Une âme de Geisha

Ecrit par Jean Le Mosellan le 09 juillet 2010. dans Société

Une âme de Geisha

La France devient-elle la figure de proue du transsexualisme ? Elle cherche à l’être, en tout cas, avec ce décret qui a paru au début de l’année, et qui a fait le tour du monde, dépsychiatrisant les transsexuels, histoire de confirmer son leadership de pays des droits de l’homme.
Phénomène de société ultraminoritaire, ayant suscité peu d’écho dans Le Monde, le sujet n’est pas aussi porteur que la burqa, mais profondément significatif dans le champ identitaire labouré en tous sens, et pas toujours à bon escient.
Le cas du transsexualisme mérite que l’on s’y arrête. C’est la lutte entre la vérité et ses apparences, où le doute existentiel n’est pas permis, mais où l’âme finalement triomphe en dépit des obstacles redoutables dressés sur son chemin.
La sexualité a été examinée sous toutes coutures par nos moralistes, tout en faisant l’impasse sur beaucoup de choses, dont la transsexualité. Peut-être que le sujet leur était inconnu, comme l’Amérique avant Colomb. Continent qui vient justement d’émerger tel un Kratatoa, générant un tsunami certain dont la force n’a pas été toutefois estimée.


Il m’a été donné d’approcher d’assez près une geisha transsexuelle. Le récit de sa vie en Lorraine est au trois-quarts véridiques, le dernier étant affecté au maquillage de l’état-civil. Aucune ressemblance, je l’espère, n’est détectable.
L’héroïne, ou le héros comme vous voulez, venait donc du Japon. Avant de vous livrer son nom, permettez-moi de parler de ses activités professionnelles. Elle se produisait au Crazy Horse, en tant que danseuse de Gagaku vêtue d’un kimono quasi symbolique. Le Gagaku se danse habillé à cause de ses racines médiévales, mais ici il a été ravageusement mis au goût du jour.
Ce spectacle soi-disant de cour ne l’était que de nom. Est-ce en raison de cela qu’il faisait courir les touristes japonais ? Et des amateurs bien de chez nous, la vogue du japonisme n’ayant jamais véritablement faibli depuis la découverte des estampes par nos impressionnistes. Quoique certains préfèrent le sumo, comme notre ancien président Chirac.
Notre héroïne avait choisi le monde flottant des estampes, reflets de lune sur l’eau, au sein duquel elle avait pris ses aises. Son nom est un clin d’oeil au plus illustre des dessinateurs de l’Ukiyo-e, Utamaro, dont les estampes érotiques versaient dans le gigantisme des organes sexuels, d’homme comme de femme. Gigantisme équilibré et harmonieux – difficulté magistralement résolue – juste de quoi dire que le sexe est peut-être l’origine du monde, réalité affirmée du reste par Courbet, et le fait marcher.
Elle s’appelait donc dans un premier temps Utamaro. Puis elle le réduisit à Uta, par respect pour l’original, sans perte, vous l’aurez remarqué, de la charge de référence. Prénom ? Comme elle se sentait très souvent à bout de souffle dans ses longues prestations de Gagaku languissant, son choix tomba inévitablement sur Jean. Ca faisait ambigu comme Jean Seberg pour une oreille française et américain comme tant de patineuses, Jean héroïne du film de Godard, qu’elle a beaucoup aimé. Que Jean soit féminin en américain et masculin en français, ça tombait plutôt bien.
Jean Uta inspira un amour fou, totalement dévastateur à un industriel plein aux as de la région, venu se délasser au Crazy, en se plaçant toujours à des endroits stratégiques de son spectacle. Sa danse lascive jeta ses sortilèges, et il fut pris comme un gamin. Il divorça à cause d’elle, et la ramena dans son manoir où elle apprit ce que c’est que l’ennui, en se faisant un ulcère.
Occasion pour moi de faire sa connaissance. Dès sa première consultation, par prudence ou honnêteté, elle avoua sa transsexualité. Sait-on jamais si ça peut s’impliquer dans le déroulement de ses troubles. Toujours carte sur table, devait-elle se dire, avec son médecin pour être bien soignée.
Elle s’était mariée en grande pompe avec son richissime protecteur. Formalités réduites au minimum à la mairie du village, par égard pour le prétendant. Elle poussa sa contribution jusqu’à déchiffrer le japonais de son extrait de naissance qui devait établir son identité réelle, au grand soulagement des employés de l’état-civil.
Entre elle et son mari ,elle restait Jean Uta. Nom magique qui ouvrait toutes les serrures du manoir, jusqu’à ce que la famille s’en mêlât. De grain de sable en grain de sable l’idylle finit par tomber en panne. Son mari en profita pour lui intenter un procès en annulation du mariage pour tromperie. Dès lors sa transsexualité s’étalait au grand jour, et les avocats se frottaient les mains.
Pour témoigner de sa bonne foi, Jean me cita comme témoin. Docteur, m’invita le président, dites-nous si vous vous en êtes aperçu ? Je n’ai vu que du feu, monsieur le président. (Rires dans la salle). Vous plaisantez, docteur ! Du tout, je parle du feu de la passion parfaitement visible chez son mari, qui l’accompagnait toujours. (Rires de nouveau). L’avez-vous examinée ? Complètement, monsieur le président, en ce qui concernait son estomac. Et pour le reste, docteur ? Je ne suis pas un obsédé du reste, monsieur le président. (Brouhaha et rires étouffés).
Mon témoignage s’arrêta là. Jean me fit un clin d’oeil plein de gratitude, et bien dosé pour être à peine visible. La suite fut une bataille acharnée d’avocats emportés malgré eux dans la grivoiserie. J’étais largement battu en décibel de rire. Ce qui fit pencher inexorablement la balance en faveur de Jean. L’annulation fut néanmoins prononcée à la satisfaction des avocats. Mais des dommages et intérêts furent obtenus par notre danseuse, dont le volume se fit conséquent rien qu’à voir leur mine.
Son séjour en Lorraine ne s’annonçant pas totalement négatif, elle tira les rideaux d’un geste élégant, presque comme au Crazy Horse, sur sa représentation en revenant saluer les rieurs, grâce auxquels elle n’alla pas repartir sans compensations. Dommage que l’histoire se teminât ainsi. On commençait à peine à s’habituer à elle.
Même si la casuistique reste entière, ne cherchez pas l’écho de cette affaire dans “L’Osservatore Romano“.

A propos de l'auteur

Jean Le Mosellan

Jean Le Mosellan

Membre du Comité de rédaction et rédacteur

Médecin

Auteur de nombreuses chroniques au "Monde.fr"

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