RDT / 68 - Mai 68 : révolution, création, art…

Ecrit par Johann Lefebvre le 12 mai 2018. dans La une, Arts graphiques, Société, Histoire

RDT / 68 - Mai 68 : révolution, création, art…

En mai 68, l’expression artistique comme véhicule de la contestation et, d’une manière plus générale, du désir révolutionnaire, se trouve être à la jointure de deux lignées historiques jusque-là distantes, même si leur histoire sociale prend source, au cours du XIXe siècle, avec d’une part la « critique artiste » du capitalisme et, d’autre part, les différentes déclinaisons théoriques du marxisme. Ces dernières s’intéressent aux deux pôles essentiels qui articulent les modes de production modernes, à savoir l’aliénation et l’exploitation, et sont les plus entendues jusqu’à la fin de la première guerre mondiale et la révolution bolchévique, avec une pointe insurrectionnelle lors de la Commune de Paris. Elles constituent un ensemble complexe et varié, avec ses socialismes à géométrie variable, ses anarchismes à plusieurs branches ou ses syndicalismes catégoriels. Quant à la critique artiste, elle concentre davantage son propos sur les conséquences de l’aliénation et de l’exploitation, en particulier la transformation du décorum social et de la vie quotidienne, transformation générée par la marchandisation totale de toutes les zones de la vie, produisant à la fois falsification et séparation. Cette critique spécifique est d’abord la plus discrète, au sens où elle n’est déployée que par un groupe restreint de théoriciens et praticiens. Son apparition, c’est-à-dire son premier effleurement historique, est contemporain de la monarchie de juillet, elle s’attaque avant tout à un état d’esprit, à une morale, à une ambiance, et annonce déjà les attaques contre l’utilitarisme, la médiocrité des goûts bourgeois, les notions de confort, de réussite sociale, de carriérisme. Dans la pratique, elle invente les formes comme la bohème, le dandysme, avec la création autonome comme cœur de l’existence humaine, préfigurant à cet égard la notion à venir et toute proche d’art pour l’art.

Ces deux approches critiques vont progressivement converger au cours du XXe siècle. D’un coté les formes théoriques et pratiques du marxisme auront surgi réellement, mais dans l’ébauche et dans l’échec, et le processus de désintégration stalinienne (le marqueur étant la Hongrie en 56) va finir de déshabiller Marx sauvagement travesti en même temps que les conduits médiatiques, en plein essor, vont permettre la pleine diffusion des productions culturelles. Par ailleurs, dès la fin de la seconde guerre mondiale, l’intellectualisation de la jeunesse fait un bond en avant, les facultés de sciences humaines et de lettres connaissent un large succès, elles permettent des jonctions inédites, des transversalités entre domaines d’études, car elles contiennent le lectorat des théories naissantes : Benjamin, Adorno, Lefebvre, Marcuse, les situationnistes et autres avant-gardes, permettent un déplacement des lignes, et même si la critique qu’ils ventilent demeure d’inspiration hegelo-marxienne, elle ne peut plus, face aux nouvelles conditions existantes, s’arrêter au simple décorticage, maintes fois resucé, de l’exploitation généralisée, elle progresse sur le terrain de la vie quotidienne où une multitude d’aliénations nouvelles est en train de s’installer.

« Dans une société industrielle qui confond travail et productivité, la nécessité de produire a toujours été antagoniste au désir de créer. Que reste-t-il d’étincelle humaine, c’est-à-dire de créativité possible, chez un être tiré du sommeil à six heures chaque matin, cahoté dans les trains de banlieue, assourdi par le fracas des machines, lessivé, tué par les cadences, les gestes privés de sens, le contrôle statistique, et rejeté vers la fin du jour dans les halls de gares, cathédrales de départ pour l’enfer des semaines et l’infime paradis des week-ends, où la foule communie dans la fatigue et l’abrutissement ? », demande Vaneigem (1).

Bien entendu, pointer du doigt les affres de l’aliénation qui se répandent dans la totalité de l’existence humaine permet à cette nouvelle critique de proposer une perspective révolutionnaire à l’envers de celle portée par les traditionnels et historiques partis de gauche, par les centrales syndicales qui s’intéressent exclusivement aux conditions de travail et à leurs conséquences directes, autrement dit exclusivement à la sphère de l’exploitation. C’est donc par la critique de la vie quotidienne sous le règne de la séparation que va pouvoir s’exprimer une forme inédite de création, par un mouvement dialectique mettant le négatif à l’œuvre. La nouvelle théorie révolutionnaire qui naît emprunte alors des dispositifs, des problématiques et des procédés au monde de l’art et continue ainsi, tout en le critiquant par ailleurs, ce qu’avait commencé par exemple le surréalisme dès les années 20 : faire de la vie quotidienne une vaste fresque artistique, placer la créativité par tous et pour tous comme finalité de la révolution et surtout comme moyen de la maintenir comme état permanent.

