Arts graphiques

Marius Borgeaud à La Fondation de L’Hermitage de Lausanne

Ecrit par Valérie Debieux le 19 septembre 2015. dans La une, Arts graphiques

Marius Borgeaud à La Fondation de L’Hermitage de Lausanne

Il y a beaucoup de solitude dans les tableaux de Marius Borgeaud. Une attente, et parfois un vide qui raconte toujours une histoire. Que de lumière. Toujours à travers la fenêtre ouverte. Très souvent, la Sainte Vierge est représentée sur ses toiles. De temps à autre, un dormeur dans un café, assis non loin de joueurs de cartes en pleine conversation. Avec un perroquet ou un chat pour témoins de la scène. Sinon. Aucun folklore représenté du pays breton. Juste l’humain. Le paysage et la vue qu’offre une fenêtre…

La ligne est épurée, le style réaliste. Borgeaud aspire le visiteur dans sa peinture, il lui transmet sa passion pour la Bretagne. Il peint le Morbihan, à Rochefort-en-terre. Là-bas, il rencontre l’amour, « Mado », alias Madeleine Gascoin, qui partagera sa vie pendant près de sept ans et il l’épousera moins d’un an avant sa mort. Mado, sa femme, son double, son modèle, omniprésente sur ses œuvres peintes : elle y incarne tantôt la Parisienne débarquée en Bretagne, tantôt la liseuse dans une chambre, ou encore la serveuse derrière le comptoir d’un café…

Nombreuses sont les toiles que Borgeaud a peintes dans sa chambre d’hôtel en Bretagne ; sa chambre a d’ailleurs œuvré à réitérées reprises comme modèle de ses toiles qu’il transformait au gré de son imagination. Sa fenêtre lui offrait une vue vers l’extérieur et il faisait entrer la lumière à l’intérieur de ses toiles jouant ainsi avec l’ombre des objets se trouvant dans la pièce.

Borgeaud aimait peindre éloigné de ses confrères qui séjournaient dans le même hôtel que lui. Cette mise à l’écart volontaire apparaît sur ses toiles ; cet amour pour la solitude se retrouve parfois dans la représentation des lieux publics bretons, avec très peu de personnages. Même si d’ordinaire ces lieux-là grouillaient de monde, sur ses tableaux, la foule se métamorphosait en vide, image fort différente de la Bretagne de l’époque.

Francis Bacon Le Magnifique Côté muet de la vie de deux labels : Vat 69 et Velasquez

Ecrit par Luce Caggini le 10 juillet 2015. dans La une, Arts graphiques

Francis Bacon Le Magnifique Côté muet de la vie de deux labels : Vat 69 et Velasquez

Un jour je rencontrai un homme. Il était très beau.

Nous avons pris nos pinceaux nos tubes et nos pigments et nous sommes partis bras-dessus bras-dessous. Je ne savais rien de lui il ne saura jamais rien de moi.

Nous ne parlions pas la même langue ; l’une venait du nord et l’autre du sud.

Lui était naturellement homosexuel et moi je pensais : si tu pouvais être un homosexuel-hétérosexuel tu serais le parfait maître de nos parentissimes pigments pareils à nos magistrales images de la vie.

Même Michel-Ange unissait sa voix aux nôtres : « Bacon dépeint le bénévolat de la vie et de la mort pendant le moment même où il peint un homme en pleine intimité avec sa chair vivante juste avant de passer dans l’ombre du tableau. Même Marie réaliserait aventureux de marier le rouge et le noir avec autant d’art et autant d’omerta que dans ce Triptych où la vie commence entre deux parois, brutale à peine engagée dans le monde des humains comme écrasée par un rocher de granit pour finir en plein emploi de temps dans le réglementaire mariage du sempiternel mirage des imitations de la variété des arpenteurs de l’immensité de la planète Art ».

Ce Triptych est manufacturé comme on dirait rué hors des parois vaginales d’un muet nudifié par une variété de femme sans imagination mais centralisée sur une méthode de modèle rare pour mettre bas. Même Michel-Ange murmurerait, mais de qui Dieu s’est-il moqué ?

Dans ce management entre charme et rugissement, entre image et tuerie de l’image, entre mutisme, magnétisme du tableau et aptitude à émulsionner le rudimentaire et l’immense complexité de la créativité, mon imagination de compagne de la monstrueuse et magnifique toile de 1951 riante du sang versé narquois mystique virginal nordique musclé veineux, vit cette veine animée par la vie quand elle atteint le sublime de l’image de la voracité de la vie.

