Jamie Mc Cartney : la puissance créatrice

Ecrit par Bénédicte Fichten le 14 septembre 2013. dans La une, Arts graphiques

Jamie Mc Cartney : la puissance créatrice

S’agit-il vraiment d’un « reflet du temps », de nos temps mouvementés, dédiés aux corps et à ses apparences, à ses déclinaisons, à ses reflets ? S’agit-il d’un miroir de notre société, héritière des libérations sexuelles, rimant bien avec sexe ? S’agit-il de ces provocations éclatantes réveillant sensations et consciences ? A en croire son auteur au nom prédestiné, la technique du « body casting », révélatrice de ses talents, ne mêle en rien l’érotisme à l’art, l’amour à ses tableaux, la sexualité à ses innombrables images… Difficile de ne pas aimer Jamie Mc Cartney, homme et sculpteur. Son travail est controversé ; il questionne, mais l’humain et son tempérament, ses excès ?! Cela s’est passé cet été, au cœur de l’été 2013, quand le soleil du sud et ses vents contraires nous régalent de leurs tiédeurs.

Je viens de découvrir à Lille dans un livret dédié à l’art, prévue dans le Marais, une nouvelle expo célébrant David Hamilton, autre de nos artistes Outre-Manche des années 70, cet « hommage (spécial) à la peinture de 1984 » et ses propres inspirations esthétiques tirées de Raphaël, Vermeer ou Degas. Les personnages sont auréolés ou voilés par la douceur d’une transparente poésie qui tire sa beauté de corps diaphanes, discrètes nudités.

Dans mon esprit, et depuis nombre d’années, je suis écrivain avant d’être modèle ; suis-je d’ailleurs vraiment modèle selon mon propre point de vue ? J’ai longtemps nié cet aspect de ma personnalité comme une part superficielle de moi-même incapable de me représenter telle que je souhaitais. En tout cas, disons-le, il semble bien que dans mon histoire personnelle il soit assez difficile de savoir qui, de l’écrivain ou le modèle, naquit en premier (aujourd’hui seulement peut-être, alors que je m’éloigne progressivement du jeune âge, je parviens enfin à accepter d’être appréciée pour ce que je parais)… C’est justement ces années-là, tandis que je me trouvais en famille à Agde, qu’un monsieur à mon sens âgé s’approcha de moi : c’était sur les bords de la piscine qui sert maintenant aux après-midis « Glamour » de ce Cap si controversé, lui aussi.

Me voyant seule (tout juste accompagnée par ma sœur et d’autres enfants), l’homme en profita pour venir me parler : ami du célèbre photographe anglais, il recherchait pour lui de jeunes filles susceptibles de poser. Je me souviens qu’il me décrivit leurs voyages dans les pays du nord où la blondeur soyeuse des filles rivalise avec la brumeuse lumière des fjords ; il me semble qu’ils effectuaient à l’époque les premiers castings pour Tendres cousines qui révéla la beauté d’Emmanuelle Béart. Quoi qu’il en soit, trop jeune ou intimidée par ces deux hommes, je refusais. Quelques années plus tard, je sortais avec l’un des modèles masculins du photographe, découvrais ce monde particulier, et acceptais de poser pour Chris Nikolson. Presque identique, le style de l’un et l’autre des photographes dévoilait un temps soucieux d’absolu romantisme. Je posais également pour Cléo Nikolson, qui, selon moi, plus encore que ses masculins compatriotes, révolutionna l’art photographique : elle fut, en effet, parmi les premières jeunes femmes à révéler de splendides clichés de jeunes filles dénudées : cet album Filles-fleurs, prisé par les collectionneurs, se vend désormais à prix d’or.

