«  sports d'été » : Ronds l’été, rectangles l’hiver

Ecrit par Lilou le 12 juillet 2014. dans La une, Souvenirs, Sports

«  sports d'été » : Ronds l’été, rectangles l’hiver

A moi, mes terrains de jeu sont rectangles l’hiver, et ronds l’été… Rugby, foot et corridas en d’autres termes. Pantouflard, populeux, nationaliste, barbare, blaireau, oui, on peut être toutes ces choses à la fois à conjuguer avec abnégation les défauts « visibles » d’aimer le foot, le rugby et les toros. Et tout ce qui va avec dont ceux qui n’y connaissent rien se délectent par quelques abus de langage au mieux, enfoncements de portes ouvertes au pire.
Dans quelques jours aura lieu à Nogaro, village planté là depuis 1000 ans en plein milieu de la route de Toulouse à Bayonne, la 55ème corne d’or… Une semaine pile avant que la vie s’y arrête, il est annoncé partout, et par vol spécial de palombes que tous les chemins du bonheur mènent dans la Rome gersoise, et que Ibaneza, vache brave parmi les braves, coiffera Fédérale dans le panthéon de la course landaise. Il paraît même que des alevins de truites sauvages s’entraînent à sauter très haut dans le ciel, depuis leur Adour natale, à 18 kilomètres de là, afin de pouvoir lundi 14 juillet voir ces vaches concourir pour le titre très envié de championne de France.
Ainsi est posé le décor d’un été aux terrains de jeu ronds comme les ruedos de sable jaune ou ocre qui l’hiver venu deviennent aussi beaux que le regret d’un souvenir qui ne s’éteint jamais.
Avant ce 14 juillet que tout un peuple attend, il faudra partir fêter Firmin du côté de Pampelune… 24 heures de cette vie-là, arrimée à la Navarre depuis la nuit des temps entre le 7 et le 14 juillet de chaque année, suffisent à traverser le monde pour le simple bonheur d’en être. Pampelune est une ville extraordinaire loin des logiques géographiques ou géométriques, il y a là-bas plusieurs centres, plusieurs cœurs, et de très nombreuses hypoténuses, ça dépend juste de là où l’on se trouve et surtout à quelle heure du jour ou de la nuit. C’est comme une expression concrète et sans cesse renouvelée du principe de la relativité.
Les journées de la San Firmin commencent quelques minutes avant 8h du matin. Un long couloir de 845 mètres de long joint deux des centres de la vieille ville. Et c’est par ce cordon ombilical de l’aube que les premières lueurs de la vie retrouvée sortiront. Des Barcial, des Sepulveda, des Miuras, des Balthazar Iban, des Victorinos… Des toros de 600 kilos par paquets de 6 et qui traînent avec eux des cohortes de drames et de légendes, des pages entières d’Hemingway, des courses longues tout à côté d’eux, des souvenirs immortels et des nuits sans sommeil… Ahhhh, je vous assure que savoir que l’on sera dans le couloir à 8h du matin procure une peur qui fait sauter le train de la nuit aussi sûrement qu’un rendez-vous matinal chez un croque-mort.