En cheminant nous arrivâmes à la moitié du chemin, « nel mezzo del camin », répugnant à nous dire au-revoir malgré le magnifique moment partagé dans les méandres d’un corps naturellement harmonisé dans le monde des pigments et des pinceaux en soie astiqués comme une argenterie usée depuis belle lurette mais encore en état de faire semblant de briller.

Reflets des Arts Petit portrait de Jean Fouquet

Ecrit par Johann Lefebvre le 27 juin 2015. dans La une, Arts graphiques

Reflets des Arts Petit portrait de Jean Fouquet

Tandis que le gothique international s’essouffle, l’Anglais lui est toujours présent, il est installé à Paris et semble s’y plaire, contrairement aux artistes qui ont préféré s’exiler en d’autres provinces, à l’image même de la cour de France qui est installée à Bourges et entreprend d’embellir les rives de la Loire. La Renaissance perce doucement mais sûrement et, du nord au sud, les styles glissent, se métamorphosent. Le style courtois s’est évaporé avec cette nouvelle ébullition : par exemple dans les Flandres, par l’influence des ducs de Bourgogne, le réalisme bourgeois s’est emparé du marché des nouveaux riches, banquiers, armateurs (la découverte de l’Amérique a trente ans), les grands producteurs textiles, et la nouvelle esthétique de cette figuration artistique a développé un attrait pour le détail des visages et des matières (Van Eyck, Robert Campin…), de la perspective dite aérienne ; tout comme en Italie, l’école du Quattrocento fait exploser le gothique courtois et impose de nouvelles constructions dans l’appréhension de l’espace (la perspective) avec, là encore, des matières enrichies, des détails, de nouvelles couleurs (Piero della Francesca, Leon Battista Alberti…).

Jean Fouquet est né vers 1420, vraisemblablement à Tours, au moment même où se met en pause le très riche travail français d’enluminure qui avait illuminé l’esthétique des quatorze et quinzième siècles. On ne sait ni où ni comment il acquiert sa formation de peintre, mais des indices indiquent qu’il n’a pas été en apprentissage à Paris bien que dans son style nous retrouvons les traces stylistiques du Maître de Boucicaut (1), ce qui n’est pas extraordinaire puisque ce dernier avait lui-même formé et/ou influencé des maîtres de la région ouest. Ce qui est certain, c’est que Fouquet est en Italie entre 1444 et 1446, à Rome pour être exact, puisqu’il y fait un portrait du pape Eugène IV (2), comme l’attestent Filarete dans son « Traité d’architecture » édité vingt ans après, ou Vasari dans son recueil biographique « Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes », ouvrage que j’ai déjà évoqué dans l’article « Arts florentins du XVe siècle Florence et le Quattrocento ». C’est à l’occasion de ce séjour italien, que les influences de Fouquet vont s’enrichir, en particulier au contact de Fra Giovanni da Fiesole, plus connu aujourd’hui sous le célèbre nom de Fra Angelico…

On ne sait pas exactement quand Fouquet revient en France : le portrait qu’il réalise de Charles VII (1422-1461) n’indique en rien une quelconque proximité avec le pouvoir, mais par contre son illustration du lit de justice tenu à Vendôme en 1458 signale une réelle présence dans la vie de la cour à cette époque. À la mort de Charles VII en juillet 1461, Fouquet est sollicité pour participer aux obsèques – peut-être veut-on lui faire faire un portrait funéraire du roi – et quelques mois plus tard, à l’automne, on lui commande « les plans et échafauds et mystères » pour recevoir Louis XI à Tours, mais le projet est oublié en raison d’un roi qui se passionne peu pour les divertissements. En 1466, on trouve dans le testament de l’archevêque de Tours, Jean Bernard, la commande d’un retable avec Assomption pour l’église de Candes dont on a perdu la trace. En 1472, c’est pour Marie de Clèves, duchesse d’Orléans, qu’il enlumine un livre d’heures. Deux ans plus tard, il supervise un projet de tombeau pour Louis XI (neuf ans avant la mort du roi, quand même…) et en 76 il est chargé de peindre le dais pour l’entrée à Tours d’Alphonse V, roi du Portugal. C’est précisément à cette époque que Fouquet entre dans l’histoire officielle puisque les archives royales de 1475 le mentionnent comme « peintre du roi Louis XI », titre pour lequel il perçoit une rente. Les indices biographiques sont donc très pauvres concernant cet artiste, mort entre 1478 et 1481. Il existe également un autre témoignage, en 1477, signé du dominicain Francesco Florio, résidant à Tours, intitulé « De probatione Turonica » (Éloge de Tours) dans lequel il fait référence à un travail de Fouquet réalisé en l’église de Notre-Dame-la-Riche. Pour l’anecdote, notons que c’est dans ce texte qu’apparaît pour la première fois le terme de « Franciæ viridarium » (jardin de la France) pour qualifier la Touraine…

