Qu’est-ce que la « race » ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 10 mars 2018. dans La une, Société, Littérature

Qu’est-ce que la « race » ?

La question, dans le politiquement correct marmoréen qui impose sa chape de plomb à la pensée, est en soi iconoclaste : la « race » étant un non être – offensant, par définition, les chastes oreilles antiracistes – il en devient tabou ; le simple fait de l’utiliser rend suspect…

Certes, la biologie a démontré l’inexistence des « races » ; mais, au-delà de la théorie, quid de la réalité concrète ? De la représentation que s’en font les uns et les autres ? Bref, pour employer un – détestable ! – néologisme, quid de la « racialisation » des mots et des comportements ; autrement dit, le fait de réintroduire le vocable proscrit, d’une quelconque manière, dans le réel ?

Au lieu de bannir la « race », mieux vaut l’interroger, pour mieux en dégager le signifié.

Le livre de Toni Morrison, prix Nobel de littérature 1993, The origin of others (non encore traduit), publié en 2017 aux Harvard University Press, en fournit l’occasion. Pour Morrison, la « racialisation » se résume à un phénomène d’« altérisation » : rendre le « racialisé » autre, différent de la « norme » blanche. Le racisme précède donc la « race » ; il la suscite même à des fins d’autoprotection, « la nécessité de faire de l’esclave une espèce étrangère, écrit Morrison, apparaît comme une tentative désespérée de confirmer sa propre normalité. L’urgence à distinguer entre ceux qui appartiennent à l’espèce humaine et ceux qui sont décidément non-humains, détourne les projecteurs, en les braquant sur non l’objet ainsi déchu, mais bien sur l’auteur de cette déchéance ».

Cette non-humanité de l’« altérisé » s’observe aisément dans le Code Noir, par exemple. Promulgué en 1685 par Louis XIV et préparé par Colbert, ce code, censé régir les rapports entre maîtres et esclaves, définit ces derniers comme des « choses », des biens meubles et non pas des personnes. Des meubles ou des animaux, comme on voudra. Le « nègre », en tout cas, ne saurait être « comme nous ». Ma propre nourrice, qui veilla sur moi pendant ma prime enfance, dans les années 60 – une sainte femme, totalement apolitique – m’apprenait à décliner en français les noms des différents types de bêtes : un lion, une lionne, un lionceau, et, pareillement, un nègre, une négresse, un négrillon…

Toutefois, la « race », n’est-ce que cela ?

L’ethnographe soviétique Julian Vladimirovith Bromlej décrit, dans la revue allemande Gesellschaftwissenschaften (4,1978), ce qu’il nomme « die ethnische Selbstbewusstsein », la conscience de soi ethnique. Il s’agit d’un ensemble de composantes, dont la langue, la communauté de destin (en particulier face aux persécutions), la religion, la nationalité juridique, sans oublier le phénotype. Ce dernier mérite que l’on s’y arrête un instant ; car si le génotype – le patrimoine génétique – ne diffère pas selon les individus ou les groupes, le phénotype – l’apparence, l’expression obvie du génome – (tout aussi héréditaire que le génotype) s’articule, lui, en – au moins – trois entités distinctes : les négroïdes, les « caucasiens » et les mongoloïdes. Catégories non pas biologiques, mais anthropométriques. Remplacer « race » par « phénotype » permet donc de sortir du politiquement incorrect, tout en restant fidèle à la fois à la réalité empirique et au ressenti de chacun.

En effet, cette « conscience de soi ethnique » a un caractère quasi universel. La propre arrière grand-mère de Morrison « discriminait » son arrière petite-fille parce qu’elle la trouvait trop « blanche ». Morrison rapporte, de la sorte, les propos de son aïeule : « ces enfants (désignant par là autant Toni que ses frères et sœurs) ont été “atténués”, dit-elle. Mon arrière grand-mère était noire comme l’ébène et ma mère savait précisément ce qu’elle voulait dire : notre famille avait été salie, elle avait perdu sa pureté ».

