Texte de Ricker Winsor, « Le racisme EST »

Ecrit par Jean-François Vincent le 06 septembre 2014. dans Racisme, xénophobie, La une, Ecrits

traduit de l’anglais (USA) par Jean-François Vincent

Texte de Ricker Winsor, « Le racisme EST »

Il y a des lustres, dans notre loft, à Brooklyn, nous regardions, ma femme et moi, le flot de lumière qui se déversait à travers les fenêtres de ce grand bâtiment, autrefois une usine. En suspension dans la chaleur des rayons obliques, nous voyions un million de particules de poussière rebondissant en apesanteur.

Je dis : « Est-ce que je me trompe, ou est-ce que nous ne venons pas de faire le ménage du loft tout entier ? »

« La poussière EST » répondit-elle, ce qui me paraissait formulé avec brio. « Eh oui ! La poussière EST », comme un élément faisant partie intégrante de la création. Impossible de l’effacer, quoi qu’on fasse. Même chose pour le racisme.

A quoi bon revenir là-dessus, et, en particulier, de la part d’un blanc ? Peu importe ce qu’il dit, un blanc a forcément tort. Cela également EST. Et pourtant le sujet ne cesse de s’inviter dans l’actualité ; il faut donc le traiter d’une manière ou d’une autre : par des essais, des éditoriaux et/ou des pillages, des balles en caoutchouc et des gaz lacrymogènes.

« Pourquoi une femme ne peut-elle ressembler davantage à un homme ? » déclarait Henry Higgins, dans My fair lady. Ce à quoi fait écho le blanc : « pourquoi un noir ne peut-il ressembler davantage à un blanc ? », les choses seraient tellement plus simples pour tout le monde, si tel était le cas. C’est, à coup sûr, ce que pensent la plupart d’entre nous, si je puis me permettre.

La discrimination positive, les bourses, une main tendue ; tout cela partait d’une très bonne intention : donner aux noirs les moyens d’entrer dans le monde des blancs. Là on serait tous plus heureux. Mais, d’une manière générale, ils n’ont rien obtenu du tout, ou, de toute manière, pas grand-chose. Cela me rappelle cette idée naïve que nous avions, selon laquelle, en donnant  aux Irakiens la possibilité de voter – et, peut-être, quelques cartes de crédit – ils seraient, en deux temps trois mouvements, transformés en Républicains et Démocrates, heureux, prospères et respectueux des lois.

J’ai passé ma scolarité secondaire dans un pensionnat. Je suis retourné à la 25ème réunion des anciens, il y a déjà longtemps de ça. Quand nous étions à l’école, dans les années 60, il y avait peut-être trois élèves afro-américains. Vingt cinq ans plus tard, j’étais assis à côté d’un vieux professeur qui observait le défilé des classes des années passées à travers le terrain d’athlétisme. Les seules couleurs visibles étaient celles du drapeau américain.

« Comment est-ce possible ? », demandais-je, « après tout ce qui s’est passé ? ». Il répondit : « on n’arrive pas à les faire venir. Ils ne veulent pas ; et quand ils viennent, ils ne restent pas longtemps. Ils abandonnent. Et on touche là au cœur du problème : beaucoup d’entre eux disent, d’une manière ou d’une autre : « je t’emmerde, le blanc ». C’est aussi simple que ça. Le racisme EST.

J’ai vécu dans le monde entier, et partout, c’est la même chose : plus on est blanc, mieux on se porte. Personne ne veut être plus bronzé. Tout le monde veut avoir une couleur de peau plus pâle. C’est quelque chose de mystérieux. Et les Africains sont tout en bas du dégradé chromatique, parce que ce sont les plus noirs. Un blanc qui a beaucoup voyagé, peut dire, en guise de compliment : « black is beautiful », le noir, c’est beau. Mais, à ma connaissance, les noirs ne sont pas facilement de cet avis.

Il y aurait beaucoup d’autres choses à dire sur le sujet, d’histoires à raconter ; mais à quoi bon ? Ce que je lis là-dessus, sous la plume d’un blanc, est toujours, peu ou prou, intéressé, ou bien – comme c’est mon cas – invariablement plein de colère. C’est trop dur à assumer, trop futile aussi. Le racisme EST. Le mieux que je puisse faire est de laisser passer les pensées mesquines afin qu’elles quittent mon esprit, tout en acceptant qu’elles soient là, mais sans m’y attacher et sans qu’elles provoquent de réactions de ma part.

Dans un essai intitulé Le cœur de la blancheur, publié par le New Yorker en date du 15 août 2014, Tobias Wollf dit :

« Un de mes amis a un jour comparé la présence d’un mensonge dans un écrit à une goutte de teinture dans de l’eau pure. Fût-ce de manière infime, celle-ci teintera l’eau, et l’eau jamais plus ne sera pure, parce que la teinture s’est incorporée à elle. Je me demande si ce n’est pas ce qui nous arrive. Lorsque le premier quolibet, la première plaisanterie, ou la première calomnie à propos d’une autre race, tribu, religion ou orientation sexuelle – que ce soit sous forme d’image ou de mythe – parvient à nos oreilles, nous est-il possible de nous laver totalement des effets qu’elle peut avoir sur nous ? »

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (2)

  • Martine L

    Martine L

    06 septembre 2014 à 22:41 |
    Ce matin, dans une discussion informelle, quelqu'un me disait - la même chose en gros : 90% des gens sont " naturellement" racistes et ( au- dessus, disait mon interlocuteur) quelques manipulateurs dangereux... " naturellement racistes" ? et aussi, sans doute, " naturellement machistes", " sexistes" etc. bref, la bête est en l'homme.
    Si on laisse passer de tels trains, une société devient " naturellement facho" et ce n'est somme toute pas si grave que ça
    Il y a une autre possibilité : le racisme est un délit aux yeux de la loi et à ce titre condamnable. Et toute société démocratique se doit d'y veiller " naturellement"

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      07 septembre 2014 à 05:24 |
      Entièrement d'accord avec vous; mais entre Ricker Winsor et vous, il n'y a qu'une différence de perspective : vous décrivez l'homme tel qu'il devrait être, lui le dépeint tel qu'il EST...

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