« C comme c »

Ecrit par Jean-François Joubert le 13 juin 2015. dans Ecrits, La une, Arts graphiques

« C comme c »

Je ne suis plus très jeune, milieu de vie, voire fin, enfin encore faim parfois, voire accès souvent, ce tableau s’intitule C comme C coincé dans ma bulle, mon ozone, ma zone sensible, que vois-je dans ce tableau de Jacques-Pierre Lefort monsieur Lefort artiste peintre ! Regardez, observez, divaguez, ayez un point de vue, choisissez une montagne, un détail, et moi dans ce tableau, mon regard voit un oiseau, une chouette hulotte qui comme la pie nous épie sans pour autant nous voler notre âme, la vielle dame.

Petite digression, attention, ne perdez pas le fil, et conservez votre fils près de votre sein, il est votre sang, trêve de bêtises, ma hantise depuis ma naissance est « d’être incompris », et puis si on inverse le mot, il s’agit d’être « pris pour un con » ! assez souvent je le suis, mais suivons la vague de ce tableau, du bleu, de l’ocre, un mot « comme » et une harmonie. Oui, je l’ai choisi sur le site de Big-Bang-Art, car sans connaître l’angle du texte que j’allais créer, sans rien comprendre à la symbolique picturale, il me permet de m’exprimer, de vous dire mince, ne cherchez pas la complexité, laissez-vous porter sur le fil du rasoir, sans s’asseoir et devenir rasoir, coincé dans un non-sens, coincé dans le couloir de ma folie ordinaire, mon cri se fait silence, ironie de mon triste sort, mon sport quotidien est de m’exprimer par cette voix, l’expression de note noire sur papier blanc, en règle générale, ici le problème auquel je m’expose, U.V indice fortiche, personnellement, je ne cherche pas de signifiant, j’y voyage, je vais porter par un vent atone, et j’en fait des tonnes car mon chagrin porte cette initiale, son prénom à ma dame de cœur, mon malheur porte un ventre rond, des robes et paréos et joue sur l’eau, pendant que chaque nuit je me transpose mes maux en images débiles, et me lève sans goût, or aujourd’hui, je compose pour vous un souvenir vague, regarde le tableau, il possède un avantage sur une peinture concrète d’un village, d’un cours d’eau, d’un nuage, mon choix de toile n’évoque rien, je le prends dans son coffre-fort ce monsieur Lefort, l’artiste-peintre est le seul à connaître le sens de sa toile, pour moi, il est une évasion, une piste aux étoiles, une toile abstraite que je traite au mieux car je voyage en compagnie de son esprit de rébellion, son arrogance à imaginer un univers singulier, être et ne pas avoir, devenir avenir et conserver son passé, quand mon regard s’abandonne sur cette toile, recouverte de plume, son pinceau me donne de la joie, de la veille au grain, un voyage désabusé dans une suite sans logique, pour n’ayez pas peur sans panique, je m’exporte sur la nappe-monde, construis un nid, m’écarte de l’ennui, m’évade de ma vie, être triste que je suis je jongle et deviens saltimbanque, pas pour créditer ma banque, cela je n’en ai cure mais pour plaire à une absente qui visionne mon sens de la vie, un non-sens absolu, un chagrin solitaire inviolable, une pensée qui s’intitule, et je ne l’ai guère fait exprès, « C » la première lettre de mon démon, bon je vous quitte sur ce dernier mot avant d’éteindre dans un torrent de larmes, la toile vous parle, elle cause de la pluie, du beau temps, de rien du tout, ou du grand tout, elle est à elle seule un univers, celui d’un vermisseau (vers mis sot) que je suis et sans grand mot me plaît, alors monsieur Lefort, oui, merci et continuez je vous en prie à faire vivre votre science du pinceau ! Un pince-oreille me guette, je me projette ailleurs, dans un monde futile d’être Humain désincarné, bout de viande qui peine à attendre la loi de la chaîne élémentaire, devenir à son tour un terrain de jeu pour une tribu de vers, adieux messieurs dames, évidemment tout droit de reproduction serait contraire à la loi, foi de célibataire en pâture, qui a paumé son goût de l’aventure et s’efface face au soleil, sans désagrément, sans voile sur mes yeux, alors aimez ou pas ce tableau, il anime le pantin que je resterai sans fin !