Les années 80 sont à la mode ; Cléo, elle aussi, est en ce moment, mise à l’honneur : ami du couple Nikolson, un producteur a choisi de retracer cette carrière féminine particulière. Je suis toujours en contact avec Cléo avec qui j’ai posé cet été. J’étais avec mon fils, et le chaud soleil de midi m’invita à entrer dans la boutique « Arts des Corps » à l’entrée du village naturiste : c’est là que nous découvrîmes, entre deux piles d’assiettes en porcelaine et quelques ronds de serviette, les sculptures de Jamie Mc Cartney. Jamie fut invité cet été pour présenter son travail au public français : si quelques moulages attiraient ma tendresse – de petits pieds nourrissons – ou mon admiration – un buste argileux de jeune homme « black » aux pulpeuses lèvres –, je fus vite happée par un tableau, à mes yeux, éminemment « désirable », des rangées de sexes féminins moulés dans le plâtre ou peints à la bombe en gris métallique, accompagnés d’un texte sur la célébrité de l’artiste quant à ce fameux et étonnant tableau. La vendeuse me présenta également une plaque où des rangées de pénis érigés semblaient se contredire, tout en s’accordant.

Les gens qui me lisent connaissant ma passion pour la sculpture et ses éventuelles nudités, sans doute n’est-ce pas un hasard si on m’appelle l’« écrivain naturiste » : Lettres sans mots parlait de la somptueuse élégance de l’Ephèbe d’Agde et soulignait ma complète admiration pour Auguste Rodin et Camille Claudel, notamment par référence certaine à La Danaïde dont je fus très tôt éprise ; mes « clins d’œil naturistes », également, mettaient en valeur cet attrait, tandis que mon prochain roman à paraître, L’Orange-Bleu qui met en scène une jeune sculptrice, est à lui seul un coup de chapeau envers cet univers qui me sied (à cette occasion, j’ai d’ailleurs suivi un ou deux cours qui m’ont permis de modeler en terre une statuette masculine assise tête penchée, dont je suis très fière). La dame de la boutique m’avait mis l’eau à la bouche à me montrer toutes ces anatomies féminines-masculines, et ma curiosité était clairement éveillée. J’en parlais à mon amie Cléo qui fut pour moi cet été un délicieux agent. Un autre jour que j’étais seule en sa compagnie pour préparer notre séance-photos, intéressée à l’idée de mettre en scène le sculpteur, elle demanda à rencontrer l’artiste : pour moi qui termine d’écrire les dernières lignes de ce roman, c’était une merveilleuse occasion d’en savoir plus sur le métier et d’approcher cet homme qui avait eu l’incroyable audace de composer Le Grand Mur des Vagins célébré par la presse de nombreux pays du monde entier. Comme il s’était absenté quelques jours pour un « body casting » à Brighton dans sa patrie d’origine, nous attendîmes un peu. Très peu, finalement, car la motivation était réelle. Cléo souhaitait que Jamie Mc Cartney moule l’arrondi de mes fesses, si possible avec le profil des pieds et le bout de ma chevelure flottante ; elle souhaitait que nous participions au film de sa carrière.

C’est ainsi que je découvris Jamie. Difficile de ne pas immédiatement aimer Jamie Mc Cartney, homme et sculpteur. Son travail est parfois controversé ; il questionne, mais l’humain et son tempérament (…) ?! Cela s’est passé cet été, au cœur de l’été 2013, quand le soleil du sud et ses vents contraires nous régalent de leurs tiédeurs. J’avais vu sa photo sur les murs de l’arrêt de bus et sur les coupures accrochées dans ce magasin d’« arts déco ». Jamie est un garçon nature, vif, et simple d’accès. Sympathique. Cléo m’agenouilla sur une chaise au milieu de la boutique pour lui montrer la pose qu’elle souhaitait me faire prendre ; en véritable professionnelle, elle discuta de choses et d’autres ; comme une novice, j’étais entre ses mains, entre leurs mains. L’écrivain s’effaça au profit du modèle. Ma passion pour les Lettres m’a poussée vers de magnifiques études mais mon expérience photo me renvoie toujours à mes instincts les plus naturels : je crois que mon écriture est le fruit de ces deux contraires, l’inné et l’acquis qui sont en nous, la culture et son yin ou son yang, moitiés complémentaires, tirées des tripes, mais ciselées à la manière d’un joyau. Ce que j’écris (Romans, poèmes) s’exprime de mes entrailles, mais c’est mon esprit et moi en tant que femme qui le peaufinent pour l’offrir au public tel qu’il est publié.

