Vous avez dit : bipolaire ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 30 novembre 2013. dans La une, Société, Littérature

Vous avez dit : bipolaire ?

Elle compte au nombre des 10 maladies les plus handicapantes, selon l’OMS ; plus de 7% de la population active en France en relèvent. Sous-diagnostiquée – 10 à 12 ans en moyenne – de troubles divers, plusieurs médecins de consultés avant qu’elle soit nommée : « bipolaire, vous êtes un bipolaire ». En un temps plus ancien, on aurait parlé de psychose maniaco-dépressive.

Voilà qu’on en parle à foison, ces temps-ci, de magazine en émission TV ; la « bête » qui envahit tant de gens et de familles se montre partout. Pour autant, la connaît-on ? Son spectre allongé des cyclothymiques aux premières schizophrénies – la dysthymique, notamment ; ses terribles navigations d’hypomanie en manie, de dépression en recherche impossible de normathymie. On dit à tout bout de champ : des hauts et des bas ! on parle des « humeurs » avec un clin d’œil aux médecins de Molière… On reste à cent lieues de ces malades qui l’ont, souvent depuis le début de leur âge adulte – elle est tombée sur un jeune, brillant – très – souvent, qui prenait la vie à pleines mains – trop – qui fourmillait de projets – particulièrement dans la création, la niche préférée des bipolaires. Ces vies tronquées par les « chocs psychiques » – tout d’un feu d’artifice sans la joie, leur retombée de ces noires étoiles, la menace infinie des rechutes…

Sait-on, ces études interrompues, ces projets professionnels éclatés ; ces survies à coup de pension d’adulte handicapé (la maladie psychique différente de la maladie mentale est reconnue depuis quelques années), ces trajectoires sentimentales aléatoires… Sait-on ces désespoirs… et, au bout, ces stratégies qu’il faut bien mettre en place pour avancer, lutter contre une chronicité, pour lors inéluctable. En sachant – on se raccroche à ça dans les périodes stabilisées – que la chimiothérapie est d’une formidable puissance, d’une dynamique qu’envieraient tant d’autres maladies. Ça bouge – vraiment, du côté de la bipolarité… Mais le parcours, mais la souffrance !

Sarah Bensaïd est une bipolaire, psychologue de formation – oui, ces gens pensent aussi ! – jeune et toute en besoin de vie ; son petit livre « Bénéfices secondaires » est un manuel ; mieux, un opus de réflexion, à l’usage de ceux qui « en sont » et se reconnaîtront, mais aussi, pour ouvrir les yeux de ceux – si nombreux – qu’encombrent les représentations déviantes (il est maniaco-dépressif ; un fou !!) et les insuffisances informatives (bof, un peu de médocs pour remonter, et, des piqures pour redescendre, et ça doit repartir !!).

Georges Elia Sarfati, thérapeute en charge de la préface, dit joliment : « ce sont des faits d’hiver qui s’achèvent au printemps, en se réconciliant avec ses promesses… en revenir… réapprendre à parcourir l’immensité de la ville, soutenir le choc de ses propres hantises, jusqu’au moment où, de détail en détail, la réalité se fait moins inhospitalière… ».

« Sournoise, la crise » dit Sarah ; « lorsqu’on commence à s’en rendre compte, il est trop tard. Six mois de galère, d’angoisse majeure, de traitements ; éclatement de soi-même, laissant jaillir l’angoisse, monstrueuse, baudelairienne, la poésie en moins ».

La bête fait dans le cycle – une accélération, suivant une chute, ou le contraire ; une fragilité particulière tous les 3 ans, pour Sarah, comme un virage à négocier… ou à rater. Des neuromédiateurs – molécule passant d’un neurone à l’autre par l’intermédiaire d’un récepteur, régulant la transmission nerveuse, qui ne jouent pas en division I, et manquent, ou sont en trop (mélanine, sérotonine) ; des gènes, soupçonnés, en voie d’être identifiés. Tout incriminant les facteurs héréditaires, qui, acoquinés à des « évènements de vie », et/ou un environnement perturbateur, fabriquent la vulnérabilité qui n’attend plus que le déclencheur.