Reflets des arts : La Galerie La Poissonnerie à Marseille présente « Histoires d’Hommes »

Ecrit par La Rédaction le 23 mai 2015. dans La une, Arts graphiques

Françoise Sémiramoth (dessins), Françoise Donadieu (textes et lecture), Christophe Labas-Lafite (lecture), Exposition du 30 Mai au 12 Juin 2015

Reflets des arts : La Galerie La Poissonnerie à Marseille présente « Histoires d’Hommes »

Avant propos

Françoise Sémiramoth (plasticienne), Françoise Donadieu (écrivain), deux artistes échangent et partagent leurs visions de l’homme, des hommes, à travers leurs pratiques artistiques. Françoise, du latin francus : de condition libre. Deux femmes libres s’interrogent et nous interrogent.

J’ai rencontré Françoise Sémiramoth dans son atelier, à Marseille, l’été. Chape de chaleur sur la ville calcaire : une lumière blanche, perçante, qui met à nu, lorsqu’on y prête attention en marchant dans la ville, les contours des hommes et des femmes qui l’arpentent. Marseille, ville du sud, déjà un peu ailleurs : en descendant du train de Paris, apparaît si clairement la mouvance des corps : les prémisses d’une mise en scène des genres, déjà écrite. Les stéréotypes se questionnent alors là-bas, ici, partout. Dans Histoires d’hommes, c’est la condition masculine qui est visitée. Les hommes rediscutés. Les hommes fantasmés.

« Madame Bovary, c’est moi » « Tu seras un homme, mon fils » : ces formules, devenus des poncifs, nous accompagnent et forgent aussi nos représentations : un homme ne pleure pas, un homme est fort, un homme est musclé, un homme est un homme. Il ne s’habille pas en fille, il est plein de sa virilité, celle qui le définit. Et pourtant, Françoise Donadieu autorise ici une autre parole : celle de l’homme qui joue. Il jouit de prendre son pouvoir en vivant concrètement son ambivalence dans Some like it hot : « J’adore les belles matières, la soie, le satin, la dentelle et les sentir sur moi, un voile sur ma peau, la douceur du nylon gainant mes jambes épilées ».

Finalement la femme libre est neuve. Elle s’amuse des codes : elle jouit des combats de ses mères, et pourtant au quotidien elle se bat et sa place est encore à défendre, à imaginer. Quelques décennies en arrière, sexe, argent et même tenue vestimentaire ne se discutaient pas – ne se choisissaient pas. Qu’en est-il de l’homme aujourd’hui ? Et de ses choix ? Si la femme est aussi guerrière, forte, libre, indépendante… est-ce que l’homme peut minauder, choisir sa posture, voguer dans l’ambivalence ? Aujourd’hui l’espace des possibles est ouvert et vertigineux : il se mène des luttes ouvertes, mais au quotidien l’interrogation des places et des rôles se poursuit de manière subtile et continue.

Dans Histoires d’hommes, l’idée n’est pas d’être contre mais ensemble, et de cheminer vers une interrogation commune. La posture, l’imposture : que nous montrent ces hommes ? La matière et le texte les interprètent. Certains jouent, d’autres rêvent, frappent, souffrent, et mettent leurs corps en scène. La masculinité est examinée le long du plaisir solitaire, de la violence à l’embrasure de la folie, de la jungle, du combat, de la guerre, de la vieillesse, et toujours : de l’amour.

Reflets d’ailleurs : Katmandu, ma mémoire

Ecrit par Martine L. Petauton le 08 mai 2015. dans La une, Actualité, Arts graphiques, Voyages

Reflets d’ailleurs : Katmandu, ma mémoire

On frôle les 8000 morts au pays des 8000. Un des pires tremblements de terre depuis…

Les routes de l’Everest, le Teraï des tigres silencieux, la vallée, si verte, des rizières, son chapelet de neiges himalayennes – à les toucher – telles qu’on les voit, subjugués, dès la sortie de l’aéroport. Katmandu, mon amour, si les voyages peuvent être de cet ordre-là –  or, ils le sont – alors, Katmandu, bien sûr ! Combien sont-ils, ces lieux du monde, où nous sommes restés si peu, et, où, depuis, la marque en nous est indélébile ? Si peu, ou tant ? C’est comme les gens – ceux qui sont importants, cela n’a souvent rien à voir avec un comptage mathématique. Aimer, c'est tellement autre chose.