A 8h tous les matins de la semana grande de San Firmin, les fusées annoncent que les portes de Santo Domingo ont été ouvertes et que les trains noirs de la mort et du bonheur vont arriver d’une seconde à l’autre. Une dernière prière, même pour les plus athées d’entre les coureurs habillés de blanc et de rouge, et on attend : A San Fermín pedimos por ser nuestro patrón, Nos guíe en el encierro, dándonos su bendición, Viva ! Gora. Tout d’un coup, ce que l’on sait et que l’on redoute par-dessus tout arrive. La rumeur terrifiée monte vers la plaza del ayuntamiento. La peur absorbe tous les autres bruits, on ne voit venir que la masse informe d’une foule qui court vers soi. Des milliers de personnes qui jouent au sauve qui peut dans un couloir de quelques mètres de large, et avec au milieu de ce monde bigarré, des toros qui courent à la vitesse d’un 800 mètres olympique du temps des jeux d’Anvers (1924). Le plus dangereux n’est pas le troupeau de toros, les cornes sont juste la cerise sur le gâteau ! Le plus dangereux est cette foule d’individualités luttant pour ne pas mourir et piétinant tout sur son passage, vous compris ! Alors, comme les rats quittant le navire, on prend le tournant vers la calle Estafeta et on court, le plus vite possible et surtout sans se retourner. Tout au bout, à 300 mètres, c’est le virage vers la gauche et le minuscule entonnoir vers les arènes. On entre à 160 pulsations minutes, et on en sort à 200. Le vrai Helter Skelter qui signifie que les toros sont encore derrière et que l’on verra se soleil se coucher… Et la plus grande surprise est de se trouver là comme le plus grand des regrets est de ne pas s’être vu courir le sourire déformé par la terreur et le regard tout agrandi de ne pas avoir écouté sa mère de rester bien sagement derrière les barrières…
Je n’ai jamais vu ce couloir, ayant trébuché dans la Estafeta quelques mètres avant. Je n’ai pas vu non plus les milliers de jambes courir à côté de moi comme des pales d’hélicoptères. Je n’ai pas vu non plus ces cornes faites pour tuer passer au-dessus de moi, depuis le sol où étendu comme un maréchal d’empire les yeux fermés, j’attendais que la mort me fasse une fleur…
Quelques minutes après la fermeture matinale des portes des arènes, il est annoncé le bilan de l’encierro de 8h… 25 blessés, quelques fois beaucoup plus ou beaucoup moins. Parfois la tragédie donne rendez-vous et confirme que les Fêtes de Pampelune ne sont pas qu’une historie littéraire et romantique… Le 10 juillet 1947, Semillero, un gigantesque toro roux, tua deux coureurs dans le couloir final. Lors de la corrida du soir, ce toro arriva dans la cape d’un matador de Navarre qui signa lors de la faena contre le toro roux, un exploit majuscule dont on parle encore. Il réalisa une composition parfaite, et coupa les deux oreilles et la queue du toro assassin. Les deux coureurs du matin ne revinrent jamais, mais leur mémoire était vengée. 67 ans après, il n’est pas rare d’évoquer ce 10 juillet 1947 quand le temps de Pampelune se fait plus sombre et que le vent chaud souffle au hasard des mémoires.
Dans le début de l’après-midi, c’est vers la plaza de toros qu’il faut aller. Ce début de l’après midi sonne en effet le crépuscule des 6 toros du matin. 15h, 16h, 17h, l’heure approche, les tensions montent comme le prix des tickets qui grimpent à mesure que le soleil brûle les impatiences.
18h !!! C’est le rite qui commence. Pour parler de corrida, on peut utiliser la totalité de la palette sémantique. Et il ne sert à rien d’aller contre ce déferlement de mots, de violences et de vérités. La corrida est barbare, cruelle, immonde, inoubliable, fantasmagorique, unique, merveilleuse. Elle mélange tous les canons de la vie et de la mort. La corrida c’est un toro de 600 kg armé de cornes pouvant déraciner un arbre ou écraser une mouche qui sort sur le sable chaud et qui va mourir une vingtaine de minutes plus tard. La corrida, c’est un matador de 70 kg habillé de dentelles et de bas roses et qui va essayer de ne pas mourir. Spectacle baroque par excellence, qui frustre autant qu’il réchauffe, la corrida est certainement le dernier bastion de l’homme éternel avant l’homme moderne. Il arrive parfois, je ne l’ai vu qu’une seule fois, qu’un toro se batte comme un homme, que ce toro épouse ce qu’il y a de meilleur en cet homme vêtu de bas roses et de dentelles, qu’il déploie avec toute l’envie de vivre la totalité de ce qu’il vient d’apprendre avec ce qu’il avait en lui de noblesse et de bravoure et qu’il fasse taire la totalité des âmes qui ne le regardent plus mais qui l’admirent. A ce moment-là, comme une évidence qui s’impose à tous, le toro est gracié. Dans une clameur à nulle autre pareille, le toro rentre chez lui. Je connais des lieux en Espagne où de pareils toros, rarissimes, ont été célébrés telles des divinités, certains furent même enterrés tout au bout de leur vie, debout ! Qui a dit que les aficionados n’aiment pas les toros ?
A Pampelune, comme à Bayonne, à Dax ou dans toutes les arènes dans lesquelles la tauromachie est élevée au rang d’art (j’aime peser mes mots), 18h est le moment où les corridas commencent. Et on ne sait jamais ce qui sortira des torils comme du reste de la volonté et du courage des matadors. Elle est une sorte de science exacte avec des millions de paramètres qui doivent tous s’aligner dans le bon sens au meilleur moment. Comme pour les plus grands opéras, elle ne souffre d’aucune médiocrité. C’est bien là le problème pour ceux n’ayant pas accès à ce monde si particulier, tellement renouvelé, et jamais identique d’un moment à l’autre. C’est le spectacle illusoire et éphémère par essence qui n’appartient qu’à la mémoire. A peine né, il s’envole dans le souvenir. N’est-ce pas là qu’il est le plus grand ?
