J’avais des amis en Afrique…

Ecrit par Sabine Aussenac le 23 novembre 2013. dans Racisme, xénophobie, Souvenirs, La une

J’avais des amis en Afrique…

Ce texte, qui était paru dans l’ancien « Post », et dont je ne trouve plus trace, je souhaiterais aujourd’hui le dédier à Madame la Ministre, Christiane Taubira. Madame la Ministre dont je suis loin de partager toutes les opinions, mais que je soutiens, en ces jours où ma France brunit, de tout mon cœur républicain.

Mon Afrique, il me semble, ne va pas très bien en ce moment. Entre les sacrifiés de Lampedusa et nos deux journalistes assassinés, entre ce prêtre enlevé aujourd’hui et les terribles tensions du Proche-Orient…

Le monde, notre monde, bouillonne en tous sens, immense poudrière, pleine d’humains qui après les typhons ne trouvent même plus de quoi enterrer leurs morts, quand d’autres, honteusement, se gavent d’indécence.

Alors, nous, Français, nous, tous Présidents de la République, nous, héritiers des Lumières, levons-nous pour dire notre solidarité face aux serpents de toutes les dictatures. Nous, Français, nous, tous Présidents de la République, serrons-nous les coudes, retroussons nous les manches, osons la solidarité, plutôt que d’insulter les femmes et la démocratie.

J’avais, j’ai et j’aurai toujours des amis en Afrique, et dans le monde entier.

Et j’aurai une pensée toute spéciale pour ce prêtre enlevé au Cameroun, le Père Georges Vandenbeusch. Que Dieu  le garde. Et nos prières.

J’avais huit ans, guère plus. Bien sûr, nous avions un poste de télévision, et j’avais déjà vu des films se passant en Afrique, ou avec des Noirs américains.

Mais là, ma grand-mère, soudain, serra ma main plus fort. C’est que dans ma petite ville tarnaise, dans les années soixante, on était vraiment loin du Bronx. Et des Black, c’est simple : il n’y en avait pas. Ma mamie me dit alors, sur un ton docte, empli de son bon sens paysan :

– Tu vois ma poulette, c’est comme les arabes. C’est dans leur pays que poussent les oranges. Il faut toujours bien les éplucher.

Jamais, jamais ne n’oublierai cette anecdote. Oh, ma mamie n’était pas ce que l’on appellerait aujourd’hui « raciste », c’était une femme bonne et simple, pleine de cœur et de tendresse. Elle avait juste vécu des guerres, et puis l’Algérie, où l’un de ses fils était parti longtemps, et en plus, son autre fils avait eu l’outrecuidance de lui ramener une « Boche » pour épouse, à quelques encablures de la fin des années brunes ! Et elle l’avait accueillie, avec bienveillance.

Des années passeront, avant que je ne recroise des métissages, enfin extraite de ma torpeur provinciale. En découvrant ma ville rose, je trébuchais sur le monde. Le vrai. Je grandis en même temps que les revendications des peuples. J’avais toujours regretté d’avoir loupé 68, le destin m’offrit Touche pas à mon pote. Je me souviens des conversations enflammées avec mon ex belle-mère ; pour l’agacer, le père de mes filles et moi lui disions que nous appellerions nos enfants Ahmed et Fatima.

Le dimanche matin, nous allions à Arnaud-Bernard, après le marché, acheter ces bons pains à l’anis et des bouquets de menthe fraîche. Quand le carillon de Saint-Sernin sonnait midi, et que les Puces commençaient à se vider, nous regardions voler les hirondelles autour du clocher, et nous étions heureux.

De l’Afrique, je ne savais toujours pas grand-chose. C’était l’époque où nous parcourions l’Europe en vélo et où je terminais un mémoire sur les mouvements alternatifs allemands. Quelques copines noires, à la fac, et, plus tard, des étudiants croisés dans des bibliothèques, puis des parents d’amis de mes enfants, ou des membres de la communauté black d’Ixelles, où je vécus quelque temps, allaient devenir mes guides.

