Les trains des Levy et le monde comme il va

Ecrit par Martine L. Petauton le 05 mars 2016. dans Racisme, xénophobie, La une

Les trains des Levy et le monde comme il va

Il y a peu dans le cher Facebook, où bat un certain cœur du monde, passa un post venu d’un quidam, disant à peu près que : « comme les trains, un Levy peut en cacher un autre ». Vaste et profonde réflexion, qui n’échappa pas à l' un de ces Levy, ses contacts FB, d’autres dont le patronyme pouvait de même s’honorer du train, d’aucuns qui partagèrent, et grognèrent à l’envie, puisque, par je ne sais quelle émoticône menaçante, FB est à présent, grognable autant que likable. Le monde se durcit vraiment...

La richesse et le raccourci presque subliminal de la référence historique Levy-Train laissent pantois, me direz-vous. Pour autant, j’en fus secouée bien au-delà, voyant défiler sur mon écran mémorial, sociétal, politique, tous les signaux d’alerte que vous-mêmes y voyez. Si quelques chaleureux commentaires se jetèrent en la bataille, en brandissant leur patronyme Juif, peu – à ma souvenance – vinrent commenter au titre du leur, Amzaoui, Ibrahim et autres Abdallah. Quant aux Durand-Dupont du panier, s’ils se scandalisèrent à bon droit, ce ne fut pas en agitant leur nom avec un « et, moi ? et moi, émoi ? » On se solidarisa donc, et à bon droit, avec tous les Levy, et largement moins avec l’homme en général, face aux autres hommes. Le nom, l’identité affichée par  quelques lettres… Être désigné. Vivre en société.

Pourtant, n’est-ce pas d’abord de tout cela dont il s’agit ? Du fin fond d’un Haut Moyen-Age creusé dans les forêts de ce qu’on appelait fraîchement Francia après la Gaule chère à tous les Césars, le maigre tas des gens de ces temps dits obscurs, se différencia vite par ceux qui conduisaient les troupeaux – les Bouvier, ceux qui logeaient en bordure des chênes – les Dubois, ceux qui… Mon patronyme – Petauton – signifiait « petit homme » et fleurait les durs pays de l’Est où je n’ai guère posé mes pénates. Nommer était né et, dans la foulée, la discrimination nageait dare-dare avec le discriminant. Ceux-là, qui… Ceux-ci, par contre… juste à la porte, guettait l’aristocratique usage des noms à particule liant le bonhomme à ce qu’il possède et domine. Les protocoles de mariage – nom du mâle dominant ; mort du nom de la dominée réduite à un prénom de gynécée, s’en donneraient bientôt à cœur joie.

Le nom – pouvant ailleurs donner la lignée mieux qu’un fichier moderne d’identité ; les fils de… la place de la mère dans le nom, la valeur du surnom et bien sûr du prénom. Quelle affaire !

Quand rugirent les temps les plus sombres, se nommer Klein, et avoir une petite Sarah trottant à ses côtés, fut une grenade dégoupillée bien autant que son histoire ou son prétendu faciès. Les Mohammed eurent, chez nous – on le sait, la vie plus que dure, au point (encore bien actif, à mon avis) que franciser son nom devint une consigne intégrée dans la réalisation des CV, ou la demande d’un logement. Le groupe toulousain de rap, Zebda, sut en faire en son temps, une chanson-étendard, plus efficace que tous les décrets  – « ça va pas être possible » je crois – quelques trente ans après l' « hexagone » du grand Renaud.

Pour autant, et même si dans les distractions favorites de l’Extrême Droite, déformer un nom, en rire à satiété – simple moquerie juvénile, sans doute, puis, le lire à la façon de l’indicateur des chemins de fer d’antan : Machin est Juif ; Truc a changé son nom, mais s’appelle en vrai Ben quelque chose… cet exercice, donc – qui vise à jouer férocement au ballon avec l’identité visible, dont on devine, juste derrière, que demain c’est le bonhomme tout entier qui rebondira de pied furieux en pied massacreur – était dévolu, jusqu’à une époque assez récente, à une certaine opinion – pas la nôtre, et aux c… de base – pas nous. Un pays en somme éloigné… hors, bien entendu, les épisodes autoritaires, vichystes, et autres  affichages–Le Pen.

Sauf que la géographie change. A s’en tenir simplement à ici et maintenant, depuis notre terrible hiver : comme les trains, un Mohammed peut cacher un terroriste. « Les » Levy ; « les » Mohammed. Danse de la généralisation : « les » Arabes-décharge, osait écrire un texte posé il y a peu dans RDT, et fustigé-coulé, du coup, là où il le fallait, et par tous ceux qu'il fallait. Ronde des « racismisés » d’office, leur nom en bandoulière, invités – ceux-là – à rejoindre vite fait leurs terres d’outre-méditerranée, ou leur « pays naturel » (disait en bordure de ma famille, un raciste grand teint). Les Dubois devant se replier au fond des bois, d’où ils « sortaient » - terrible formule au fond - ne l’oublions pas…

Rigodon sinistre et redoutable du dire à haute voix (et non pensé tout bas, tout au fond de la machine à refouler) sur un sujet réputé sensible et tabou. Afficher haut et fort son racisme ; le brandir, on est juste au bord (ceux-là font de l’ombre à « ma » culture, voire civilisation, en est à devenir un propos de comptoir de tout venant, siroté par des bac+5 en toute quiétude). La posture est passée dans la langue des débats médiatiques (à peine s’émeut-on des dérapages de la Nadine), hante les articles de journaux non estampillés fascisants, et déborde avec une rage jouissive dans les réseaux sociaux, sous pseudo, mais pas que… il n’en sera rien dit – autre billet nécessaire – de ces sites « marqués » qu’aurait aimé Adolf, que traquent dans l’ombre républicaine nos services de renseignements.

 Où l’on voit, in fine, que chercher à tout-va, quoi, dans les racismes, serait « devant », de l’Islamophobie ou de l’Antisémitisme, ou de cet autre là… est énergie bien vaine. Ce que nous dit, haut et fort, le Français raciste de base, ou de plus haut, et sa prospérité actuelle.

On se permet donc tout, en tous cas, davantage ; on se lâche partout ; la peur de l’autre campe sur une violence de moins en moins masquée…

 Et pour comble, au nom de ce « j’écris ton nom, liberté », qu' inventa un jour lointain,  quelqu’un ( que j'aime tant).

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    05 mars 2016 à 14:26 |
    Le nom est LE critère discriminateur - et discriminant - du "racisme" anti continental des Corses nationalistes. Le "peuple" corse se reconnaissant, en effet, aux noms se terminant par un "i", un "a" ou un "o". Ce qui m'oblige, pour être à l'abri d'un éventuel plasticage à flanquer mon très "pinzutu" Vincent d'un plus insulaire Nicoli, patronyme de ma mère.

    Pour autant, on ne saurait dénier sa part de vérité à l'adage latin :"nomen est omen". Le nom est un signe de l'identité ou, du moins, d'une partie de celle-ci. "Lévy" renvoie aux lévites qui officiaient au Temple, "Vincent" se réfère au saint patron des vignerons: les Vincent abondent dans toutes les régions viticoles. Mon propre grand-père paternel, pharmacien à Nantes, était aussi vigneron et cultivait Muscadet et Gros Plan. Certes, l'identité ne se résume pas au nom. Je ne suis pas - loin de là! - qu'un Vincent (mes identités et allégeances sont multiples); mais je suis aussi un Vincent...et j'aime le vin!

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