J’étais heureuse à cette idée de participer à une séance avec Jamie et Cléo, malheureusement le producteur, désireux seul de mettre en avant la photographe, ne fut pas convaincu à l’idée de faire participer le sculpteur : c’était très dommage, mais les hommes sont souvent ainsi, finalement possessifs, à l’égard de leurs inspiratrices aussi.

Jamie et moi avions échangé nos cartes, l’aventure ne pouvait s’achever là : l’artiste étant britannique, il me proposa de passer à Lille lors de son retour vers l’Angleterre, pour enfin vivre cette séance de « body casting ». Il semble que ce sculpteur soit l’un des meilleurs de sa catégorie. De mon côté, j’avais déjà eu le plaisir de poser pour Karl Lakolak, plasticien qui illustra mon premier roman, spécialiste du « body painting ». J’avoue aussi : l’une de mes principales motivations du jour était de connaître cette nouvelle sensation du moulage sur la peau, appliqué à mains presque nues. Le peintre coule la couleur sur votre corps et l’étale : c’est un moment de pur érotisme où le fantasme développe toutes ses capacités. La sculpture était-elle apte à livrer ses mêmes émotions dans ma chair ? J’allais le savoir bientôt. Ecrivain, j’aurais apprécié que mes mains soient sculptées, mais Jamie Mc Cartney est tout entier dans un projet d’une incroyable envergure. Non content d’avoir moulé des centaines de sexes féminins (quatre cents à son actif !), il souhaite désormais celer dans le plâtre les formes diverses et variées de lèvres, clitoris et vagins de femmes du monde entier. C’est un homme incroyable. En cela il fascine, par son ambition ; et ce labeur mérite félicitations ! Un travail sur plusieurs années, qui faillit le voir abandonner quand des détracteurs s’en prirent à lui, mais la passion, finalement, l’a repris, et le courage. Il ne faut jamais perdre courage.

Jamie porte un tee-shirt dont le logo représente un « V » majuscule (triangle blanc renversé à l’intérieur duquel se trouve un « appendice » rose), son logo, le logo du Grand Mur des Vagins (The great Wall of Vagina). Dans le livre qui présente son travail, on apprend qu’après des études d’arts aux Etats-Unis, l’homme avait d’autres projets : d’abord spécialiste des effets spéciaux au cinéma, il abandonna finalement cette carrière pour vivre à Londres et ouvrir son propre atelier, une forge d’abord. Les curieux découvriront que cet original réalise également aujourd’hui de très beaux clichés tirés d’un scanner qu’il promène le long des corps modèles, photographiant chaque partie. La taxidermie, également, attira ses profonds désirs, mais ce qu’il m’a le plus marquée, je dois dire, c’est ce masque effectué sur le visage de son père il y a quelques années au moment de sa mort : j’en ai encore des frissons. Pour moi l’art est souvent provocation. L’audace de certains sujets choisis pousse instamment à tirer le chapeau à un artiste, de l’écrit, de l’image ou d’ailleurs. Bien sûr, tout cela doit être vrai, et naître d’un vrai besoin, d’une vraie folie, d’un vrai manque conventionnel. Alors – seulement –, l’émotion jaillit. L’émotion, c’est lorsqu’on est choqué, agréablement ou pas. Pour les « vagins », Eros conviait mes plus lointains souvenirs, pour cette représentation macabre c’est Thanatos qui réapparaissait…

J’ai toujours personnellement aimé regarder le sexe des femmes, appréciant leur velouté, leur beauté, leur finesse à l’égal des florales et fragiles corolles, champêtres ou marines. Sans doute puis-je associer cela à mon histoire naturiste, car je conserve encore des images d’élections de miss nues défilant sur des podiums tandis que, petite fille, j’observais d’en-dessous les plis de ces jolis sexes déambuler. J’appréciais aussi, sur la plage, voir ceux des autres filles. J’aime les hommes à l’infini, mais les filles ont toujours été d’incroyables sources de fantasmes. Les sexes masculins n’avaient rien d’extraordinaire, quand ceux des filles attiraient les regards ; il y a comme un appel quelque part. Si l’on se réfère à l’une des principales qualités de Jamie Mc Cartney, qui est l’humour (pas forcément typiquement british), la française que je suis pourrait comparer les recherches du sculpteur à celles d’un chanteur de nos répertoires, Pierre Perret et son « zizi » : « Une institutrice très sympathique nous en explique toute la mécanique Elle dit nous allons planter le décor Ô gué, ô gué De l’appareil masculin d’abord Ô gué, ô gué, Elle s’approche du tableau noir, On va p’têt’ enfin savoir Quel est ce monstre sacré qui a donc tant de pouvoir Et sans hésiter elle nous dessine Le p’tit chose et les deux orphelines (…) »…