Mon Afrique, bien sûr, avait d’abord été intellectuelle. De I had a dream, presque appris par cœur au lycée, que je ne peux encore aujourd’hui écouter sans frissonner, aux longs romans d’André Brink, en passant par Doris Lessing et par tous les Gone with the wind, ma fougue adolescente tordait le coup à tous les apartheids.

Puis vint la musique, de Touré Kunda à Johnny Clegg, et tous les papillons d’Afrique me volaient dans le ventre en entendant le grand Bob pleurer No woman no cry…

Et les gens. Un jour, je les entendis rire. Parce que pour moi, l’Afrique, c’est le rire. Bien sûr, le Sahel, les guerres, le SIDA. Et les fièvres et la colonisation, et toutes misères. Je le sais bien : il pleure, mon pays bien aimé. Mais moi, en ce jour d’Africa Day, loin de toutes les querelles politiques, des luttes fratricides, au-delà des immondes roitelets qui égorgent leurs peuples, et en hommage à toutes victimes récentes du printemps arabe, je voudrais seulement vous parler du rire. De leurs sourires.

Mon Afrique à moi sent le gombo et les piments, et ondule des terres arides aux grandes plaines. Les femmes sont fortes, belles et courageuses, les enfants y grandissent choyés par des familles entières, et les hommes y construisent un avenir. Les couleurs chatoyantes des marchés font écho aux arts primitifs que l’occident s’arrache. Les négritudes y explosent de modernité et portent en elles les siècles de tradition orale.

Mon Afrique est résiliente. Elle regarde devant. Elle n’oubliera jamais les cales putrides et les fers, les diasporas et les génocides. Aujourd’hui encore, le viol de masse et les meurtres commis par d’immondes dictateurs sont aux portes de nos actualités. Mais mon Afrique porte l’amour, aussi, comme on porte un enfant au cœur même des guerres.

Mon Afrique, bien sûr, n’est faite que de rêves et de clichés. Mais de rencontres, aussi. Cette maman toujours souriante, drapée dans son boubou, que je croise tous les matins dans le bus, au cœur de ma province ; les chants joyeux des gospels, dont chacun me renvoie invariablement à cette scène de La Couleur Pourpre où le gospel de l’église fait écho au blues jazzy du tripot ; cette étudiante hébergée quelques mois, qui me faisait tellement rire en appelant sa mère au pays et en mêlant des mots comme « télévision » ou « ordinateur » à son dialecte ; et Obama, bien sûr…

La France l’a un peu oublié, cet Africa Day… Entre les Sofitel et les radars, le nuage d’Islande et le tennis, j’ai un peu peur que mon Afrique ne passe à la trappe. Alors en mémoire d’Angela et de Nelson, et même si mon Afrique à moi résonne avant tout d’un concerto de Mozart et des mots d’une romancière danoise, je dédie ces pensées à tous mes amis noirs – on vient de me dire sur un réseau social que « Noir » est préféré à « Black » –, chocolat, café au lait, métis, d’Afrique du Nord ou du Sud, d’Harlem ou de N’djamena.

Black Power for ever !!!!!!!

A propos de l'auteur

Sabine Aussenac

Rédactrice

Née en 1961, Sabine Aussenac est un professeur et écrivain français.

Auteur de romans, de nouvelles et de poèmes plusieurs fois primés, elle s'attache aussi à faire connaître et aimer la poésie en dehors des sentiers battus de la modernité, sa langue étant proche de celle des auteurs du dix-neuvième siècle. Elle combat le minimalisme des formes actuelles et l’intelligentsia des revues et des grandes maisons d'édition, les premières n'acceptant qu'une certaine forme de poésie, les secondes ne publiant que des auteurs disparus. Son crédo est que les Français sont de grands lecteurs et auteurs de poésie - on le voit à l'implosion des blogs et forums consacrés à cette forme de littérature - mais que l'édition demeure un terrain réservé. Elle en appelle à une poésie vivante et libérée des diktats littéraires et éditoriaux.

