Reflets des Arts Petit portrait de Jean Fouquet

Ecrit par Johann Lefebvre le 27 juin 2015. dans La une, Arts graphiques

Reflets des Arts Petit portrait de Jean Fouquet

Tandis que le gothique international s’essouffle, l’Anglais lui est toujours présent, il est installé à Paris et semble s’y plaire, contrairement aux artistes qui ont préféré s’exiler en d’autres provinces, à l’image même de la cour de France qui est installée à Bourges et entreprend d’embellir les rives de la Loire. La Renaissance perce doucement mais sûrement et, du nord au sud, les styles glissent, se métamorphosent. Le style courtois s’est évaporé avec cette nouvelle ébullition : par exemple dans les Flandres, par l’influence des ducs de Bourgogne, le réalisme bourgeois s’est emparé du marché des nouveaux riches, banquiers, armateurs (la découverte de l’Amérique a trente ans), les grands producteurs textiles, et la nouvelle esthétique de cette figuration artistique a développé un attrait pour le détail des visages et des matières (Van Eyck, Robert Campin…), de la perspective dite aérienne ; tout comme en Italie, l’école du Quattrocento fait exploser le gothique courtois et impose de nouvelles constructions dans l’appréhension de l’espace (la perspective) avec, là encore, des matières enrichies, des détails, de nouvelles couleurs (Piero della Francesca, Leon Battista Alberti…).

Jean Fouquet est né vers 1420, vraisemblablement à Tours, au moment même où se met en pause le très riche travail français d’enluminure qui avait illuminé l’esthétique des quatorze et quinzième siècles. On ne sait ni où ni comment il acquiert sa formation de peintre, mais des indices indiquent qu’il n’a pas été en apprentissage à Paris bien que dans son style nous retrouvons les traces stylistiques du Maître de Boucicaut (1), ce qui n’est pas extraordinaire puisque ce dernier avait lui-même formé et/ou influencé des maîtres de la région ouest. Ce qui est certain, c’est que Fouquet est en Italie entre 1444 et 1446, à Rome pour être exact, puisqu’il y fait un portrait du pape Eugène IV (2), comme l’attestent Filarete dans son « Traité d’architecture » édité vingt ans après, ou Vasari dans son recueil biographique « Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes », ouvrage que j’ai déjà évoqué dans l’article « Arts florentins du XVe siècle Florence et le Quattrocento ». C’est à l’occasion de ce séjour italien, que les influences de Fouquet vont s’enrichir, en particulier au contact de Fra Giovanni da Fiesole, plus connu aujourd’hui sous le célèbre nom de Fra Angelico…

On ne sait pas exactement quand Fouquet revient en France : le portrait qu’il réalise de Charles VII (1422-1461) n’indique en rien une quelconque proximité avec le pouvoir, mais par contre son illustration du lit de justice tenu à Vendôme en 1458 signale une réelle présence dans la vie de la cour à cette époque. À la mort de Charles VII en juillet 1461, Fouquet est sollicité pour participer aux obsèques – peut-être veut-on lui faire faire un portrait funéraire du roi – et quelques mois plus tard, à l’automne, on lui commande « les plans et échafauds et mystères » pour recevoir Louis XI à Tours, mais le projet est oublié en raison d’un roi qui se passionne peu pour les divertissements. En 1466, on trouve dans le testament de l’archevêque de Tours, Jean Bernard, la commande d’un retable avec Assomption pour l’église de Candes dont on a perdu la trace. En 1472, c’est pour Marie de Clèves, duchesse d’Orléans, qu’il enlumine un livre d’heures. Deux ans plus tard, il supervise un projet de tombeau pour Louis XI (neuf ans avant la mort du roi, quand même…) et en 76 il est chargé de peindre le dais pour l’entrée à Tours d’Alphonse V, roi du Portugal. C’est précisément à cette époque que Fouquet entre dans l’histoire officielle puisque les archives royales de 1475 le mentionnent comme « peintre du roi Louis XI », titre pour lequel il perçoit une rente. Les indices biographiques sont donc très pauvres concernant cet artiste, mort entre 1478 et 1481. Il existe également un autre témoignage, en 1477, signé du dominicain Francesco Florio, résidant à Tours, intitulé « De probatione Turonica » (Éloge de Tours) dans lequel il fait référence à un travail de Fouquet réalisé en l’église de Notre-Dame-la-Riche. Pour l’anecdote, notons que c’est dans ce texte qu’apparaît pour la première fois le terme de « Franciæ viridarium » (jardin de la France) pour qualifier la Touraine…