J’aurais pu aborder ce pays par la littérature un peu convenue des « Chemins », ou – si seulement ! – être de ce troupeau de grands jupons à fleurs, dès 68 – le Népal, c’est tellement 68 ! Il m’a fallu attendre des années, et la géographie, un gamin, un compagnon – un collègue, aussi (qu’il doit pleurer, l’ami Serge !) pour, en pleins congés d’été, atterrir dans le petit aéroport, et d’entrée… respirer. On est – enfin ! – en altitude (plus de 1500 mètres en ville) après les touffeurs de Delhi ; une fraîcheur unique se fait sentir : le verre d’eau dans le désert. C’était une fin de matinée ; tout ce vert dès le hublot ! après le sec du Rajasthan (rien n’est vert comme là-bas au pied de l'Himalaya, si ce n’est la Corrèze). Comme tout le monde, on arrivait d’Inde – ses mystères, la boule dans la gorge avec la misère du Nord, la foule immense et l’humidité indescriptible de la Mousson à Bénarès, le cœur de la mort/vie sur terre. Sans doute, n’apprécie-t-on bien le Népal que par la porte d’Inde…

1996 ; voyager était année après année notre luxe, notre culture, de façon d’être, comme notre spiritualité à nous, et ma foi, ce n’est pas ce que nous avons le plus raté dans la montée en graine de notre Cédric, dont le plaisir était, je crois, cet été-là, de communiquer en anglais, sa langue préférée (bonheur absolu quand ça réussissait – l’accent anglo-népalais aidant).

J’ai vu des photos de la ville depuis ; comme elle a changé ! Grandie, comme une adolescente boutonneuse, grincheuse. Constructions, anarchie, motocyclettes crissantes, pollution inimaginable (fermez les yeux, vous y êtes ! reniflez, vous y êtes aussi). J’en garde, pour moi, le souvenir de quartiers calmes – maisons basses de briques rouges, de l’herbe (attention, banale ! ) poussait partout sur les trottoirs. Un dénuement de haut d’échelle – c’est un des pays les plus pauvres du monde, mais – étonnant – qui ne nous saute pas au visage comme la misère de l’Inde desséchée, surpeuplée qu’on venait de quitter. Représentations, impressions… en voyage, les chiffres – les données – de la géographie gardent une distance prudente. Des taxis (j’ai oublié leur couleur ; allure un peu britannique) nous amenaient en trois tours de roues pas vraiment neuves de notre hôtel cosy à la piscine si froide, au centre de Katmandu, le vieux, l’éternel, celui qui maintenant est poussière. Dire ce qu’on ressent, en arrivant, au détour d’une ruelle plutôt noire et enfumée, sur Durbar Square ! Le Népal des Newars. C’est la même chose dans les autres villes de la vallée, Bhaktapur, la somptueuse, Patan, la royale ; tout à moins de 30 km de la capitale ; tout, par terre, maintenant, nous dit-on. Comment en parler : le souffle coupé, genre peut-être Angkor que je ne connais pas ; en plus intime. La plongée directe dans un temps ancien, depuis leur brillant Moyen Age (les bâtis Newars remontent au XIVème ; beaucoup sont du XVIIème siècle) quelquefois restaurés récemment – tant de tremblements de terre – mais qu’importe, l’impression est la même : magique. Plein les yeux, tous les sens jusqu’à l’odeur du bois. L’art Newar est unique, limité, à part, et, figurez-vous, parfait. Art de la brique rouge et surtout du bois sculpté, mais aussi entrelacé (ni clous, ni tenons et autres mortaises). Empli de ces petites sculptures fines et figuratives que le continent indien sait si bien manier. Façades noires et rouges, toits de pagodes superposés, beauté, élégance, proportions. Toutes les mythologies défilent en bandes sculptées, Hindouistes (surtout) mais aussi Bouddhistes. Terre de syncrétisme que le joyeux et tolérant Népal, qui ne cesse de fêter cette religion, puis l’autre ; 1 jour férié sur 3, ne dit-on pas ! La terre reste battue, « médiévale », les gens vaquent à leur quotidien, au milieu de « Versailles » ! le Népalais d’aujourd’hui, est là, dans son environnement, qui compte – aussi – ces merveilles qu’on ne met pas sous cloche. Impression déjà ressentie au Rajasthan voisin dans ces Haveli (riches cités marchandes), où le somptueux du passé cohabite avec la rue, les vaches, la saleté. Donnant un curieux toucher de la réalité même du Passé, du leur, mais aussi du nôtre, où, sorti du château, on tombait dans la fange…