 

(Source Wikipédia)

Commentaires (4)

  • Aussenac Sabine

    Aussenac Sabine

    29 novembre 2013 à 01:34 |
    Je ne sais pas s'il ne convient pas de rester simples..."Peuple", où commence le peuple, où se termine la "nation", et, surtout, comment se forgent les identités?
    Famille, village, région, pays...Les identités ricochent, s'évadent, se consument, se mélangent...Et parfois n'ont de cesse que de s'agglomérer, comme aimantées par quelque terreau commun...
    Le peuple juif, oui, l'exception fantastique, l'exemple incompréhensible aux non juifs de ce terme d'appartenance...J'ai consacré mon DEA à la poésie de Rose Ausländer, une poétesse de la Shoah qui, à son verbe défendant, ne parlait que de son judaïsme tout en le reniant...
    En ce qui concerne ma négritude, désolée. Elle m'est précieuse.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    24 novembre 2013 à 08:49 |
    Chère Sabine, faire l’éloge de la « négritude » n’est pas moins racialiste que de faire celle de la « blanchité ». La notion même de « brotherhood » entre noirs (d’où découlent les slogans des années 60 comme « black power », ou bien encore, « black is beautiful » est strictement afro-américaine et non africaine. De même que la coiffure « rasta » que popularisa Bob Marley est une invention purement jamaïcaine (il est d’ailleurs amusant de voir des photos du jeune Bob Marley, avant qu’il devienne un « rebel », avec nœud papillon et coupe bien dégagée derrière les oreilles…).
    Du temps de la traite, il n’existait aucune solidarité entre noirs, qui ne se considéraient nullement comme une entité homogène. D’ailleurs, pour que l’esclavagisme ait pu exister, il a fallu deux parties contractantes : l’acheteur, certes, mais aussi – ce dont, en général, on évite de parler – le vendeur. Celui-ci était la plupart du temps un chef africain, qui, bien sûr, ne vendait pas son propre peuple, mais des ennemis, prisonniers et dors et déjà réduits en esclavage. C’est l’esclavage lui-même qui suscita ce que l’on pourrait appeler une « conscience de race ». Celle-ci, pas plus que la « race », n’est une donnée « naturelle ».

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    • Martine L

      Martine L

      24 novembre 2013 à 12:09 |
      J'aime bien ce texte, car il part du cœur, et qu'en ces temps de dérives racistes, il fait du bien ! Pour autant, la "leçon" que vous donnez JF, en toute amitié, fait bon marché de pas mal de choses qui comptent bien autant que les savoirs bruts : difficile de mettre sur le même plan toutes les histoires et tous les racismes. On ne peut que constater - histoire et représentations à l'appui, que le racisme anti-noirs collectionne tout ce qui définit le racisme. Qu'il y a là une généralisation de peuples certes différents, mais justement niés dans cela. "Les" Juifs eux aussi " bénéficient" et ont bénéficié de ce regard si particulier.

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      • Jean-François Vincent

        Jean-François Vincent

        24 novembre 2013 à 13:04 |
        Les juifs se sont toujours identifiés comme « juifs », au-delà des clivages – voire des animosités existant entre sefardim et ashkenazim – en ce sens, la notion de « peuple juif », même si certains (cf.Sand) la conteste, est une donnée plurimillénaire. Inversement, les notions de « peuple blanc » ou de « peuple noir » sont des inventions à la fois récentes et idéologiquement connotées. Il s’agit – au sens littéral du terme – de « mythologies », des « histoires » (muthoi) – et non de l’Histoire ! - pas nécessairement délibérément mensongères, mais élaborées à des fins purement politiques et sans souci de scientificité historique.

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