Quand mai 68 surgit, événement d’abord contestataire et insurrectionnel, sa dimension révolutionnaire ne peut pas exister ni se répandre sans cette composante créative, voire artistique. Les murs se prennent à parler. On évoque « l’imagination au pouvoir », il est question d’occuper, puis de libérer les musées, les Maisons de la Culture et autres « territoires réservés aux paradis de l’aliénation culturelle » (2), de purger « le périmètre de ces lieux clos où sont vendus pêle-mêle et à quelques privilégiés les produits conditionnés ou tolérés du système culturel – théâtre, cinéma, galeries » (3).

L’expression parfaitement libre de la créativité de chacun, y compris de ceux qui sont habituellement exclus de cette possibilité pour des raisons de classe, est donc devenue une arme révolutionnaire incontournable qui, par ailleurs, permet de se débarrasser des appareils sclérosés comme les bureaucraties staliniennes et les spécialistes de la révolution cantonnés à l’aménagement du salariat plutôt qu’à son abolition. Les professions artistiques sont traversées, évidemment, par cette remise à plat des conditions d’existence ; leurs représentations institutionnelles, leurs manifestations officielles sont infiltrées par la contestation, radicale ou modérée : les cadres dirigeants du théâtre subventionné, dit « populaire », forment des comités, il en est de même dans les Maisons de la Culture ; au Festival de Cannes, suspendu, sont convoqués les États Généraux du Cinéma ; la Société des gens de Lettres est investie par un groupe d’écrivains (l’Union des Écrivains), plutôt modérés, perçus comme fondamentalement corporatistes par les radicaux du Comité d’Action Étudiants-Écrivains (CAEE) ou comme irrémédiablement petits-bourgeois par le groupe Tel Quel ; il en est de même pour l’école des Arts Décoratifs… Pour l’anecdote, aux Beaux-Arts, occupés dès le 14 mai, la commission des peintres et sculpteurs fait adopter, par l’assemblée générale et à l’unanimité, une motion « récusant le droit de porter un jugement de valeur sur toute œuvre d’art quelle qu’elle soit ».

C’est d’ailleurs aux Beaux-Arts qu’on va voir se développer l’expression critique et le commentaire par affiche en sérigraphie sur papier journal, papier fourni par les imprimeurs grévistes. C’est le cas aussi en Sorbonne, mais les affiches du Conseil pour le Maintien des Occupations (situationnistes) par exemple y sont principalement textuelles et ne sont pas produites par des graphistes ou des plasticiens, et tirées en offset. La lithographie est parfois utilisée par certains artistes – Jorn, Hélion, Calder ou Bazaine entre autres –, mais avec des tirages limités et dans une démarche bien plus personnelle. Le style très reconnaissable des affiches par sérigraphie, des dessins simples en aplats, avec en général une seule couleur sur fond blanc, avec un message court issu des débats d’assemblées, reprenant un mot d’ordre ou un slogan, fait d’ailleurs de ces supports des moyens plus discursifs qu’esthétiques, car ils sont destinés à être placardés sur les murs de la ville pour interpeller le passant. L’ironie, l’insulte, un certaine forme de cynisme sauvage ressort de ces illustrations réalisées dans l’urgence (mais réfléchies), ce sont des productions immédiates. Formellement, on peut y retrouver des éléments qui rappellent, pour ceux qui s’intéressent à l’agitprop, les fenêtres Rosta (Maïakovski, Rodtchenko…) ou les affiches de l’école polonaise (Lenica…). Plus près, et seulement sur le plan technique, les sérigraphies de Warhol ou les graffitis de Dubuffet peuvent avoir joué quelque influence.