Repartir ; finir de marcher dans ces petits villages « tibétains », où espace-temps éclatent comme dans le meilleur film de science-fiction. Combien de fois l’idée m’est revenue, en croisant des photos, ou, tout bonnement, le souvenir… et puis, on oublie, ou on va ailleurs. Jusqu’à ce jour d’Avril – il doit encore y faire froid – où quelque chose de noir a fondu sur nous : ainsi, c’en est fini de toute la beauté de ce monde, de cette mémoire, de ces vies d’hommes et d’enfants. Bhaktapur et Patan seront un jour reconstruits – à l’identique, et assez vite, sans doute. Quant aux vies qui portent la mémoire…

Reflets des arts : Velasquez : avant et après

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 02 mai 2015. dans La une, Arts graphiques

Reflets des arts : Velasquez : avant et après

Je suis toujours étonné du nombre de gens qui font la queue sous la pluie pour voir des expositions de peinture. Moi, c’est normal parce que j’écris pour Reflets du Temps. Mais tous les autres. Des touristes même, des étrangers ! C’est vrai que par ce temps, hier sur Paris, les bateaux Mouche ce n’était pas super.

Bon, je vous résume. Musée Jacquemart-André exposition De Giotto à Caravage. Onze heures trente du matin. Pas de file d’attente. Public bobo âgé, très Saint-Philippe du Roule. Musée pratique parce que cafétéria très chic dans ce palais très classe. Je ne vous dis pas si c’est une bonne table (ce n’est pas ma chronique dans RDT) parce que j’ai juste mangé un pain aux raisins en sortant (excellent) dans une boulangerie. Quand on doit couvrir trois expos dans la journée pour RDT, on ne mange pas ! Les tableaux ? Ce sont ceux de la collection Longhi : trois Caravage, un du début, un du milieu et un de la fin, deux Giotto et quelques précurseurs ou contemporains du bon Florentin et beaucoup de suiveurs du vilain Milanais, le tout fort beau, fort instructif, simplement un peu confiné dans les petites salles saturées des fragrances dominicales de la bourgeoisie cultivée. A conseiller aux parisiens mais facultatif pour les autres.

Treize heures, Grand Palais. Queue sous la pluie même pour ceux qui, comme moi, ont acheté un coupe-file sur Internet. Exposition Vélasquez. Attention, sans Les Ménines qui ne se déplacent pas ! Mais il y a de quoi se régaler les mirettes. D’abord, on apprend que le jeune Diego a été dès quatorze ans l’élève d’un certain Pacheco qui lui faisait peindre des tableaux religieux dans le genre, comment dire… religieux, quoi ! Ensuite il va se promener à Rome et là il découvre le Caravagisme. Ça commence à devenir intéressant. Deux tableaux essentiels : La Forge de Vulcain et La Tunique de Joseph ; ça ne se raconte pas, ça se savoure. A signaler encore, entre autres, un portrait de femme que moi j’aurais daté des années 1930 mais sûrement pas de 1650 et la Vénus au miroir (« la plus belle nuque de la peinture » dixit je ne sais plus quel pudique expert qui entendait « les plus belles fesses… »). On ne devait pas montrer ça à l’Infant Balthazar Carlos dont Velasquez va devenir le portraitiste officiel ainsi que celui de son papa Philippe IV, de ses sœurs, cousines, nains et bouffons et petits chiens espiègles. Ce que l’on découvre encore dans cette grosse exposition, c’est que si Vélasquez n’a guère eu d’élèves, il avait quand même une petite entreprise familiale montée avec son gendre del Mazo dont plusieurs copies des œuvres du beau-père complètent ce parcours espagnol. Ainsi le beau portrait en pied de l’Infante Marguerite en bleu, par Diego, est repris en vert par del Mazo. On s’arrête évidemment devant le portrait du pape Innocent X qui s’est lui-même trouvé trop ressemblant. Pourtant il a une bonne tête de pape intelligent et réformateur du genre à mettre de l’ordre dans la Curie romaine (déjà !). C’est ce portrait que devait « copier » Francis Bacon en ne l’ayant jamais vu qu’en photo. Et puis, il y a un tas d’autres toiles qu’on voudrait pouvoir regarder tout à loisir, mais la foule…

