RDT / 68 - Que la fête finisse…

Ecrit par Jean-François Vincent le 12 mai 2018. dans La une, Société

RDT / 68 - Que la fête finisse…

La fête. C’est, au fond, ce qui définit le mieux mai 68 ; un moment de défoulement, saturnales de printemps, monôme joyeux et jouissif, levée totale des inhibitions… en un mot et pour reprendre une expression de l’époque : « le pied ! ». Mais 68 clôt un cycle débuté beaucoup plus tôt.

 

Mai 68 dans le temps long

Toute guerre – en particulier mondiale – débouche sur une explosion festive, défoulement jubilatoire faisant suite à la peur de mourir. Ce fut le cas dans les années 20 – années dites « folles » ! – et, pour une brève période, en 1945, à la libération ; mais voilà, les réjouissances très vite prirent fin. La confrontation est-ouest imposa pour une décennie entière ce que l’on appela, en Italie, « gli anni di piombo », les années de plomb, hantées par le spectre d’une nouvelle conflagration, cette fois-ci atomique. Pourtant déjà des germes de ce qui sera 68 se firent jour : le film emblématique de ce temps, La fureur de vivre (1955) – titre original : A rebel without a cause – en dit long sur la frustration diffuse, informulée et radicalement apolitique d’une jeunesse en déshérence. Une absence de « cause » qui se retrouva également chez un Kerouac, On the road again (1957) et, d’une manière générale, dans la « beat generation », chère à notre ami Ricker Winsor : mal être de « jeunes » voulant les droits des adultes sans en avoir les devoirs et qui ne savaient pas trop quoi faire desdits droits… L’émergence de la musique rock ou du « yéyé » – que salua l’émission radiophonique Salut les copains ! (1959), suivie par la revue du même nom (1962) – annoncera l’ère des hippies et de Woodstock (1969).

 

Une « révolution » culturelle et non politique

Telle fut la grande erreur commise par à peu près tout le monde, à commencer par le pouvoir gaulliste. Les étudiants voulaient-ils le prendre, ce pouvoir ? Que nenni ! Une anecdote l’illustre, s’il en était besoin : le 10 mai, les potaches s’amusaient ; ils dépavaient les rues adjacentes à la Sorbonne, bouclée par la police et dont ils réclamaient la réouverture, pour ériger des barricades. Le recteur essaya de parlementer, s’enquérant de leurs intentions : « que se passerait-il si la Sorbonne rouvrait ? ». Réponse de Cohn-Bendit : « rien ! je fais venir trois orchestres et on danse toute la nuit ! ».

Sartre, en homme du XIXème siècle qu’il était, n’y comprenait lui-même pas grand-chose. Natürlich ! Le pauvre, il croyait à un remake de 1848 ou de 1870. Une fois que la Sorbonne fut ré-ouverte, le 13 mai, il tenta de réveiller de leur torpeur ces chères têtes blondes, enlisées dans d’interminables – et vaines ! – palabres à l’intérieur des amphithéâtres : « marchez, marchez donc sur l’Elysée ! » leur dit-il. Peine perdue. L’important, à leurs yeux, n’était point la puissance, mais le rêve, « sous les pavés, la plage ! ». Changer la vie et non changer le président…

 

Le legs

Considérable ! La verticalité avait fait place à l’horizontalité. Démocratie – davantage de démocratie, tout au moins – un peu partout. Le 27 décembre 1968, la loi reconnut la section syndicale dans l’entreprise. Le « padre-padrone » tel que moqué dans le film de Vittorio Taviani (1977) avait vécu. Il n’y avait plus de patron de droit divin. En 1969, les délégués élèves furent introduits dans les conseils de classe. Fini les proviseurs ou les surgés à la Cabu dans les établissements scolaires. Peut-être plus significatif encore : la manière de parler se modifia. Le ton de stentor et le verbe assuré des hommes politiques et des présentateurs des actualités d’avant-guerre comme de l’immédiat après-guerre disparurent au profit du… « Euh… » ! Depuis, la parole hésite ; il convient de se faire « cool » et de ne pas asséner des vérités par trop autoritaires. Le « Euh… », avec des accents faubouriens – version, au choix, Arletty ou Coluche – ponctue chaque phrase ou presque des moins de 40 ans et ce de l’extrême droite à l’extrême gauche, de TV libertés à Mediapart…

 

Avancée dans nombre de domaines, Mai 68 psychologiquement fut une régression collective au stade de l’adolescence. Le film de Bertrand Tavernier, bien dans l’esprit soixante-huitard, en témoigne, Que la fête commence (1975). La fête ! Les étudiants baby boomers désiraient jouer. Ils devinrent d’exécrables et irresponsables parents. Désormais papy boomers, ils se dégrisent – enfin, certains ! – et se repentent… partiellement. Que la fête finisse !

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

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