Rencontre au CNE

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 28 mai 2016. dans La une, Société

Rencontre au CNE

Une première intervention en milieu carcéral peut bousculer quelques idées reçues. La maison d’arrêt de Lille Sequedin est une prison ultra moderne et l’une de ses sections, le CNE (centre national d’évaluation), où Sylvie Bocquet N’Guessan et moi sommes attendus, est le troisième en France et le plus récent des établissements en charge d’évaluer la dangerosité des détenus afin d’éviter la récidive.

Après avoir récupéré nos montres, clés ou autres objets en métal ainsi que nos chaussures déposés sur le tapis roulant du sas de contrôle, nous suivons un gardien qui nous conduit à travers cours et couloirs et de multiples grilles jusqu’aux locaux du CNE. Nous y attend une jeune femme qui est en charge de l’organisation de notre lecture mais n’y assistera pas. On nous fait entrer dans une petite salle dévolue à des activités de dessin et de peinture où, avec l’aide d’un agent, nous disposons des tables et des chaises à notre guise. Puis nous accueillons six messieurs qui nous tendent la main et s’asseyent autour de nous. On nous enferme seuls avec eux dans cette petite salle plutôt conviviale. Nous avons deux heures devant nous et la peur de ne pas savoir capter et retenir si longtemps l’attention de ces hommes qui vivent si loin de notre univers quotidien.

Le plus jeune doit avoir vingt-cinq ans, joli garçon au visage ouvert et franc. Les autres ont dépassé trente-cinq ans ; le plus âgé nous apprendra avoir fêté ses soixante ans la veille. À part ce dernier, dont le visage buriné n’inspire pas d’emblée la confiance, et un petit homme au crâne rasé à qui mes préjugés bourgeois attribueraient facilement un niveau culturel peu compatible avec la lecture de ma prose, aucun, ni par son vêtement, ni par son maintien ne se distingue a priori du commun des mortels que vous croisez dans la rue en toute indifférence. Celui qui s’est assis à ma droite me donne plutôt l’impression d’un monsieur de bonne compagnie, certainement de bonne éducation avec lequel le courant devrait passer plus facilement qu’avec le voisin de gauche de ma consœur. Je ne serais pas étonné que cet homme apathique, peut-être somnolent, assiste à cette rencontre avec un préjugé défavorable quoique résigné à l’interruption de sa sieste.

Nous nous présentons, Sylvie Bocquet N’Guessan d’abord en évoquant rapidement les liens entre son livre et sa double origine, donc sa vie personnelle, ce qui me permet, à l’inverse, de préciser que rien dans mon parcours professionnel ne me prédisposait à être écrivain sinon le fait que j’écris depuis toujours. Sylvie, en parlant de son livre, a aussitôt éveillé l’intérêt du plus jeune comme du plus âgé qui se révèleront les participants les plus actifs et les plus constructifs à l’échange qui s’établit entre nous tous. Nous lisons de courts extraits de nos livres et nous appelons nos auditeurs à réagir à ces lectures. Certains resteront muets mais les regards sont toujours en éveil et les hochements de tête tiennent lieu de commentaires. D’autres poseront des questions : pourquoi ? comment ? le rôle de l’éditeur ? la possibilité de gagner de l’argent en écrivant… Le voisin flegmatique de Sylvie demande s’il faut payer pour écrire un livre. Nous évoquons nos joies, nos peines, nos rêves et nos désillusions d’écrivains et surtout la passion qui nous anime. Rien de différent de ce que je connais en bibliothèque ou dans les interventions en milieu scolaire. Aucune agressivité à notre égard, aucune critique, aucune distance mais au contraire, l’impression d’une empathie comme s’ils avaient à cœur de nous renvoyer celle qui nous porte vers eux. En tout cas, ces hommes ne donnent jamais prise au soupçon de n’être là que pour tuer le temps et de se moquer éperdument de nos livres que la plupart ne liront jamais. Le plus âgé, l’homme patibulaire, nous surprend par ses commentaires pleins de sagesse sur la vie en cellule, sur la méditation sur leurs écarts à laquelle la réclusion les invite. Est-ce parce qu’il se suppose observé ou écouté à distance ? Rien ne nous le fait supposer, sinon a posteriori et sans doute à tort. D’ailleurs le franc-parler est de mise entre nous. La tonalité est critique vis-à-vis des médias, leur seul lien avec le monde réel et, par opposition, nous conforte dans notre rôle. Nous leur apportons du vécu réel, un vrai contact avec le monde du dehors, une relation libre autre que celles qu’ils doivent entretenir avec leurs familles ou leurs avocats. On philosophe gentiment sur la vie, sur l’évolution de la société, sur l’âge, sur le mieux et le moins bien du monde moderne. Finalement le temps passe très vite et quand les gardiens viennent nous « délivrer » c’est avec beaucoup de chaleur et de remerciements réciproques que nous serrons les mains de nos compagnons de lecture.

Le surveillant qui nous raccompagne nous explique que le CNE s’inscrit dans le cadre de l’action du SPIP (Service pénitentiaire d’insertion et de probation). Le CNE de Sequedin, reçoit toutes les six semaines un nouveau contingent de trente détenus envoyés de toutes les prisons de France. Ils y sont évalués sur leur dangerosité et donc sur la possibilité de bénéficier de permissions de sortie puis de libération conditionnelle après avoir purgé la moitié du temps de détention auquel ils sont condamnés. Le séjour à Lille de ces détenus et le rapport qui lui sera transmis, permettra au juge d’application des peines de mieux étayer la décision qu’il devra prendre en réponse à leurs demandes. Ce CNE est en charge des détenus condamnés à quinze ans et plus de réclusion. Nos « amis » ne sont donc pas sortis, sinon pour des transferts, depuis au moins sept ans. Notre accompagnateur nous précise que certains de ce groupe, peut-être parmi nos auditeurs, sont détenus depuis trente ans. Il ajoute que pour être condamné à plus de quinze ans, il faut avoir commis un viol, un meurtre ou des actes de torture et de barbarie. Parfois les trois.

Dans la voiture, Sylvie et moi convenons que nous préférons l’avoir appris après.

 

Sylvie Bocquet N’guessan présentait : Voyages croisés, L’Harmattan, 2014

Bernard Pignero présentait : Embruns, Encretoile, 2015

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

Commentaires (1)

  • Martine L

    Martine L

    28 mai 2016 à 18:11 |
    Si c'est toujours fondamental d'aller vers les autres, il y a « autres » et « autres » et la difficulté peut n'être pas de la même nature, en ce domaine. Merci pour votre texte-expérience, et ce qu'on y sent de vos ressentis. Ce jour, alors que la Comédie Du Livre de Montpellier bat son plein de « tout humain » comme toujours ici, on a pu «  écouter les murs parler » quel beau titre ! Restitution d'ateliers en milieu pénitentiaire 2016 ; lecture de textes et discussions avec les auteurs intervenant en milieu fermé. Organisé par Livre et Lecture LRMP – la grande région, et «  humain trop humain » le centre dramatique national de Montpellier. Comme vous dans « les bas de France ».

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