Reflets des arts : Picardie gothique

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 27 mars 2015. dans La une, Arts graphiques

Reflets des arts : Picardie gothique

La cathédrale d’Amiens pourrait contenir deux fois Notre-Dame de Paris. Je ne sais pas si on a essayé. Ce qui est sûr, c’est qu’elle vaut le déplacement. Proust l’a fait pour traduire « La Bible d’Amiens » de son maître Ruskin. Et en 1900, Amiens n’était pas à une heure de train de la capitale. Avis aux amateurs. Ce n’est pas d’elle que je vais vous parler, mais de quelques autres églises picardes moins connues mais que je vous invite à visiter.  

Abbaye de Saint-Riquier (Somme)

Merveille de blancheur, de luminosité et de noblesse sertie dans un  décor d’architecture classique qui lui va si bien que l’on ne pense pas un instant qu’il s’agit de bâtiments postérieurs de plusieurs siècles qui ont dû être en leur temps outrageusement modernes. Si on a pu parler de dentelle de pierre pour l’architecture gothique flamboyante, ici, il s’agit d’une dentelle fraîchement empesée, dont on pourrait dire qu’elle sort du métier si ce n’étaient les multiples dégradations auxquelles le calcaire tendre des statues condamne le minutieux travail d’artistes anonymes que l’on s’attend à rencontrer, le burin à la main, juchés sur un échafaudage de bois. Mais l’extrême friabilité de la pierre n’est pas seule en cause dans la décollation ou les amputations de ces saints de craie : le vandalisme de l’histoire se charge de ce que les intempéries ont épargné.

À l’intérieur, la splendeur est encore plus étonnante : ce n’est plus la pierre que l’on admire mais le vide vertigineux, magistral et serein d’un espace de pure lumière. A côté de ce cristal taillé dans l’immatérialité de l’air marin ou de la foi chrétienne (c’est affaire de conviction), les ingénieuses alchimies de Soulages à Ste Foy de Conques sembleraient laborieuses. On est dans la plus réelle irréalité possible ; on oublie le temps, l’espace, les contingences et les nécessités. Le cœur s’élève, l’âme plane. Je doute que l’on puisse prier dans un tel lieu, faute d’y exister tout à fait. Mais que sais-je de la prière … et de l’existence ?

Basilique Saint-Quentin à  Saint-Quentin (Aisne)

Ce n’est pas la plus belle des cathédrales, surtout quand on vient d’Amiens, mais certainement une des plus attachantes. Sa façade n’a jamais été construite. Un portail et des murs presque aveugles sur lesquels il nous a semblé qu’on était en train de plaquer quelque chose en pierre très blanche qui fait redouter le pire. Ce qui est extraordinaire dans cette immense basilique, outre la particularité d’avoir deux transepts aussi hauts que la nef, c’est sa reconstruction après l’incendie et les bombardements de la première guerre. Reconstruction miraculeuse alors que le toit s’était effondré et que les colonnes vacillaient sur leurs bases, qui semble avoir été faite par un bon géant pas très habile mais porté de bonne volonté. Les murs ne sont pas tout à fait alignés, les colonnes sont un peu de guingois si bien que la nef est un peu plus large à hauteur du toit qu’au sol. Pour les vitraux, on a dû faire appel à des artistes modernes pour remplacer ceux qui étaient brisés. Le tout donne une impression très émouvante de chantier perpétuel. C’est d’ailleurs la réputation de cet édifice censé ne jamais avoir été commencé et ne jamais devoir être achevé.

Serge Poliakoff, le magicien de la Place Rouge

Ecrit par Luce Caggini le 27 mars 2015. dans Ecrits, La une, Arts graphiques

Serge Poliakoff, le magicien de la Place Rouge

Il faut entrer sans l’ombre d’une quelconque intention parmi les œuvres de Poliakoff au Palais de Tokyo. On ne découvre pas Poliakoff, pas à pas. Embrasser la première enfilade, puis la seconde enfilade puis la troisième enfilade au pas de course en évitant soigneusement le bla-bla de circonstance sur le grand écran de la salle obscure. Après avoir reçu un jet de Poliakoff en pleine face, inhalé toutes les particules encore grouillantes, gesticulantes, les manipulations intensivement provocatrices de ces portions de peintures, repartir sur la pointe des pieds, poser une tiare sur sa tête, un châle sur ses épaules au même titre que les traces des empreintes du Russe, parce qu’il a scellé son sol natal dans le « même tableau sans cesse recommencé » avec un point d’ancrage sur chaque toile, une tache de naissance. Ainsi vous aurez traversé une datcha en folie.