Ce serait juste un pied de nez, car finalement, le projet de notre britannique, qui prit naissance à la suite de rencontres amoureuz’-érotiques (il eût d’abord la simple idée de sculpter ses petites amies), glissa vite vers autre chose, à visée plus éducationnelle et sociale, voire médicale : informer la société de ses multiples particularités. À mes yeux, la diversité engendre, il est vrai, la sensation de beauté universelle : c’est ainsi que notre sculpteur moula de ses mains les sexes divers et variés de femmes de 20 à plus de 70 ans, voire même de transsexuels : allez jeter un œil sur le net (http://www.jamiemccartney.com/videos.html ; http://www.greatwallofvagina.co.uk/home), vous découvrirez l’incroyable panel de lèvres, plus ou moins petites ou larges, lisses ou charnues, fermées et ouvertes, laissant apparaître ou pas telle ou telle autre part anatomique, et capable ou pas de susciter vos plus profonds désirs. Jamie a beau rétorquer que son art n’a absolument rien de pornographique, il ne peut à mon sens échapper à la catégorie érotique, mais peut-être est-ce surtout parce que j’y ai participé ?! Si la blancheur de la matière inspire plutôt la froideur, pour moi le dévoilement intime de cette partie féminine inspire admiration et attrait. Un auteur-éditeur de ma région qui découvrait Lettre sans mots dans l’une de ses versions d’origine qualifia mon écriture d’exhibitionniste en ce sens qu’elle montre, sans tabous. En cela, je me reconnais en Jamie : le sexe est fait pour être dit et montré. D’autres similitudes, dans nos œuvres respectives, pourraient être soulignées : un goût commun, bien sûr, pour l’histoire de l’art, et particulièrement l’antiquité inspiratrice, ce souci du détail et du travail bien fait, cette idéalisation sans doute du sexe opposé, une façon commune peut-être aussi de voir le monde avec des yeux naïfs à la manière rousseauiste.

Par la suite, il semble que la grande œuvre de Jamie ait été davantage portée par un message bâti sur cette idée autour de l’estime de soi-même : homme ou femme, chacun de nous est à un moment donné angoissé par le regard d’autrui, et la conscience de nos différences doit à tout prix nous servir à dépasser ce stade. Bien sûr, ce que nous produisons, parfois expérimental, décalé, peut mériter la surprise ou l’exclamation ; on ne fait jamais l’unanimité. Mais les avant-gardes ont toujours eu cet incroyable pouvoir : par ses déstabilisations, elle remet en cause des tonnes de choses, et ouvrent au questionnement. Si j’ai envie de parler de bisexualité ou de la différence des genres, c’est bien parce que la société et ses normes nécessitent d’être bouleversées dans leurs propres vérités. Ma façon d’appréhender Le Grand Mur des vagins est certainement différente de la plupart des autres personnes en cela que je suis naturiste et que pour moi toute nudité est naturelle : je connais bien le corps humain et ses coutures ; j’aime cela : c’est un plaisir et d’une simplicité sans équivoque, c’est-à-dire pas forcément sensuelle dans sa portée. Sur les plages, l’homme et la femme se comportent différemment. En dehors d’une manière de porter les bijoux (piercings et autres chaînettes), la nudité, que l’on soit homme ou femme, se perçoit autrement : globalement, l’érection n’est pas visible, alors que la femme exhibe, avec ou sans désir, ses lèvres de la même façon…