Enumérer les cas de « consciences de soi ethniques » – assortis d’un communitarisme non moins ethnique – lasse par leur nombre et leur côté répétitif : la « National Association for the Advancement of Colored People », aux Etats-Unis, ou encore la « United Negro Improvement Association », l’association pour l’« amélioration » des noirs (sic !), fondée par Marcus Garvey, sans oublier le CRAN bien de chez nous, le Conseil Représentatif des Association Noires : toutes ces associations se « racialisent » elles-mêmes par l’exaltation de leur phénotype. Ladite « racialisation » pouvant aller jusqu’au racisme pur et simple. Tel celui de Malcom X, qui n’hésitait pas à prôner un « séparatisme » (apartheid ?!) politique et économique et fustigeait la non-violence d’un Martin Luther King, qualifiée par lui de « philosophie des imbéciles ».

Si l’essentialisation des phénotypes a conduit à faire des « ethnies » / « races » des essences immuables et éternelles, à l’image des idées platoniciennes, l’inverse, c’est-à-dire l’essentialisation des données biologiques démontrant la validité scientifique l’antiracisme, a abouti à « réifier », « chosifier » une « essence » de l’humanité indifférenciée, renouant de la sorte avec – au choix, car elles se recoupent – l’anthropologie des Pères de l’Eglise ou celle des Lumières. Or chacun le sait bien, les essences platoniciennes ne sont, comme le dit Nietzsche, que des « arrière-mondes »…

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (7)

  • Sylvain

    Sylvain

    19 mars 2018 à 05:12 |
    Le concept de race est par définition un concept raciste, tout comme celui de "racisé". Dès qu'une association ou un parti (exemple : les Indigènes de la République ) utilise ce genre de termes, on peut être sûr à 100% qu'il s'agit d'une association ou d'un parti fasciste et raciste.

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    • Jean-Francois Vincent

      Jean-Francois Vincent

      19 mars 2018 à 11:23 |
      Ce que j'ai voulu faire dans cette chronique, c'est combattre le déni : les racistes - et comme vous le faites très justement remarquer, les antiracistes non moins - utilise le mot honni et désormais tabou de "race". Tartuferie bien-pensante, car si le terme n'a pas de fondement biologique, il renvoie par conte à une authentique réalité à la fois sociologique et surtout psychologique : cette fameuse "conscience de soi ethnique", basée essentiellement sur le phénotype. C'est biend'ailleurs le phénotype, autrement dit le facies, qui définit l'"indigénat" des "indigènes"de la république...

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      • Sylvain

        Sylvain

        19 mars 2018 à 11:57 |
        Du point de vue sémantique les Indigènes sont en France des personnes de type caucasien. Mais peu importe...l'essentiel est de nommer les choses par leur nom : les Indigènes de la République sont une organisation raciste et antisémite, donc l'antithèse absolue d'antiracistes. Par ailleurs la définit ion du fascisme (définie par Umberto Ecco dans son étude sur l'ur-fascisme , à savoir: racisme, antisémitisme, exaltation du clan et rejet de l'universalisme, haine de la culture et culte de la violence, homophobie, complotisme etc... ) correspond point par point aux thèses de Houria Bouteldja et de ses nombreuses disciples..

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        • Jean-Francois Vincent

          Jean-Francois Vincent

          19 mars 2018 à 13:38 |
          Bien sûr, cher Sylvain, seulement Houria Bouteldja étant elle-même une victime potentielle du racisme, on se tait...

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          • Sylvain

            Sylvain

            19 mars 2018 à 14:34 |
            Sauf que...tout le monde est une "victime potentielle " du racisme des uns ou des autres ! Cela ne saurait constituer une circonstance atténuante.

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          • Sylvain

            Sylvain

            19 mars 2018 à 13:58 |
            Qui n'est une victime "potentielle" du racisme de nos jours ?
            ( A moins de vivre sur une île déserte, je ne connais personne qui ne puisse être un jour confronté au racisme des uns ou des autres. )
            Bien à vous.

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    • martineL

      martineL

      19 mars 2018 à 09:39 |
      globalement - et ça ne change évidemment rien à l'intérêt de la chronique - je suis d'accord avec vous

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