On ne peut se souvenir de la totalité d’une corrida. Mais parfois, des moments de corrida restent ancrés dans la mémoire comme des montagnes au milieu des océans. Pampelune par exemple où une année un toro noir comme le remords déshabilla le matador qui termina sa faena en jean avec une entaille de 25 cm dans la cuisse. Il s’effondra en même temps que le toro mortellement touché. Je crois que les gradins de Pampelune rugissent encore de cet incroyable combat entre deux êtres qui ne voulaient pas mourir. A Nîmes aussi, où au moment de tuer, le matador comprit que ce toro-là avait encore des choses à dire. Le maestro, Enrique Ponce, s’agenouilla et se mit dos au toro. Celui-ci, plus lent que la lenteur, passa à droite, à gauche, murmura même des choses qui ne peuvent être dites que dans un couple, il jeta un œil vers les tribunes du vieil amphithéâtre, puis reçut l’épée qui devait mortellement le toucher. Le soir tombait sur cette corrida comme sur la vie de ce toro de Samuel Flores qui s’appelait Sangroso. Je me souviens avoir peiné pour regarder au-dessus de la foule qui se levait comme un éternel hommage, et voir le matador accompagner Sangroso vers les planches. Après une lutte homérique et qui se poursuit encore dans les 16000 spectateurs de cette corrida-là, le toro était vaincu. Mais c’est une foule incroyablement conquise qui ce jour-là accompagna ce toro dans la lumière du souvenir immortel.
Et puis la corrida ce sont d’autres moments futiles ou fugaces, inutiles, barbares, néobaroques, majestueux que tout coureur de Pampelune espère avec frénésie pour remplir sa vie d’aficionado de 6h à 8h du soir qu’il soit à l’ombre ou au soleil. Cela arrivera-t-il ? Il faut en être pour le sentir. Et surtout ne pas trop en parler comme ne pas trop écouter ceux qui ne paient jamais leurs tickets mais qui critiquent toujours.
Après le dernier toro tué, après avoir dansé une dernière fois en invoquant paquito chocolatero, pan y toros, et vino griego, il est devenu 9h du soir et les lampions de la fête sur le sable ocre se sont éteints. On se dirige alors vers la nuit de Pampelune qu’Hemingway a magnifié dans Le soleil se lève aussi et dans L’été dangereux… Le monde entier s’y donne rendez-vous chaque année entre le 7 et le 14 juillet. Dans cette nuit colorée et curieuse, on ne passe pas une seule seconde seul, accompagné d’amis de passage, d’amis de toujours et de ces verres qui rendent la cuite mythologique… Tout au bout de la nuit, vers 6h, le jour revient peu à peu, le soleil se lève. Les barrières ferment alors de nouveau les échappatoires de la calle Estafeta et la foule se renouvelle. Les moins en forme sont poussés dehors, les rasés de près serrent dans leurs mains le journal du jour qui servira tout à l’heure de cape imaginaire face à ce toro qui n’arrivera qu’à 8h passées de la fusée de la libération, et les autres, l’immense majorité, commencent à prier pour voir la sortie du tunnel. Une autre journée de ferveur recommencera pour cette célébration si particulière, si cruelle mais qui fait partie des hommes en ce sens qu’elle est une partie d’entre eux comme une partie essentielle de la Culture dont la vocation première est de repousser les murs de la pensée et de l’action.
A Nogaro, on ne tue pas les toros, on se joue des vaches. L’objet est d’éviter la charge de l’animal par un écart ou un saut. Bien évidemment, l’objet intime est de passer au plus près du berceau des cornes, si possible en laissant passer un effroi dans toutes les tribunes. On ne retient pas la totalité d’une course landaise, comme d’une corrida. On n’en retient que l’essentiel, que l’écorce des grands chênes, que cette infime part qui fait qu’on se retrouve toujours seul face à une œuvre. Telle chose plaira à untel, mais déplaira à un autre… C’est ici que se jouent ces arts que d’aucuns qualifient de futiles, d’inutiles et de barbares. Dans l’incapacité à écouter ceux qui les aiment, et aussi dans l’incapacité à aller plus loin que toutes ces choses qui ne parlent qu’à l’extérieur…
La semaine dernière est mort dans les Landes un empereur de la course landaise : Ramuntchito. Il avait été 11 fois champion de France dans les années 60 et 70. Plus qu’un homme, il était devenu une légende, un type dont on ne parle qu’à voix basse en psalmodiant quelques banalités pour ne pas à avoir à entrer dans les détails de l’incompréhension. Là aussi, les gradins de Nogaro résonnent encore des exploits de cet homme-là, souriant aux vaches avec la même douceur qu’aux femmes. Pensez donc, ma mère attendit la fin de son premier championnat de France, le 13 octobre 1968, pour partir au pas de charge accoucher de votre humble narrateur !!!
Lundi prochain, à l’heure où le championnat de France commencera, nul doute que la minute de silence sera profonde et que chacun pensera à Ramuntchito avec une ferveur incomparable, et totalement irrationnelle. On a tous un moment intime partagé avec Ramuntchito, comme avec Sangroso, Pocapena, Islero, José Tomas, El Yiyo, et tant d’autres qui ont tous en commun d’avoir dans le regard le miroir de nos admirations les plus curieuses. Et je ne suis pas certain que le fil des jours puisse faire comprendre tout cela. Les tonnes d’explications n’y pourraient y suffire, comme pour les tableaux noirs de Soulages, les déformations de Dali, et les profondeurs de Baudelaire. La Culture n’appartient à personne et elle est ancrée à divers degrés en chacun de nous. Il en va du même chemin pour les tauromachies. Et ce ne sera pas si mal que de l’admettre. Comme d’admettre que le bonheur des uns peut être un puits sans fond pour les autres…

