Reflets des Arts La Scène d’été de Frédéric Bazille

Ecrit par Martine L. Petauton le 20 août 2016. dans La une, Arts graphiques

Exposition du Musée Fabre de Montpellier, Bazille, la jeunesse de l’impressionnisme, du 25 juin au 16 octobre 2016

Reflets des Arts La Scène d’été de Frédéric Bazille

C’est sans doute un de ses plus beaux tableaux, cette « Scène d’été ».Un des plus émouvants ; une fulgurance de fin de feu d’artifice, car un de ses derniers. Daté du printemps 1869. A deux pas de sa mort en 1870 pendant la guerre, à 29 ans.

Un vaste carré de 1m60, accroché dans la salle des « nus », pile en face de l’entrée. Venu pour l’occasion de l’expo, de Cambridge, Harvard Art Museums. Un tableau qui contient le reste de l’œuvre ; cette courte et si dense œuvre de quelques 50 tableaux, portant l’impressionnisme en gestation. Plus que « portant », marchant, au côté de ce qui marquera la peinture quasi définitivement, tant formes que couleurs, sujets que signes ; à son rythme et en travaillant sa marque à lui, ses façons. Sa trace. Rien de pareil, mais comme un constant air de famille, et quelle famille ! Manet, Monet, Renoir, parmi tant d’autres. Tous, ses amis. Une toile – enfin ! – qui fut acceptée par ces satanés salons, cousus de tous les conformismes, auxquels il fallait pourtant espérer être « accroché », vu, commenté, pour être acheté et sortir de la Bohème-vache enragée, qui était l’ordinaire de tous les peintres d’avant garde. « J’ai entendu des jugements durs, il y a des gens qui rient, mais j’ai aussi reçu des éloges hyperboliques… », écrit Bazille à sa famille.

Je vous ai déjà parlé, à Reflets du temps, de ce Frédéric, de sa personnalité, son itinéraire, de ses tableaux, dont Astruc, le grand critique d’art, écrivait : « déjà maître d’un élément qu’il a conquis : la plénitude étonnante de la lumière, l’impression particulière du plein air, la puissance du jour. Le soleil inonde ses toiles, et dans “les baigneurs (Scène d’été), la prairie en est comme incendiée ». Bazille, celui des sujets au soleil. Dans ses toiles, tout bouge, bruisse, sent, comme l’été Montpelliérain, celui de son domaine familial de Méric, surplombant le Lez. On est dehors, pour « de vrai » disent les petits, qui sentent la magie mieux que ne l’expliquent les livres.

Alors, vous me permettrez de mettre dans ce seul tableau – Scène d’été – toute l’admiration, tout le bonheur, aussi, qu’on ressent en sortant de ce Fabre qui a su rendre un hommage magnifique, avec éclat, et sans doute amour, à l’un de ses peintres fétiches en exposant toutes ses toiles venues d’ici, de musées européens dont Orsay, et américains, en les agençant parfaitement pour que l’itinéraire soit à la hauteur du jeune génie et de son œuvre. Parsemant l’expo, les « amis », Monet, Manet, Renoir, Berthe Morisot qui disait de lui « le grand Bazille », les influences, comme Cabanel, et bien plus, Courbet, ou ceux, tel Cézanne qui travailleront les mêmes thèmes, sont là, comme autant d’hommages forts. Bazille, un jeune pont au bord de la Peinture.

La Scène est un bord de rivière – le Lez – cœur de journée, plein été. Plusieurs sujets – des hommes jeunes – dénudés en tenue de bain, ou se déshabillant. Une installation dans l’espace presque classique, avec une attention à la façon dont le spectateur fera varier son regard. Certains garçons nagent, se hissent sur la berge ; d’autres (on dirait aujourd’hui, bronzent), un petit sport de lutte s’engage. L’œil quand on découvre le tableau est assailli par la lumière globale – on sait d’instinct, l’heure – et par les bruits si particuliers à l’extérieur – rires feutrés, bavardages diffus, frisottis des feuilles des grands arbres. Puis, quand on s’approche du tableau, on regarde depuis l’eau à la prairie, comme en remontant, de l’ombre fraîche des bords au plein soleil de plus loin, jusqu’à d’autres ombres – différentes – d’arbres éloignés. Au fond, ce sec des garrigues de Montpellier. Les cigales sont là, pour sûr. Beau, émouvant, comme un temps qu’on aurait cru perdu et d’un coup, retrouvé. Choc, comme chaque fois avec Bazille. Et derrière, ce regret : mais qu’aurait-il fait après ce terrible buttoir de ses 29 ans ? Et puis, ces hommes nus, pas comme dans les Cabanel, ou les Poussin, ni bien sûr ces Antiques, qu’il fallait copier, dessiner sous toutes les coutures pour « entrer » chez les peintres. Autrement, les gars de Bazille (de même, dans la salle des « nus », que cet époustouflant « Pêcheur à l’épervier », vu de dos, son filet à la main. Pure merveille). Fidèle à ce parti pris de camper les gens à la lumière naturelle, de risquer ces reflets, ce trop, ce pas assez, du « vrai de dehors », les nus masculins sont là, comme ils étaient ce jour-là, ressuscités, quelque part. Évidemment, il a fait – il fait – causer, le tableau des hommes nus : ce Frédéric, au passage, fort beau garçon, n’a pas eu (semble-t-il) de grande histoire amoureuse, ou en aurait raté quelques-unes peu approfondies. Malgré deux ou trois essais de « le marier » (sa famille protestante aisée et moderne s’y est attelée), le peintre est demeuré célibataire, et représenter les femmes lui semblait « difficile à faire ». De là à supputer une vie homosexuelle ? Aucun élément biographique ne le confirme ; à supposer a minima des pulsions (restant forcément au niveau de l’hypothèse ; il n’a jamais écrit quoi que ce soit sur la chose)… On peut imaginer la difficulté dans un XIXème siècle bourgeois, un milieu protestant qu’on ressent moral, quoique ouvert… Ce qui est plus certain, c’est un Frédéric en recherche, par moments dépressif ; quelque chose en lui, qui nous le rend encore plus précieux, ce jeune qui intéresse autant par sa personnalité que par son œuvre. N’écrivait-il pas, au moment du tableau à son grand ami, Edmond Maître : « Je suis dans un moment de découragement profond ; ça va mal… si je suis forcé de m’arrêter, j’arriverai à Paris avec un seul tableau que vous allez peut-être trouver atroce, car je ne sais pas du tout où j’en suis. C’est mes hommes nus… »

Si vous passez cet été par Montpellier, dont la lumière, les pierres et les senteurs « sont » la peinture de Bazille, venez – méditer, mot fort mais approprié, devant les tableaux de Frédéric.

 

L’exposition sera ensuite de Novembre à Mars au Musée d’Orsay, et  d’Avril à Juillet 2017 à Washington.

 

Reflets du Temps et Frédéric Bazille :

http://www.refletsdutemps.fr/index.php/thematiques/culture/arts-graphiques/item/reflets-des-arts-frederic

http://www.refletsdutemps.fr/index.php/thematiques/culture/arts-graphiques/item/les-tableaux-de-frederic

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

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