Une escale pour vous repoudrer le nez. Revenir en arrière pas à pas le nez par terre et refaire le même tour. Par générosité vous serez admis à percevoir un accord purifié des basses d’une guitare menant le bal entre des poupées russes ayant un passé de saintes. Mugissements d’un artiste en flammes, éclaté en pans enluminés intégrant trois punitives dures périodes induites par la très Sainte Russie, des misérables bolcheviques, et mille chants de toute la nomenklatura musicalement imaginée par un exilé russe.

Dans chacune de ses œuvres le dédoublement de la terre de naissance et de la terre d’accueil. Éblouir avec de l’argent, de l’or ou des diamants, endormir avec des fleurs de pavot, lunatique, euphorique, éperdu musical, viralement merveilleusement géométriquement Poliakoff.

Reflets des arts : Clair obscur chez Antonello da Messina

Ecrit par Luce Caggini le 14 mars 2015. dans La une, Arts graphiques

Reflets des arts : Clair obscur chez Antonello da Messina

Puissance et froideur exacerbée jusqu’à l’incandescence de l’Annunciata chez Antonello da Messina.

Assidûment attirée par cette œuvre de marbre sans union charnelle avec le ciel, je reviens voir la jeune fille qui surgit brutalement de l’obscurité d’un rêve de peintre s’insinuant dans le lieu improbable du rêve, passé le dernier froissement d’aile de l’ange. Paradoxe d’une vierge dépouillée de la tradition, délogée sans pouvoir la réinsérer dans son temps car son temps est notre temps. Le temps éclipsé de l’art, de la chapelle, du monastère.

Je suis là, ma curiosité ranimée rebondissante à scruter pour savoir si je ne serais pas passée à côté de la partie cachée du voile de cette Vierge. Le temps de deux battements de cils à sonder la partie qui appartient à la terre et celle qui appartient au ciel, parce que le ciel est absent avec cet équilibre parfait d’un édifice monumental alors que c’est une très petite toile.

Perdre la raison et croire en Dieu avec elle ?

Perdre la vanité du mot Réalité ?

That is the real meaning of perdre les pédales.

Antonello da Messina témoigne d’une vision sans être entraîné par l’émotion du rêve de Marie. Un jeu de distance entre le peintre et son modèle. C’est un peintre du futur dans le monde chrétien car celle qui est « annoncée » dans la grandeur des bleus et la voracité du noir, cette Marie pourrait aussi être Meryem l’arabe : مريم, la madone devant la Kaaba. Rien de ce portrait pourrait faire penser à une jeune juive entravée dans la tradition chez les Juifs du Moyen Orient.

La vierge de l’Annonciation ne soumet pas à l’attendrissement.

Je suis face à une jeune fille consciente, qui a repris ses esprits après avoir été fortement saisie de stupéfaction. Regard presque dénué d’expression, un embarras qui pourrait poursuivre le spectateur. Observation plus que sérénité dans le regard de cette jeune paysanne au grand voile sans ornementation, style haute couture.

C’est une œuvre échappée comme son sujet, comme l’ange.

Il y a un vent du Nord dans cette toile qui se serait payé un petit tour en Sicile comme si son créateur avait simplement agi par esprit de partage avec les peintres Flamands qu’il regardait.

Visage où une indécision se murmure aux coins de la bouche. Au premier abord, je n’en avais pas ressenti toute la force, puis c’est là le lien où entre le doute : une bouche fermée, un son qui ne peut sortir. Soudain le choc d’un ancrage dans les rites artistiques du vingtième siècle donnant à son œuvre une lumière bien plus magnétique que celle des résonances d’une grande explication d’un savant savantissime. Étonnante peinture de la Renaissance qu’un Picasso aurait pu signer. Le triangle du voile, les triangles, le monde en trois dimensions ; à l’envers l’image affiche la forme ovoïde du visage. Le ton bleu sombre du voile, le ton miel du visage : la terre et la naissance avec la minuscule tache de rouge sang au centre du tableau.

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