La seule vérité nue

Ecrit par Kamel Daoud le 05 janvier 2013. dans Monde, Racisme, xénophobie, La une, Politique

La seule vérité nue

Aliaa Magda Elmahdy est une jeune (née en 1991) bloggeuse égyptienne, militante des Droits de l’Homme, et bien sûr, féministe. Réfugiée en Suède, elle vient de poser nue, le Coran à la main, devant l’ambassade d’Egypte de Stockholm, protestant à sa manière contre le régime de Morsi et son assimilation Charia/constitution.

Reflets du Temps a le plaisir de publier ce très beau texte de Kamel Daoud, qui lui est dédié, sur le corps face aux religions. Efficace et indispensable manifeste de liberté et de citoyenneté. Merci à vous, Kamel, dont l’écriture et la pertinence éclairent si souvent nos « reflets ».

Quoi de mieux que votre chronique pour présenter nos vœux à tous : que 2013 avance en termes de libertés et égalités diverses ; que le mot solidarité entre pour de bon dans le vocabulaire !

Heureuse année 2013 !

La rédaction de Reflets du Temps

 

Hommage à Aliaa Magda Elmahdy, la seule vérité nue

Kamel Daoud

 

Le corps n’est pas une saleté. Ce n’est pas le crime de mes parents. Ce n’est pas un fardeau. C’est ma joie, mon cosmos, mon sentier et le seul lien que j’ai avec le Dieu ou la pierre et la courbure du monde. Il est mon sens et le sens de ce qui me regarde et m’obstrue ou m’éclaire. Je ne le porte pas derrière mon dos mais devant moi comme un déchiffreur de mon souffle et de ma part du monde, sa poussière, odeurs et grains et poids. Mon corps est mon délice et ma vérité.

On m’arrache la vie quand on m’arrache le corps et la vie m’est redonnée quand je rencontre l’autre en son corps, et c’est là que je donne la vie. Et c’est une longue histoire que je ne veux plus subir : l’histoire des religions de mon monde qui me disent et me répètent que mon corps est mon aveuglement et ma perte. Ma vérité est nue et visible quand mon corps n’est pas une obscurité ni une honte. Le corps est la seule divinité et éternité que je peux toucher de la main et lui donner un nom ou y arracher et y partager le mien. C’est dans le corps que je rencontre le ciel ou le perds, pas dans la prière. Je le rêve nu, fier, vigoureux, acclamé dans la performance, salué comme un bonheur et une conquête. Je le veux libre : je ne veux pas qu’il s’excuse, se cache, se plie, souffre ou s’isole ou s’enfonce ou espère autre chose que lui-même. Le corps n’est pas une nationalité mais ma seule humanité.

Le corps n’est pas le lieu de vos guerres mais l’espace de mes rencontres. C’est une étreinte. Je ne suis pas l’enfant d’un fruit volé, mais le fruit lui-même. Donné et accepté. Je veux vivre libre de mon corps. Ne plus le cacher ni l’imposer, l’accepter pas accepter de m’en défaire et de le trahir. Ma nudité est ma sincérité. Ma sexualité est mon partage, pas ma honte. Et je refuse la menace de l’enfer et la promesse du paradis promis seulement après m’être débarrassée de mon corps et l’avoir trahi. Je ne le veux pas. Je suis ce que je ressens. Le sable sous la plante du pied, et vers le ciel je lève mes yeux et pas mes paumes. Je suis la moitié du monde pas son butin, sa colère, ou son angle mort ou sa basse œuvre ou sa saleté. Je veux me sentir proche du soleil, pas de la vérité. Me sentir époux et épouse de la plénitude. Pourquoi tant de haine contre mon corps ? Parce que c’est ma seule richesse face aux Dieux qui en sont pauvres et désincarnés. Je suis un corps et ils ne sont que des empires. Je suis le lieu et ils sont l’histoire. C’est ce que m’envient les anges et les diables et les règnes invisibles. Alors que je l’affirme par la peau : je suis contre toutes les religions qui veulent me voler ma naissance pour naître sur mon dos. Je ne me (le) cacherai plus. Seule la mort peut me tuer. Le reste, non, juste m’assombrir. Le corps est un cri, pas un crime, pas une croyance ; un écrin, pas une croix, une crasse. C’est ma joie, ma foi. Ma résistance. Je refuse le reste. Refuse ce qu’on m’a dit sur le ciel, le livre, la honte, le sexe et l’éternité. Tout doit s’arrêter. Je dis non à tout ce qu’on m’a dit sur mon corps depuis toujours.

Et j’en rêve : c’est quand le corps n’est pas une honte que la vie est une conquête, le pays une chair et la terre une maternité que l’on sent dans la paume et le poumon et le manque en soi. C’est ainsi. J’aime les anciennes religions du corps et du soleil. Celles qu’on a tuées par la culpabilité et l’abstinence et le gémissement morbide. Le paradis est dans mes sens pas dans la mort. Et même pour meubler l’enfer, on a besoin de mon corps, pas de mon âme ! Je ne suis pas à cacher mais à révéler. Je ne suis pas à insulter mais à admirer. Le premier écrit. Le « pluriscrit » énigmatique et ravissant. Le vrai nord de tous les corps. Le seul sens de tous les sens. Le dessin de Dieu. Le pont entre le monde et le souffle. Et c’est pourquoi ils sont contre moi : les haineux, les salafistes, les religieux, les honteux, les accablés, les tristes, les vaincus et les colériques et ceux qui sont contre eux-mêmes et qui sont des millions. Je suis unique. A chaque fois. Mon miracle. Quand la femme est enfermée, les hommes ne sont jamais libres et le corps est une maladie. Libérez-moi, vous en serez encore plus libres.

 

Kamel DAOUD

A propos de l'auteur

Kamel Daoud

Kamel Daoud

Rédacteur

Journaliste/chroniqueur au "Quotidien d'Oran" (Algérie)

Ecrivain

Prix Mohamed Dib 2008

Sélection au Goncourt de la Nouvelle 2011 pour "Le Minotaure 504" (Editions Sabine Wespieser)

 

Commentaires (3)

  • Maurice Lévy

    Maurice Lévy

    13 janvier 2013 à 17:37 |
    Oui, cher Kamel, vous nous rassurez … Comme vous avez raison. Nos corps nous appartiennent totalement, nous les bichonnons, nous les soignons, nous les respectons. Ils sont la preuve réelle de notre « être ».
    J’adore votre poésie clamant votre moi, sa réalité, sa jouissance.
    Merci !
    Maurice Lévy

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    05 janvier 2013 à 17:15 |
    « Je suis mon corps » dit saint Thomas d’Aquin. Je suis mon corps ; et non pas j’ai un corps, comme on le dit ou croit trop souvent…Comme, en particulier, les tenants occidentaux de la réincarnation – pas les orientaux ! – l’imaginent : on change de corps comme de vêtement à chaque incarnation ! Le corps n’est ni divin ni éternel (sur ce point, je ne vous suis pas) ; mais il est moi, vous, chacun d’entre nous, et, à ce titre, il mérite autant de respect que la part immatérielle de la personne, quel que soit le nom qu'on donne à celle-ci.

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  • Kaba

    Kaba

    05 janvier 2013 à 15:19 |
    Hymne magnifique à la vie.
    Vous avez pleinement raison : quand mon corps ne sera plus, je ne serai plus.
    Les religions ont permis aux faibles (ceux qui ne tenaient pas le glaive, tel Archimède à Syracuse) de vivre en retenant le bras des barbares. Aujourd'hui, elles ne sont plus que notre enfermement sous la férule des ayatollah de tous bords.
    Vive la vie.

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