Hamsi Boubekeur, un monde pictural en couleurs

Ecrit par Nadia Agsous le 20 janvier 2012. dans La une, Arts graphiques

Hamsi Boubekeur, un monde pictural en couleurs

 

La trajectoire artistique de Hamsi Boubekeur laisse transparaître l’image d’un artiste aux talents multiples qui cultive le sens de la diversité et du renouvellement. Il compose. Chante. Ecrit des contes. Et depuis plus de dix années, il peint. Dessine. Trace. Utilise divers matériaux sur une multiplicité de supports.

Son intérêt pour la chose artistique commence très tôt. A Béjaia, sa ville natale, il fréquente le conservatoire de musique dirigé par maître Cheikh El Béjaoui, chantre de la musique arabo-andalouse.

C’est à Alger où il poursuit ses études secondaires qu’il découvre le chant polyphonique.

En 1979, Hamsi B. est alors âgé de 27 ans. Sa fibre d’homme libre dans une société qui contrôle, musèle, interdit, emprisonne, le contraint à prendre le chemin de l’exil. C’est d’abord à Paris qu’il se pose pendant quelques mois pour s’installer plus tard à Bruxelles.

C’est en tant que chanteur compositeur que Hamsi B. entame sa trajectoire artistique. Sa musique est une alchimie de mélodies de sa terre natale et des notes musicales occidentales. Le mandole, la guitare électrique, le bendir, la batterie, la derbouka, le saxophone, la ghaïta, le synthétiseur, se mêlent et s’entremêlent afin de donner naissance à une mélodie harmonieuse caractérisée par une touche d’originalité.

De ses chants se dégagent une forte odeur de liberté, d’espoir et bien d’autres valeurs humaines qu’il chante haut et fort. En sus de ses productions discographiques (45 tours, 33 tours…), il est l’auteur de musiques de génériques de films (Kateb Yacine : l’amour et la révolution du réalisateur Kamel Dehane.

Avide d’explorer, d’expérimenter et d’innover, Hamsi B. se lance dans la production de contes pour enfants et réalise un livret 45 tours au profit de l’UNICEF : Si tu veux la Paix, prépare l’enfance, et un livre-cassettes : Contes berbères de Kabylie.

En 1988, par le fruit d’un pur hasard, il se verse dans le champ de la peinture de style naïf. Il expose dans plusieurs pays et obtient, en 1989, le premier prix du concours international organisé par le Musée d’art naïf de Lasne (Belgique).

Dans son vaste appartement qui lui sert d’atelier, une multitude de tableaux, d’assiettes peintes sur céramique à froid, de miroirs, de plaques en bois décorés recouvre son espace mural. Doucement, lentement, l’œil se laisse bercer par le souffle du cœur qui transporte dans un ailleurs que le peintre se représente lumineux et chaleureux. Et voilà que le regard se laisse éblouir par cette peinture figurative du détail, de la minutie, de la simplicité, de la spontanéité. Une représentation picturale qui célèbre la vie dans ses facettes multiples et met en perspective des motifs inspirés de l’art pictural berbéro-kabyle. Alors que l’œil poursuit le cours de sa contemplation à l’intérieur d’un monde sublimé, une kyrielle de portes multicolores ouvrent sur des paysages et des scènes de vie quotidienne d’un espace géographique bien déterminé : la Kabylie natale du peintre. Ce pays qui brille par ses couleurs chaudes et éclatantes où dominent le rouge, le jaune, le vert… Et voilà que le regard est propulsé au cœur du soleil, de la chaleur et des symboles de l’Algérie. Son Algérie ! Celle qu’il a forgée au fil des jours et des heures dans les méandres de son exil créateur.

Incontestablement, la peinture de Hamsi B. évoque la fête, les valeurs humaines, la joie de vivre, la nature, la vie rurale, l’entraide, la solidarité, la générosité. Le pinceau à la main, l’imaginaire en mouvement, il fait appel à ses souvenirs d’enfance afin d’apaiser sa douleur et la nostalgie qui étreint son cœur.

Le palmier. L’olivier. Le cactus. Les villages nichés dans les interstices des montagnes. Les marchés. Les places animées par les hommes. La mer. Les arbres en fleurs. Des hommes. Des femmes. Des enfants vêtus de vertus retournent la terre de leurs mains belles et nobles. En les peignant, le peintre les immortalise. Et les offre à notre regard dans la beauté de son geste créateur.

De Bruxelles Hamsi B. reconstitue les merveilleux et fascinants visages de l’Algérie. Au cœur de son exil, il tait sa douleur et sa nostalgie par un, deux, trois… coups de pinceaux.