Ce qu’avait introduit, en théorie et en pratique, d’abord les surréalistes, suivis des lettristes, du mouvement Cobra et des situationnistes, à savoir dépasser l’art et le réaliser pour transformer radicalement la vie quotidienne, mai 68 a pu, sur certaines séquences et dans certaines conditions précises, partiellement le réaliser, sinon l’éprouver de façon immédiate sans pouvoir le maintenir dans l’expérience collective et sociale. La critique de la vie quotidienne, indispensable à la réussite de la révolution, permettait de réintroduire la passion au cœur de la vie, afin de faire des hommes non plus des spectateurs mais des acteurs de leur vie, donc des créateurs libérés. L’art, de toute façon perdu dans le flux devenu immense des marchandises et maintenu en vie (en vue ?) artificiellement, dans des ensembles institutionnels comme les musées, ne peut plus être réalisé que dans des conditions révolutionnaires. Si l’art, maintenu seulement dans sa potentialité, n’a pu être réalisé, il demeure néanmoins le seul refuge possible à la liberté, comme traduction symbolique, a minima, des conditions présentes de l’existence humaine, une traduction qui pourrait encore échapper à une forme marchande. Mais depuis mai 68, l’art n’a fait que perdre de sa charge symbolique spécifique, son rôle social aujourd’hui n’a jamais été aussi minuscule, déplacé en bordure de la vie réelle et collective, alors que, paradoxalement, mais habilement, la grande illusion marchande nous présente, par tous les canaux possibles, une quantité jamais atteinte d’artistes en tous genres, de grandes expositions et de performances prétendument créatives…

 

(1) Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, Gallimard, 1967

(2) (3) Extraits d’un tract en date du 11 juin 1968 (G. Lapassade, CRAC et consorts…)

A propos de l'auteur

Johann Lefebvre

Johann Lefebvre

Johann Lefebvre est né dans le bocage normand en 1971. Depuis, il va bien. Il écrit depuis qu’il sait écrire, et s’attache aujourd’hui à formuler un style pour la Critique, genre qu’il affectionne, à partir du vécu immédiat sans média, là où la séparation ne fonctionne pas, considérant que c’est dans ces brèches qu’on s’installe le mieux pour la vie palpitante et risquée, là où sourd la littérature, matière première de l’Histoire, quand l’Histoire existait encore.

Commentaires (8)

  • Johann LEFEBVRE

    Johann LEFEBVRE

    12 mai 2018 à 17:46 |
    Vous aurez remarqué, Jean-François, que je parle finalement très peu des étudiants dans mon article, à peine de ceux des écoles d’art (arts déco et beaux-arts), et dans le précédent billet, je prenais soin de citer Debord pour appuyer ma propre vision des événements : « (…) quoiqu’affectent d’en croire le gouvernement et les journaux aussi bien que les idéologues de la sociologie moderniste, le mouvement de mai ne fut pas un mouvement d’étudiants. Ce fut un mouvement révolutionnaire prolétarien, resurgissant d’un demi-siècle d’écrasement et, normalement, dépossédé de tout : son paradoxe malheureux fut de ne pouvoir prendre la parole et prendre figure concrètement que sur le terrain éminemment défavorable d’une révolte d’étudiants (…) ». Il est donc certain que la dimension estudiantine de mai 68, exagérément mise en scène par les observateurs médiatiques et les acteurs politiques, biaise la réalité de l’enjeu politique et social du mouvement, et cette mise en scène, évidemment délibérée, a permis de falsifier la réalité révolutionnaire du mouvement, tout comme l’énorme manipulation qu’ont été les accords de Grenelle, rejetés par toute la base ouvrière, sans exception. Je reviendrai d’ailleurs sur la postérité de mai 68 en tant que produit imaginaire et du service après-vente qui l’accompagne encore de nos jours.

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  • Jean-Francois Vincent

    Jean-Francois Vincent

    12 mai 2018 à 13:32 |
    Tout en saluant votre – impressionnante ! – culture marxiste, je me demande si vous ne surinvestissez pas idéologiquement les évènements de mai…certes, il y eut des idéologues ; mais les participants étudiants – je ne parle pas des ouvriers - dans leur masse, me semblent moins politisés que vous ne les présentez. Mon interprétation globale est qu’il s’est agi d’un défoulement, cette espèce de respiration joyeuse, trop rapidement interrompue à la libération par la guerre froide et les « années de plomb » qui suivirent, encore aggravées, en France, par les drames de la décolonisation. Le régime gaulliste, quant à lui, ne faisant que promouvoir un progrès purement matériel, dans le cadre d’un strict conservatisme sociétal. Au fond, les « jeunes » de l’époque prenaient-ils vraiment la révolution au sérieux ? A la limite et comme un pied de nez jubilatoire, n’était-ce plutôt, en subvertissant le fameux slogan, « révolution, piège à cons » ?