La crise entraîne pour Sarah l’hospitalisation, là, où dit-elle, on en rencontre d’autres – tous ces différents évidemment attachants, dont elle fait des portraits qui nous marquent – où « on se lâche », mais, où « les premiers jours, je ne sors pas de ma chambre, hormis pour fumer ». Les traitements se font lourds, eux, leurs effets secondaires : « la soif est atroce, les tremblements épouvantables… on a tous la maladie d’Alzheimer, ou moins de 40 de QI ». Et puis, la honte d’une « maladie mentale, qui fait peur ». Elle raconte, Sarah, avec énergie et parfois humour, la manie, qui, narrée, dans un dîner en ville, peut faire mourir de rire tout un chacun : – c’est l’histoire du fou qui se prend pour… Elation d’un genre si particulier, quasi-euphorique – n’est-on pas génial, irrésistible ? Qui ne pourra-t-on pas, en cet état, séduire ? ou acheter ? Tornade de cartes bleues et de multi-dépenses folles : « on se retrouve avec des paires de chaussures jaune fluo, qu’on ne mettra jamais ; on dépanne des amis dans le besoin de sommes astronomiques, sachant qu’ils ne pourront jamais rembourser… l’état maniaque, c’est une catastrophe financière et énergétique ; une fois passé, il nous laisse à plat ». Pour plus d’un bipolaire sur deux, la crise maniaque se double d’aspects psychotiques, donc de délires ; pour beaucoup, de « récits » mystiques ou sexuels, dont Sarah dit « que c’est carrément l’horreur », et dont on voit les traces dans les tableaux – superbes et fascinants – d’un Gérard Garouste, autre « grand » maniaco-dépressif.

Et puis – comme ce petit livre sait bien le dire ! – « un matin, on se réveille et on sent enfin un léger mieux… on s’est montré comme le roseau qui ploie. On a arrêté de se prétendre chêne. Le démon arrête de s’acharner sur nous et va voir ailleurs… aujourd’hui, j’ai réussi à traverser Paris en transports en commun, et je n’ai pas eu trop peur de la foule… ».

Et, partant de son livre, à pas de loups, en riant un peu – on veut l’imaginer –, Sarah glisse comme en passant, quelque chose qui parle à tous, bipolaires ou non, tous hommes : « depuis l’enfance, je m’étais surtout réfugiée dans mes rêves ; grandir, aller donc mieux, c’est accepter les limites que le monde réel nous impose »… Une fenêtre, parmi d’autres, trouant le noir des bipolaires, les guidant vers le « faire avec » qui, pour le moment, est incontournable.

Pour Sarah et tous les bipolaires ; qu’on entende le courage de leurs pas.

 

Sarah Bensaïd : « Bénéfices secondaires », Editions L’Harmattan, mai 2013, 11,50 €

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    30 novembre 2013 à 21:35 |
    La bipolarité, c’est un peu comme le diabète ou certaines maladies cardio-vasculaires : elle passe souvent inaperçue…beaucoup de bipolaires s’ignorent ; cela tient aux hésitations des généralistes face à une spécialité – la psychiatrie – qu’ils maîtrisent mal, mais également à une réticence des patients eux-mêmes à aller consulter l’homme de l’art, le psychiatre : aller le voir, c’est s’assimiler aux «fous ». Pour avoir une « bipolaire » (diagnostic personnel non garanti) dans mon environnement immédiat, je sais la souffrance que procurent les phases dépressives et les exaltations incontrôlées et incontrôlables des phases maniaques, qui peuvent, par exemple, déboucher sur une envie impérieuse de déménagement...bien sûr, le déplacement spatial ne fait que déplacer les problèmes : le seul véritable problème, c’est le patient lui-même.
    La chimiothérapie psychiatrique (les neurotransmetteurs dont vous avez parlé) a une efficacité qui varie beaucoup d’un sujet à l’autre, tout simplement parce qu’on sait qu’ils peuvent marcher ; mais on se sait pas exactement COMMENT ils marchent. Les neurosciences n’en sont qu’à leurs balbutiements. Reste la psychothérapie…vaste programme ! Comme disait l’autre…

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