Le geste créateur ! Le geste salvateur ! Et création d’un tableau. Naissance d’une foule de personnages. Des histoires en suspens qui n’ont qu’un seul désir : venir au monde et graver leur récit sur les deux rives de la Méditerranée. Ce pont qui lie et relie les uns aux autres et qui vient nous rappeler que la vie est un éternel va et vient des humanités et des cultures.

Et l’artiste donne libre cours à son instinct créateur. Dans les années 1995-1996, Hamsi B. crée l’association « Afous » dans le cadre du projet « Les mains de l’espoir » qui a reçu le label « Action phare pour la culture de la paix » de l’Unesco en 2000. Au fil des ans, cette initiative en faveur de la paix dans le monde a pris une ampleur internationale. Depuis le premier atelier organisé en décembre 1995 à Molenbeek (Bruxelles), La ronde de l’espoir, rebaptisée plus tard La ronde universelle a fait du chemin, sillonnant les communes bruxelloises, la Flandre, la Wallonie puis bien d’autres pays : France, Bosnie, Algérie, Hollande, Allemagne, Sénégal… Durant ces ateliers, les participant(e)s étaient invité(e)s à dessiner l’empreinte de leur main sur une feuille et à l’agrémenter d’un dessin et/ou d’un message de paix. Cette action à visée humaniste a obtenu le soutien et l’adhésion d’un grand nombre de personnalités de par le monde telles que l’Abbé Pierre, Yasser Arafat…

En 1998, Hamsi B. est sollicité par les autorités belges pour décorer la station de métro Lemonnier à Bruxelles. Le peintre s’inspire du projet Les Mains de l’espoir et réalise une œuvre qui se décline sous la forme d’une quarantaine de mains qu’il peint sur des panneaux de multiplex marins qu’il coordonne en trois ensembles de cinq mètres de haut accrochés sur les murs des quais du métro. En décembre 1999, la station Lemonnier, ornementée de ces mains, symboles de métissage et porteuses d’un message de paix, est inaugurée en la présence de personnalités belges et algériennes. En 2007, des travaux de réfection s’imposent. Les panneaux de bois plaqués sur les murs en ciment sont remplacés par des tôles émaillées. Mais avant d’être sérigraphiées, les mains sont dessinées à l’encre de Chine et ornementées de motifs inspirés de l’art pictural berbère auxquels viennent s’ajouter des dessins créés par le peintre. Ainsi, « une trentaine d’œuvres ont été combinées, reproduites, agrandies dans seize dimensions différentes ». Au total, trois cents panneaux ont été produits et recouvrent les murs du métro Lemonnier que Hamsi B. rêve de rebaptiser « la station du bien-être ». L’inauguration de la nouvelle station de métro ornée des nouvelles mains aux motifs berbères a eu lieu en avril 2009. L’histoire de ce remodelage et de cette transformation a été filmée par Yves Gervais et Stéphanie Meyer à travers leur documentaire Une empreinte de la vie.

En 2005, Hamsi B. se lance dans la réalisation de bannières, nouvelles  créations qu’il intitule Paroles tissées. Celles-ci se déclinent sous forme de longues bandes de papier ornementées de motifs et de dessins géométriques, en couleurs et en noir et blanc, inspirés de l’art pictural berbère que le peintre, devenu graphiste, reconfigure au gré de son inspiration et de son imagination. Réalisées à l’acrylique sur du papier spécial, ces longues bandes, qui ne dépassent pas 53 cm en largeur, dénotent l’existence chez le peintre d’une ouverture et d’une volonté d’innover et de renouveler son art, tant sur le plan de la forme que du contenu.

En octobre 2009, Hamsi Boubekeur est promu Officier de l’Ordre de la Couronne à Bruxelles pour l’ensemble de son œuvre.


Entretien : Paroles tissées, les bannières d’Hamsi Boubekeur


C’est à Bruxelles, à la Maison des Cultures de Saint-Gilles que seront exposées pour la première fois plus de soixante-cinq bannières d’Hamsi Boubekeur. Cette nouvelle forme artistique qui se décline sous forme de longues bandes de papier ornementées de motifs géométriques et graphiques, tracés à l’encre de Chine et à l’acrylique, sont inspirés de l’art pictural berbère. A travers l’entretien qui suit, Hamsi Boubekeur raconte comment il est devenu un « artisan-graphiste » qui reconfigure au gré de son inspiration et de son imagination les symboles de sa culture natale.


Dans quel contexte cette nouvelle forme artistique a-t-elle été créée ?

