Une journée dans le 19..

Ecrit par Martine L. Petauton le 09 août 2010. dans Société

Une journée dans le 19..

Un collège, quelque part en France, mais pas dans le « 93 »… matin d’hiver; encore nuit; le brouillard quitte à regret la rivière; les collines sont comme des fantômes suspendus. Les cars du ramassage scolaire déposent lourdement leur cargaison au pied des lampadaires. Les élèves des différents établissements de T. s’ébrouent; ceux, plus casquettes et colorés, de notre lycée technique; les nôtres, se regroupant en grappes un brin apeurées de « petits »et de 3èmes braillards.

Le professeur est une espèce qui ne prend jamais son service « pile » à l’heure – comme tant d’autres – car, avant, il y a le rituel – trauma absolu – de « la photocopieuse »… Comment faisait-on, dans la préhistoire, au temps des « bleus » qui claquaient dans les vapeurs d’alcool ? Je ne sais, mais, maintenant, sans photocopies, « t’en es où, dans ton contingent ? », plus d’enseignement; on frise le droit de retrait ! Panique ! Plus de feuilles ! « Mais, qu’est-ce qu’il fait ? » (le principal, qui, on s’en serait douté, ne s’endort jamais sans compter ce qui reste de papier; ça vaut les moutons !), re-panique, « la grosse est en panne ! » (très convoitée, parce que non contingentée, mais ! chut !!). Le « toner » est faible ! Angoisse…

Les précieux tirages sous le bras, en guise de sésame, on peut « monter » avec sa classe. La ruche s’éveille (des « ouvrières », je ne sais pas, mais assurément bruyantes). Qui n’a pas entendu le bruit lourd et ronflant comme le début d’un orage, d’un collège se mettant en train le matin, ne sait pas à quel point cela ressemble aux atmosphères qui précèdent les batailles; (« le piétinement sourd des légions en marche », a dit Heredia ;  oui, j’ose !).

7 h 45. Couloir du premier; la dame de ménage œuvre dans le silence; on bavarde un peu; le temps qu’il fait, surtout; on m’a dit récemment que les « jeunes » profs « turbo » – ceux qui sont « à cheval » sur plusieurs bahuts, et du coup, de nulle part – passent, sans même saluer !!

8 heures, salle 116. Le troupeau s’installe, les chaises crissent, l’appel commence après, parfois, le premier coup de gueule. Les visages de Paula et de Victor sont marqués par une mauvaise nuit - des soucis, chez eux - des « tombes », ces enfants, sur ce qui ne va pas; à cet âge, on encaisse… Léa, comme d’habitude, arrive « en décalé » : « panne de réveil, madame ! ». La lumière crue jette sur mes 27 – 5èmes un éclairage « pas retouché ». J’ai peur, parfois, qu’il en soit de même pour moi; d’où, les obligatoires efforts qu’on se doit de faire pour être présentables, agréables à regarder; sourire, toujours un minimum – même, quand…-, soigner le ton de sa voix, adoucir son regard. Il y a là du théâtre encore et encore pour mieux médiatiser notre message… nous sommes « en compagnie »; séduire n’est pas au bout du compte un vain mot; il appartient à la panoplie. Installer le climat affectif (mais si ! bien sûr) propice à la confiance sans laquelle, à mon sens, l’acte d’enseigner loupera; que de postures à ranimer, vaille que vaille, chaque matin ! (Toujours réussi ? vous voulez rire !).

Ce jour, nous préparons avec fébrilité « la journée monastère » de demain; le porte-vues à garnir; les ateliers où alterneront en interdisciplinarité, dans un temps banalisé, les arts plastiques, la musique ou l’histoire; on écrira, on découvrira, on transfèrera, même, on simulera à la cantine un repas monastique… le travail en projet qui donne sens à nos apprentissages, mutualise nos méthodes… presque 40 ans que je fonctionne ainsi, chaque fois que possible, avec toujours la même émotion et je n’hésite pas à le dire, le même bonheur. C’est sans doute un peu ma marque de fabrique, comme l’est pour ce collègue, l’excellence de son évaluation, ou pour cet autre la magie de ses récits.

11 heures. En 4ème; sur Napoléon et sa dictature, de vrais moments de « grâce »; un silence – je dirais, constructeur -, une écoute de chacun, la réflexion qui progresse, des hypothèses qu’on valide, bref, un vrai savoir qui se construit. « Maman ? », demande Elsa en levant le doigt; rires ! C’est encore si souvent ! Et j’en conçois un peu de « fierté » – jamais « mamie » ! J’ai  parfois de la nostalgie pour ces temps éloignés où j’avais de petits 6èmes qui m’apostrophaient d’un « maitresse ! » acidulé. Kevin sourit toujours, sympa, mais : « tu crois que tu fais ton métier d’élève, là ? ».

