrès pénitentiaire qui proclame : « l’amendement du condamné comme but principal de la peine est un principe sacré ». Le grand pénaliste et historien du droit, Joseph Ortolan, se servira également de métaphores religieuses pour décrire les « bienfaits » des pénitenciers : « ces établissements » écrit-il dans son ouvrage classique, Eléments de droit pénal paru en 1856, « sont établis de manière non pas à punir seulement, mais surtout à faire naître le repentir et à produire l’amendement des détenus ». C’est à cette époque, en effet, qu’apparaît toute une terminologie : « pénitenciers », administration, école, voire science « pénitentiaires »… La pénitence et ses dérivés font désormais partie intégrante du droit positif !

Toutefois, ce n’est qu’au XXème siècle que s’opère une véritable laïcisation de la politique pénale. L’amendement, la régénération morale du condamné n’ont certes pas disparu ; mais se fait jour, comme priorité, sa réinsertion sociale. En 1945, le ministère de la justice publie un rapport sur les prisons, aux termes duquel « la peine privative de liberté a pour but essentiel l’amendement et le reclassement social du condamné ». Les sciences sociales sont passées par là. On se préoccupe enfin de l’après-prison. Dans la perspective théologique, seuls comptaient l’âme du fautif et son rachat en vue de la vie éternelle ; dans la toute nouvelle « pénologie » (néologisme apparu dans seconde moitié du siècle dernier) le pragmatisme domine : on vise avant tout à « protéger » non seulement la société mais aussi le délinquant, considéré comme un danger pour lui-même.

Dans ce cas, à quoi servent encore la « cellule », l’enfermement ? A surveiller, certes, comme le dit Foucault, mais aussi, comme il le mentionne également, encore et toujours à punir. Enfermer quelqu’un, contrairement à ce que prétendait l’Eglise, ne le rend pas meilleur ; mais demeure la satisfaction. Ô bien sûr, le mot lui-même a disparu, la psychologie l’a rebaptisé : il s’agit désormais de pouvoir commencer son « travail de deuil », de se « reconstruire ». La fonction essentielle de la peine reste pourtant ce qu’elle a toujours été : substituer à la vengeance privée, celle de l’état. Et le plaisir sadique de l’ayant droit vengé n’a pas lui non plus changé. « La mia ferita sia mortale », est-il écrit sur les poignards corses, utilisés pour la « vendetta » : que ma blessure soit mortelle !

A défaut de tuer, on boucle dans une cellule, le coupable est puni et l’honneur… satisfait !

 

Jean-François Vincent

 

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

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