L’idée des bannières a émergé lors d’une période particulièrement difficile de mon existence, en raison d’un problème rencontré lorsque je dirigeais l’association « Afous ». Cette dernière avait été créée dans le cadre de l’opération internationale en faveur de la paix dans le monde : Les mains de l’Espoir. Les agissements d’une personne, ancienne membre du Front national de Belgique, ont sabordé nos actions. Cette situation a beaucoup affecté mon moral. Je me suis isolé. J’ai arrêté de peindre pendant plusieurs mois. Après cette période de passage à vide, j’ai réalisé que je n’avais aucun pouvoir pour changer le monde. Par ailleurs, j’ai pris conscience de la nécessité de peindre. Je me souviens encore de ce jour. J’étais à Béjaïa, ma ville natale. Il me semble que l’idée d’endosser le rôle d’un artisan qui puise dans le fond symbolique berbère était enfouie dans mon subconscient. C’est pour moi un retour vers l’époque où je vivais à Alger, chez ma sœur Khedidja Hamsi, connue en Algérie pour ses créations vestimentaires ornementées de motifs berbères qu’elle brode sur du tissu. Et dès mon retour à Bruxelles, j’ai acheté du papier spécial et j’ai commencé à dessiner, à tracer, à colorer, à imaginer… En plein ouvrage, je devenais un artisan un peu comme les potières, les tisseuses, les décoratrices des murs des maisons.


Pour réaliser ces bannières, vous vous inspirez du fond pictural artisanal de votre culture d’origine. Que représentent ces symboles dans la culture berbère ?

C’est notamment en Kabylie que j’ai découvert ces motifs géométriques. Et d’ailleurs, il existe plusieurs écrits qui analysent la signification et le sens de ces symboles, dont Les grands symboles méditerranéens dans la poterie algérienne de Jean Bernard Moreau (Alger 1976) et Peintures murales et pratiques magiques dans la tribu des Ouadhias de M. Devulder (1958). Ces motifs qui revêtent une dimension symbolique significative sont omniprésents dans la vie sociale et domestique en Kabylie. Ils ornent les poteries, les bijoux, les tapis, les couvertures en laine. Ils sont également utilisés dans une perspective décorative domestique notamment sur les murs des maisons kabyles d’antan. Certains ont une fonction ésotérique et magique. Ils portent bonheur et sont utilisés pour répandre le bien et éloigner le mauvais sort. Cet art graphique revêt également une dimension esthétique. Les formes et les couleurs sont agréables à contempler.


Cette nouvelle démarche s’inscrit-elle dans le cadre d’une rupture avec vos créations précédentes, ou au contraire dans une perspective de continuité voire de renouvellement ?

De mon point de vue, ces bannières sont la continuité d’une démarche artistique qui a commencé il y a plus de vingt années. A travers mes peintures, j’ai voulu mettre en scène la vie quotidienne des hommes et des femmes dans leur environnement naturel, en l’occurrence la Kabylie, ses champs, ses maisons, son soleil, ses coutumes et ses modes d’organisation sociale et spatiale. La création des bannières poursuit un double objectif. D’une part, elle vise à poursuivre ce récit pictural de la vie sociale en Kabylie représentée à travers mes toiles. D’autre part, ces nouvelles créations artistiques s’inscrivent dans le cadre de la continuité du travail mené autour de la thématique des mains agrémentées de symboles berbères et de motifs créés par mon imaginaire pictural. Contrairement aux mains qui représentent des petits supports, les bannières permettent de réaliser des œuvres grandeur nature. J’ai voulu également mettre en exergue la dimension ethnographique des motifs berbères. C’est pourquoi, j’ai demandé à Daniel Laroche, Directeur de la Maison de la Francité à Bruxelles, de produire un écrit relatif à la signification de ces symboles. Ce texte qui sera publié dans le catalogue de l’exposition permettra au public belge de découvrir la culture berbère et de se familiariser avec son art graphique et symbolique.

En tant qu’artiste, je cherche à « poursuivre » l’œuvre des artisans tout en lui conférant une dimension originale, un cachet propre, une destinée nouvelle et un avenir qui se forgera au fil du temps.

Car en m’inspirant de l’existant, je m’engage dans une démarche qui m’oblige à la ré-interprétation du sens de ces motifs et de leur fonction, et favorise la création de mes propres symboles. Je contribue ainsi à l’enrichissement voire au renouvellement du champ pictural symbolique kabyle et berbère qui existe depuis l’antiquité et représente un art millénaire qui caractérise la culture berbère.


Les motifs graphiques représentés sur les bannières sont réputés être un art exclusivement féminin. C’est un moyen d’expression et un savoir-faire des femmes. Est-ce un hommage que vous leur rendez à travers ces bannières ?