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A propos de l'auteur

Lilou

grand voyageur, arpenteur du monde, donc découvreur.

 

Professeur d'histoire géographie, donc, passeur.

Commentaires (3)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    13 juillet 2014 à 08:01 |
    « La corrida est barbare », c’est vous-même qui le dîtes. Pour autant – à la différence d’un grand nombre - je ne la condamne pas, pas plus que la chasse ; je condamne encore moins les lâchers de taureaux, comme à Pampelune : là, au moins, l’animal a une vraie chance, et de proie, il peut devenir prédateur…
    Il reste que, dans la tauromachie – la vraie, à Pampelune, on joue simplement à se faire peur - le spectacle de la destruction à petit feu du taureau rappelle les jeux du cirque, dont elle n’est qu’un avatar : panem et circenses ! Il y avait d’ailleurs, dans l’ancienne Rome, en dehors des combats entre gladiateurs, des luttes entre un homme et une bête féroce (des lions notamment). C’est cette jouissance morbide, cette schadenfreude, comme on dit en allemand (litt. la joie (Freude) que procure le dommage (Schade) causé à autrui) qui m’empêche de « sympathiser » - au sens étymologique d’éprouver le même « pathos » - avec les amateurs de corridas. Cet amour du sang versé est à la fois barrésien (cf. « du sang, de la volupté et de la mort ») et païen : les grands saints (François d’Assise comme, en Russie, Serge de Radonège) considéraient les animaux comme des frères, presque des images de Dieu. Certes, n’étant pas un saint, je mange des animaux et donc accepte leur mise à mort. Ce que je regrette – sans la condamner, je le répète – c’est cette cruauté qui git au fond de la barbarie…

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    • Martine L

      Martine L

      13 juillet 2014 à 08:15 |
      Oui, je suis d'accord ; c'est bien cette cruauté au fond de la barbarie... j'ajouterais des origines, puisqu'en Crète minoenne, déjà, le taureau ( le minotaure en fait) fait l'objet de magnifiques fresques. Mais, qui dit taureau ne dit pas forcément mort ( au grand regret des vrais amateurs qui nous chantent ce jeu de la mort , en termes de symbolique) ; les courses camarguaises par exemple, sont de vrais jeux ; de même peut-être, Lilou, vos courses landaises ?

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  • Sabine Aussenac

    Sabine Aussenac

    12 juillet 2014 à 13:58 |
    Oui, j'aime, bien sûr.
    Cette écriture qui danse notre Gascogne, ces mots qui sonnent l’hallali non pas du taureau, éternel combattant, ni du toréador, Prince de l'Arène, mais de ces tièdes compromissions de notre modernité bien-pensante.
    On peut aimer le combat sans être guerrier.
    Lilou, je t'attends l'an prochain pour les joutes solaires du Prix Hemingway. Je te gage vainqueur.
    Un bel été à toi, frémissant et heureux.
    http://www.sabineaussenac.com/cv/portfolios/document_dans-l-air-cette-dansante-joie

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