Dans tous nos groupes, il est rare que nous n’ayons pas « les difficiles », les « tordus », quelquefois, un cru « affreux » (bouchonné, peut-être, à verser dans l’évier ?), beaucoup de mixtes : « si on enlevait Machin ou Truc, ça irait mieux ! ». Oui, mais, on les mettrait où ?… Truc et Machin ! Le problème dans l’Education Nationale, c’est aussi le recyclage ! Il y a également les « mauvaises heures », dites « heures à profil » (certaines années de basses eaux, heureusement rares, j’ai eu parfois l’impression de n’avoir QUE des heures de ce type. Là, ils ont faim, là ils dorment encore, la digestion est redoutable ici, là, ils arrivent de gym, et là, de chez C. la collègue « bordélisée » qui les excite…

Je sais que la rumeur publique ne nous épargnant guère (normal ; personne en ville qui n’a pas, un jour ou l’autre, « pratiqué » un professeur), on murmure qu’ « on ne fait pas grand-chose, et de moins en moins » ; pourtant, à peine 10 minutes de récré pour – quand même – se partager entre pipi et café vite avalé, en « papotant » (?) sur les difficultés de nos élèves, l’avancée de nos projets, tout en ouvrant une oreille au compte-rendu du conseil d’administration… le silence parfois se fait (enfin, un peu); entre le principal. Chez nous, les salles de classe sont « en bas », alors que l’administration campe en haut du donjon, loin, de l’autre côté de la cour, au bout d’un escalier ; « c’est la métropole », disait joliment un collègue. On y va peu, d’où la descente des chefs. Le principal est très critiqué, car on fonctionne dans un système féodal et on s’en prend au « seigneur local ». Comprendre le point de vue de l’administration est un exercice mental peu pratiqué ! « Ils passent ; nous restons ! ». Il y a eu celui-ci, qui s’assoupissait en conseil de classe – celle-là aussi, du reste; celui-ci était – comment dire ? Solaire ; il donnait de la valeur aux gens et nous portait; quand il est parti, il a plu pendant 40 jours et certains ont prétendu qu’ils entendaient déjà des sauterelles !. Un vrai bonheur; celle-là était l’énergie même, l’honneur de sa fonction ; cet ancien était resté si longtemps en poste, qu’on en parle comme d’un règne « c’était au temps de… ».

16 heures. Le C.D.I est une ruche; les petits 6èmes B travaillent aux ordis; des grands, en principe venus préparer un exposé, s’esclaffent et se bousculent; « vos bulletins ! », rugit la documentaliste; « le mot aux parents », alchimie complexe dans l’échelle des sanctions. Des cris affreux, au bout du couloir; règlement de compte à « O.K vie scolaire »; parfum de retenue, si ce n’est pire ! Les gamins de 6ème, apeurés comme s’ils entendaient le cri du lion au fond de la savane, rasent les murs.

17 heures. « Au revoir, madame, à demain »; certains iront jusqu’à « bonne soirée ». « Etonnant ? Non ? », dirait le regretté Desproges. Un collège, comme ça, existe aussi pourtant ! Avons-nous bien conscience, au bout de notre journée, de notre parcours professionnel, de la chance qu’on a eue de travailler ici, avec ces enfants-là ? Je ne sais plus, arrivée au bout de ma route, desquels je me souviendrai le plus ? Les « chiants » – j’en ai eu quelques beaux spécimens -, les « extra » – bonheur et émotion garantis -, les « entre deux », affinés comme un bon « cantal » ; surtout, ceux-là, je crois. Tous, au fond, qui m’ont accompagnée, autant que je les ai accompagnés. «  Tant qu’il y aura des élèves », beau livre de Hamon…

L’atmosphère d’après 17 heures, quand on ferme sa classe, ne se raconte pas; histoires d’odeurs, de sons, surtout; silence assourdissant – le D.J qui pose son casque saura de quoi je parle -, la ville, par la fenêtre reprend ses droits et sa rumeur. Il fait presque nuit quand je quitte la salle 116.

Demain, c’est samedi; marché à la cathédrale; “tu sais, B., j’ai vu la prof d’histoire, « la mère » L. Elle achetait des champignons…”

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (1)

  • Martine L

    Martine L

    01 décembre 2010 à 10:24 |
    Après avoir beaucoup aimé le téléfilm « fractures », diffusé, sur la 2, hier soir ( poignant, et souvent,si vrai ), cette simple histoire de profs-élèves dans le 93, me ramène à ma chronique, sur du « prof-élève » en terrain dit, sûr !
    Le film, mais aussi un débat lumineux qui suivait, nous a dit au final 2 ou 3 petites choses qui me semblent de plus en plus évidentes : qui dit, enseigner, dit formation – et, pas seulement initiale - ( je ne crois pas au «  savoir faire magique » que Machin a reçu de je ne sais quelle fée, dans son berceau ) ; on enseigne pas seul, mais en équipe ! On part avec une discipline, maîtrisée, aimée, mais enseigner dépasse de beaucoup ça ; c'est peut-être la passion de transmettre, de former ; l'amour des gamins et l'acceptation des – nombreux – échecs ; l'imagination, en bandoulière, et – c'est incontournable – le savoir vivre ailleurs ! En cela, le 93 et le 19 trouvent bien des points communs .

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