Parce qu’on lui a déjà reproché ce choix, et qu’il a souvent dû s’en justifier, je ne développerai pas ici sur le titre choisi par Jamie Mc Cartney : il est vrai que le vagin est interne et évoque davantage à mon sens l’idée de pénétration ou de fécondation (comme la coupe-symbole de son logo en forme de calice), la vulve et les lèvres désignant plus précisément l’appareil féminin. Peu importe. Jamie Mc Cartney considère son art comme une véritable lutte contre les ravages de la chirurgie et ces phénomènes de mode qui voudraient rendre au sexe féminin adulte l’apparence d’un sexe adolescent ou de très jeune fille, comme dans les éphémères et originels profils de David Hamilton ou de Cléo Nikolson, retranscripteurs de beauté éternelle. En cela, le sculpteur questionne le Temps et son inéluctable passage, notre peur de la mort, et notre courage à rivaliser avec elle. Nos acceptations. Mais, dans mon propre inconscient « collectif », le « Mur » connote aussi l’isolement et la solitude mentale de l’opéra-rock des « Pink Floyd », un élément commun aux plus grands artistes…

J’ai eu la chance de croiser Jamie un bel été : je n’étais pas « Faustine », ni « Justine » mais mon âme était, comme toujours, fraîche de découvertes et d’envies. Pour moi, les représentations de ce sculpteur polymorphe s’apparentent aux coquilles vénusiennes sortant de l’eau, et ses mains, tour à tour chaudes ou froides, selon qu’elles glissent sur vous l’alginate, le bandage, ou le plâtre sont agréables. Et plus encore, son énergie de jeune homme et la clarté de son regard. J’ai croisé Jamie Mc Cartney à l’entrée du village naturiste : la nudité est maintenant pour lui aussi, peut-être, une seconde peau ? S’il porte des gants à la manière des chirurgiens et s’occupe de ses modèles comme les petites esthéticiennes se chargent de vous, il reste un être humain. Comme moi qui posais nue très tôt – et au risque de fâcher mon ami Stéphane Rose, adepte des anciennes habitudes –, le sculpteur aime la douceur des sexes épilés ; un journaliste compara d’ailleurs un jour l’artiste à Courbet et à son Origine, à cette différence près que les modes changent et reviennent et qu’aujourd’hui le sexe se montre tout entier comme dans l’Egypte ancienne, déjà soucieuse de civiliser le pubis. Je crois qu’une fébrilité commune nous animait : un fort désir de rencontre artistique, doublée d’une intervention humaine. J’ai eu le plaisir de recevoir chez moi Jamie pour son retour vers le front de mer britannique, avant qu’il prenne le ferry : c’était encore jour de braderie. Je l’ai regardé, éternel adolescent, s’acheter une paire de monocles, un képi, une turquoise bouteille d’eau de Seltz couleur de mon vernis à ongles et de cette pâte qu’il applique sur les garçons et les filles. Pour atteindre la postérité, un pénis doit pouvoir maintenir son érection durant vingt minutes (coïncidence extraordinaire, d’ailleurs, j’écrivis le premier jet de ma Lettre sans mots, présentée comme une bouteille à la mer en 2007, tandis que de son côté il en envoyait une de la côte anglaise). Ce fut pour moi un honneur de participer à un tel incroyable projet. J’ai collaboré avec beaucoup d’artistes, et mon plaisir est toujours le même, toujours renouvelé. Sur la carte du sculpteur, on lit cette dénomination : « rascal », vaurien. Sexy et profondément humain, son art mérite que l’on s’y attarde…

La séance eut lieu dans la nuit, après une longue balade à pied du côté du Vieux-Lille à la recherche d’un « Irish… Coffee ». Une rencontre qui s’achevait sans que la chaleur ne décline sur les pavés en cette première journée de septembre. J’avais déjà goûté à l’humour de Jamie, à ses folies (personnage excentrique ou artiste à temps complet, il posa devant l’église Marie-Madeleine dédiée à la pècheresse, inspiratrice de L’Orange-Bleu, la main d’un mannequin sur un coussin, tous deux glanés par terre, entre cartons et papiers. Je le vis également tremper ses doigts d’artiste dans le bouillon d’une petite cocotte qui recélait encore quelques moules sans coquilles pour prendre une photo : comme son objet ressemblait à ses grands travaux ! Je le vis aussi, dans cette brasserie, chanter de sa voix mâle en entendant les paroles anglaises qu’un guitariste à tue-tête entonnait). La séance eut lieu cet été 2013, quand la chaleur, à Lille, nous régale encore de ses caressantes tiédeurs : dans ce dernier roman à mes yeux tant aimé, j’y livre, à ma manière, mes impressions. Vous y trouverez, remodelées par mon prisme et par la fiction, cette duelle rencontre et ses sensations. Leur pouvoir et l’effet qu’ils eurent sur mon écriture et l’avenir des artistes, sur les lignes des corps déshabillés, sur nos fragiles esprits capables d’un rien comme d’un grand Tout.