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    • Martine L

      Martine L

      12 mai 2018 à 19:05 |
      Là, Johan, c'est votre point de vue ! partagé – c'est le moins qu'on puisse dire – pas par tout le monde. Il me semble – quand même, en vague historienne que je suis et en ancienne soixante huitarde, que 68 a plutôt amorcé la fin d'un monde ouvrier, qu'accoucher de je ne sais quelle victoire, et que dire « que ce ne fut pas un mouvement étudiant » est vraiment pittoresque.
      Mais c'est à nouveau à JFV que je réponds rapidement : certes 68 a vécu dans une période d'abondance, de société consommatoire, et de projections festives déjantées et formidablement théâtrales quelquefois, mais ce ne fut pas que cette face festive que vous nommez «  défoulements ». Vous semblez en rester au folklore. Regardez d'un peu près plusieurs films et lisez un peu ; ce fut tellement d'autres choses, l'école, la famille, les femmes, toute la société – celle d'avant, devenant ( en quelques rapides années ) celle d'après. Nous y sommes encore. Qui ne lit pas et ne lie pas 68 à l'aulne du temps long, au sens Braudélien, n'y comprend rien, et, ce en France mais aussi ailleurs en Europe et aux USA ; ça en fait du monde pour ce « printemps des révoltes ».

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      • Johann LEFEBVRE

        Johann LEFEBVRE

        13 mai 2018 à 18:45 |
        Il ne s'agit pas d'une victoire - qui a écrit ou dit cela ?, c'est évidemment tout le contraire, encore une défaite. Quant au reste, je reviendrai sur cette lecture de surface qui consiste à ne voir en mai 68 que cette agitation universitaire, dans un prochain texte. Pourquoi pas (seulement) un mouvement étudiant ? Lisons les simples affiches,et surtout les textes rédigés au cœur de l'agitation, regardons de quoi sont composés les différents comités, conseils et autres groupes, et examinons leurs délibérations, leurs tracts, leurs projets d'action : sont-ils produits majoritairement par des étudiants. Assurément non. Les immobilisations enrayant la production, la circulation des marchandises, entravant toutes sortes de services, de prestations et d'administrations, surtout à partir du 16 mai, sont générées par le début des grèves sauvages (non supervisées par les centrales syndicales et/ou les organisations de gauche) qui explosent sur tout le territoire : ces effets concrets sur l'économie et l'équilibre étatique ne sont pas le fait d'étudiants.

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      • Jean-Francois Vincent

        Jean-Francois Vincent

        12 mai 2018 à 23:10 |
        C'est précisément parce que je considère la longue durée (cf. la première partie de ma chronique) que j'ose l'hypothèse que je n'ai lue ni entendue nulle part; à savoir : la catharsis d'immédiat après-guerre de 1945 - à la différence des "années folles" faisant suite à la grande guerre - fut brutalement interrompue par la guerre froide et maintenue sous cloche par les années 50 (les années de plomb), aggravées par le drames de la décolonisation. Ce fut après détente de la fin des années 60 (après la crise des missiles de Cuba) que cette catharsis avortée put enfin avoir lieu...m'avez-vous bien lu?

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        • Johann LEFEBVRE

          Johann LEFEBVRE

          17 mai 2018 à 12:45 |
          Pour moi, les "années de plomb" désignent une période ultérieure (1970-89), caractérisée par la dérive terroriste de certaines factions d'extrême gauche (RAF en Allemagne, Brigades Rouges en Italie, MIL et GARI en Espagne, AD en France, les Weathermen aux USA, Triple A en Argentine, etc...), ainsi que par les agencements autoritaires et crypto-fascistes de certains Etats (Brésil, Chili, Maroc, la "normalisation" en Tchécoslovaquie, etc...).

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          • Jean-François Vincent

            Jean-François Vincent

            17 mai 2018 à 18:57 |
            En Italie, "gli anni di piombo" commencent dès les années 50...

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        • Martine L

          Martine L

          13 mai 2018 à 11:11 |
          Ce n'est pas tant de l'après guerre, JF, qu'il faut parler, mais impérativement des guerres de décolonisation et surtout de celle d'Algérie ; tous ou presque des meneurs de 68 y sont accrochés – cette génération, ou à travers les pères ou les frères. Cela, c'est analysé partout.

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