Mais, à côté de ces lacunes relatives à la vie de Fouquet, on sait pourtant à quoi il ressemblait. Nous disposons en effet d’un autoportrait, conservé au Louvre, ce qui demeure exceptionnel, puisqu’à l’époque les peintres ne faisaient pas leur propre portrait, et qui se présente sous la forme d’un petit médaillon de forme ronde (7 cm de diamètre), en cuivre recouvert d’émail noir pour le fond sur lequel un dessin du visage a été réalisé de face en camaïeu d’or, issu du « Diptyque de Melun ». Le médaillon provient de l’ancien cadre de ce diptyque, partagé aujourd’hui entre Anvers et Berlin (3). D’après certains documents, nous savons que ce cadre, recouvert de velours bleu, était orné d’une quinzaine de médaillons faits pareillement et représentant des personnages de l’histoire sainte. Il existait un autre médaillon, préservé jusqu’à ce que les grands bombardements de Berlin en 1945 le détruisent, qui représentait « l’Effusion du Saint Esprit sur les croyants et les incrédules ». Cette minuscule pièce est fort intéressante car elle nous permet de comprendre l’étendue de la curiosité, des connaissances et du savoir-faire de Fouquet : la technique ressemble à s’y méprendre, avec le visage de face, à celle des médaillons paléochrétiens en verre doré qui commençaient tout juste, à l’époque de Fouquet, à être extirpés des catacombes. A une période où la signature était loin d’être systématique, on peut signaler l’existence d’un exercice similaire chez Ghiberti qui s’était représenté lui-même dans des médaillons en ronde-bosse sur les encadrements des portes du baptistère de Florence.

L’œuvre de Fouquet, qui devait être considérable, est aujourd’hui une simple trace, un vestige qu’il est facile d’énumérer : formellement il s’agit de cinq tableaux, deux dessins, un émail et neuf manuscrits enluminés, pas tous complets d’ailleurs, et pas tous intégralement réalisés de sa main. Si ce génie de la miniature est si peu connu et si son œuvre a été peu examinée avant la fin du XIXe siècle, c’est surtout en raison du fait qu’il est le dernier des grands enlumineurs (l’enluminure, pour ainsi dire, disparaît du paysage artistique avec lui, à la fin du XVe siècle) et que le vélin, son support principal, n’a pas résisté aux assauts du temps. Concernant les livres enluminés : trois sont formellement attestés comme étant de sa réalisation, les Heures d’Etienne Chevalier, les grandes Chroniques de France et les Antiquités judaïques. Les autres ouvrages sont probablement des réalisations supervisées par lui, mais pour l’essentiel réalisées par ses élèves, dont son fils, le maître du Boccace de Munich dont certains prétendent qu’il est finalement l’enlumineur des Antiquités judaïques (4).

 

(1) On ne connaît pas son vrai nom. Formé auprès de l’enlumineur Jacquemart de Hesdin, il doit son nom au livre d’heures du maréchal de Boucicaut qu’il a enluminé entre 1410 et 1415.

(2) Ce portrait (1444-1446) a été réalisé sur toile, technique encore très rare à l’époque. Il ne nous est pas parvenu. On en conserve la trace grâce à une gravure réalisée à l’époque mais ne reprenant pas l’intégralité du tableau. C’est un portrait qui a fait sensation en son temps, comme en témoigne Filarete qui y relève « la présence intense » des personnages représentés.

(3) C’est le Trésorier de France Etienne Chevalier qui commande cette œuvre à Fouquet, pour réaliser un vœu en mémoire d’Agnès Sorel dont il est l’exécuteur testamentaire. Il commande également un livre d’heures, resté célèbre, qui fait figure de sommet inégalé en matière d’enluminure et qui est le premier en date des manuscrits connus de Fouquet. Le Diptyque est visible ICI.

(4) Voici la liste des œuvres attribuées à Jean Fouquet, ICI.

 

Illustrations : en haut de page, l’autoportrait en médaillon ; en bas de page, une enluminure du livre d’heures d’Étienne Chevalier (« Le convoi funèbre »)

A propos de l'auteur

Johann Lefebvre

Johann Lefebvre

Johann Lefebvre est né dans le bocage normand en 1971. Depuis, il va bien. Il écrit depuis qu’il sait écrire, et s’attache aujourd’hui à formuler un style pour la Critique, genre qu’il affectionne, à partir du vécu immédiat sans média, là où la séparation ne fonctionne pas, considérant que c’est dans ces brèches qu’on s’installe le mieux pour la vie palpitante et risquée, là où sourd la littérature, matière première de l’Histoire, quand l’Histoire existait encore.

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    27 juin 2015 à 16:35 |
    Très intéressante étape entre la virgo lactans du Moyen-Âge – par exemple celle d’un Barnaba Agocchiari (1328-1386), encore très iconique, toute emplie du hiératisme byzantin : la vierge, sur fond doré, sort à peine (et timidement) un têton – et la madone (matrone ?) allaitante de la Renaissance, telle celle d’Andrea Solari (1460-1524), qui empoigne gaillardement son sein pour le donner à l’enfant Jésus. Chez Fouquet, elle se dévoile seulement, expose sans honte sa nudité mammaire, mais ne va pas au-delà. La désacralisation, ou plutôt l’humanisation du sacré est en marche.

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