La création de ces bannières est avant tout un hommage que je rends aux femmes de Kabylie et d’autres régions de la Berbérie. Leur rôle à travers les âges a notamment consisté à sauvegarder et à immortaliser les symboles de cette culture millénaire. C’est à travers leurs gestes créateurs sur les poteries, les tissages, les murs, qu’une partie de la culture berbère et de sa richesse picturale et graphique s’est transmise de génération en génération. Dans la tradition, les femmes ont la vocation de rester au village. Contrairement aux hommes qui sont contraints de migrer pour trouver du travail et nourrir leurs familles, les femmes ne se déplacent pas. Elles sont sédentaires et ont la mission quasi naturelle de veiller à la reproduction de l’ordre des choses dans l’organisation sociale, y compris dans le domaine de l’art artisanal. En sus de la fonction de l’entretien physique de la famille qui incombe aux femmes, ces dernières sont, selon J. B. Moreau, « seule(s) maîtresse(s) du foyer, gardienne(s) des dieux, prêtresse(s) du rituel traditionnel ».


Quelle est votre part de créativité tant sur le plan de la forme que du contenu ?

Les motifs que j’ai reproduits sur les bannières concernent notamment ceux dont la symbolique est très répandue, telle que la fécondité, la générosité, la bénédiction des dieux et des saints… Mais une grande partie des motifs qui figurent sur les bannières est le produit de ma propre invention, comme par exemple les poissons, l’horloge des saisons, le tournesol ou encore les danseuses. Pour certaines bannières, j’ai innové sur le plan de la forme et j’ai utilisé les motifs berbères pour décorer le sujet.

Dans le passé, des motifs similaires aux symboles berbères ont été retrouvés sur des poteries de plusieurs pays du bassin méditerranéen. Ce qui prouve qu’il y a eu des rencontres et des échanges entre les peuples de cette région du monde. En partant de ce constat, j’ai conçu mes bannières comme le symbole du lien entre les peuples et les cultures. Elles représentent un univers où des valeurs telles que la solidarité, le respect de l’autre, la tolérance guident les actes des êtres humains à travers le monde. L’une des plus grandes bannières intitulée Ma terre est formée de neuf bannières (53 cm x 210 cm). Elle est l’illustration du rêve que je porte en moi : ériger un monde sans frontière, sans guerre, ni haine. Un monde dans lequel chaque être sera porteur de bien pour l’humanité entière.

Les motifs que j’ai reproduit sur les bannières concernent notamment ceux dont la symbolique est très répandue telle que la fécondité, la générosité, la bénédiction des dieux et des saints... Mais une grande partie des motifs qui figurent sur les bannières est le produit de ma propre invention comme par exemple les poissons, l’horloge des saisons, le tournesol ou encore les danseuses. Pour certaines bannières, j’ai innové sur le plan de la forme et j’ai utilisé les motifs berbères pour décorer le sujet.

La figure représentée sur l’affiche est une « déesse-mère » qui symbolise la fécondité, le partage, la générosité, le bien-être… Le corps de ce personnage féminin du nom de Lya est couvert de symboles berbères. Elle tient dans ses deux mains deux instruments de la paix et de la vie : un épi de blé et une bougie dont la fonction est d’éclairer le chemin qu’elle parcourra lors de sa traversée de la mer méditerranée pour répandre les épis de blé récoltés de sa terre baignée de soleil qu’elle a soigneusement entreposés dans la coupe d’offrande qu’elle porte sur sa tête. Lya qui joue le rôle d’un lien entre deux espaces géographiques et ses populations émerge comme la messagère de Dame Nature qui gratifie le monde de ses semences, symboles de la vie et de l’immortalité.


Quels sont vos projets d’exposition ?

En mai 2012, ces bannières seront exposées à Alger, et en novembre 2012 au Grand Duché du Luxembourg. Le projet d’une exposition à Paris, organisée par la Mairie de Paris est prévu pour septembre ou octobre 2012 et ce, dans le cadre du cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie (sous réserve). D’autres pays ont été contactés pour exposer ces bannières.


Entretien réalisé par Nadia Agsous


A propos de l'auteur

Nadia Agsous

Nadia Agsous

Rédactrice

Journaliste

Commentaires (1)

  • Lévy Maurice

    Lévy Maurice

    22 janvier 2012 à 11:39 |
    Un régal que cette découverte artistique !
    Originaire de Tlemcen, ville connue dans tout le Maghreb, j'apprécie vivement cet article et j'en remercie l'artiste et l'auteurt de l'article. BRAVO §

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