Cependant, pour conclure, si nous considérons avec respect cette affirmation de Jamie Mc Cartney refusant de voir son art traduit en élan lascif mal approprié, il m’apparaît que ses moulages ne collent pas avec la vision néo-surréaliste dont il parle, encore moins avec son goût « pop-artistique ». La Genèse dit : « Dieu créa l’homme à son image, il le créa à l’image de Dieu, il créa l’homme et la femme. Dieu les bénit, et Dieu leur dit : Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l’assujettissez (…). Et Dieu dit : Voici, je vous donne toute herbe portant de la semence et qui est à la surface de toute la terre, et tout arbre ayant en lui du fruit d’arbre et portant de la semence : ce sera votre nourriture ». Comme Rodin sa Main de Dieu, Jamie Mc Cartney a créé, il a aussi multiplié ; tout artiste porte en soi une mission : celle de renouveler ses propres visions et d’en engendrer de nouvelles, pour se perpétuer, et avec elles les dernières vues de l’Humanité, mais il est vrai que The great Wall of vagina, The Spice of life et After, reflets réalistes, voire implacables et véritables « naturalismes », tirent en ce sens davantage le sculpteur vers un autre monde.

En l’occurrence ici, Jamie Mc Cartney s’approche vraiment des sciences, naturelles ou pas : en cela, alors, un peu pareil à ses prédécesseurs Aristote, Buffon ou Lamarck, nouveau naturaliste donc, il s’attarde davantage à mes yeux en effet à une nouvelle forme d’étude ou de recherche à la manière d’un botaniste ou d’un zoologiste qui aurait pour sujet sélectif la diversification de l’espèce humaine ; récoltant les informations, c’est réellement qu’il explore les infinies possibilités adaptatives des anatomies masculines et féminines. Peut-être alors son travail illustrerait-il bien aussi une forme de perspective darwinienne de la vie et la croyance en la futilité des efforts de l’Homme face à la puissance naturelle ? Témoin de son temps et de ses variétés, gageons que son travail soit un jour utile aux communautés scientifiques, puisqu’il l’est déjà pour nous, assidus et anonymes. Quoi qu’il en soit, sensibles ou pas à ce qui naît des mains de Jamie Mc Cartney, libre à nous, à vous, de considérer ces tableaux comme un aperçu scientifique de nos particularités ou comme une provocation à visée érotique, car, « Origine des Espèces » ou « Du Monde », dans tous les cas, et c’est en cela que ce sculpteur est magnifique, il porte bien en lui dans son giron, à la manière d’un Dieu ou d’une femme, la plus extraordinaire puissance créatrice !

A propos de l'auteur

Bénédicte Fichten

Bénédicte Fichten

Rédactrice

Bénédicte FICHTEN est née et vit à Lille. Auteur passionnée, elle a étudié les Lettres jusqu'au master. Elle est également Secrétaire de l'Association Des Auteurs du Nord.

 

L'amour, parfois absent, souvent absolu, est le fil conducteur de ses romans qui tentent de mettre en exergue les relations humaines, notament par le biais de la sexualité.

 

 

Commentaires (2)

  • Martine L

    Martine L

    15 septembre 2013 à 23:06 |
    Il y a ces artistes - dont le sculpteur, dont vous savez nous parler, mais, surtout, il y a vous, face à l'art, et c'est fort intéressant !

    Répondre

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    14 septembre 2013 à 19:32 |
    La vulve est très réussie tant elle est réaliste...

    Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.