Reflets des arts : Velasquez : avant et après

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 02 mai 2015. dans La une, Arts graphiques

Reflets des arts : Velasquez : avant et après

Je suis toujours étonné du nombre de gens qui font la queue sous la pluie pour voir des expositions de peinture. Moi, c’est normal parce que j’écris pour Reflets du Temps. Mais tous les autres. Des touristes même, des étrangers ! C’est vrai que par ce temps, hier sur Paris, les bateaux Mouche ce n’était pas super.

Bon, je vous résume. Musée Jacquemart-André exposition De Giotto à Caravage. Onze heures trente du matin. Pas de file d’attente. Public bobo âgé, très Saint-Philippe du Roule. Musée pratique parce que cafétéria très chic dans ce palais très classe. Je ne vous dis pas si c’est une bonne table (ce n’est pas ma chronique dans RDT) parce que j’ai juste mangé un pain aux raisins en sortant (excellent) dans une boulangerie. Quand on doit couvrir trois expos dans la journée pour RDT, on ne mange pas ! Les tableaux ? Ce sont ceux de la collection Longhi : trois Caravage, un du début, un du milieu et un de la fin, deux Giotto et quelques précurseurs ou contemporains du bon Florentin et beaucoup de suiveurs du vilain Milanais, le tout fort beau, fort instructif, simplement un peu confiné dans les petites salles saturées des fragrances dominicales de la bourgeoisie cultivée. A conseiller aux parisiens mais facultatif pour les autres.

Treize heures, Grand Palais. Queue sous la pluie même pour ceux qui, comme moi, ont acheté un coupe-file sur Internet. Exposition Vélasquez. Attention, sans Les Ménines qui ne se déplacent pas ! Mais il y a de quoi se régaler les mirettes. D’abord, on apprend que le jeune Diego a été dès quatorze ans l’élève d’un certain Pacheco qui lui faisait peindre des tableaux religieux dans le genre, comment dire… religieux, quoi ! Ensuite il va se promener à Rome et là il découvre le Caravagisme. Ça commence à devenir intéressant. Deux tableaux essentiels : La Forge de Vulcain et La Tunique de Joseph ; ça ne se raconte pas, ça se savoure. A signaler encore, entre autres, un portrait de femme que moi j’aurais daté des années 1930 mais sûrement pas de 1650 et la Vénus au miroir (« la plus belle nuque de la peinture » dixit je ne sais plus quel pudique expert qui entendait « les plus belles fesses… »). On ne devait pas montrer ça à l’Infant Balthazar Carlos dont Velasquez va devenir le portraitiste officiel ainsi que celui de son papa Philippe IV, de ses sœurs, cousines, nains et bouffons et petits chiens espiègles. Ce que l’on découvre encore dans cette grosse exposition, c’est que si Vélasquez n’a guère eu d’élèves, il avait quand même une petite entreprise familiale montée avec son gendre del Mazo dont plusieurs copies des œuvres du beau-père complètent ce parcours espagnol. Ainsi le beau portrait en pied de l’Infante Marguerite en bleu, par Diego, est repris en vert par del Mazo. On s’arrête évidemment devant le portrait du pape Innocent X qui s’est lui-même trouvé trop ressemblant. Pourtant il a une bonne tête de pape intelligent et réformateur du genre à mettre de l’ordre dans la Curie romaine (déjà !). C’est ce portrait que devait « copier » Francis Bacon en ne l’ayant jamais vu qu’en photo. Et puis, il y a un tas d’autres toiles qu’on voudrait pouvoir regarder tout à loisir, mais la foule…

Bilan, une expo obligatoire sous peine de sanctions pour les parisiens, banlieue et grande banlieue. Recommandée pour les autres, mais il faut surtout aller à Madrid pour Les Ménines, pour L’adoration des Mages, pour La Reddition de Breda et pour vingt autres tableaux qui manquent à cette exposition qui a pourtant l’immense mérite de rappeler aux Français dont les musées ne possèdent que deux ou trois toiles du Sévillan que Velasquez est incontestablement un des plus grands peintres de toute l’histoire de l’art occidental.

Quinze heures Musée d’Orsay, toujours la queue sous la pluie malgré le coupe-file. Bonnard peintre de l’Arcadie. Là, je vais aller vite. Je vous renvoie à ma chronique sur L’Atelier au mimosa qui est bien un des plus beaux tableaux du monde ; je persiste et signe. Heureusement, depuis l’exposition du Jeu de Paume de ma jeunesse, il n’y a pas loin de cinquante ans, si Bonnard n’a rien peint de neuf (il était mort l’année de ma naissance), sa notoriété n’a fait que croître et donc on trouvera dans cette exposition (comme d’ailleurs disséminées dans plusieurs salles permanentes du musée) un grand nombre de toiles que l’on n’avait pas encore vues rassemblées. En particulier trois immenses panneaux décoratifs venus de Saint-Pétersbourg, objet d’une commande d’un riche oligarque russe de l’époque et qui réussissent le tour de force d’être monumentales et intimistes à la fois. Est-ce que Bonnard peignait l’Arcadie comme le suggère le musée, ou bien la lumière, ou bien la joie de vivre, ou les femmes, ou l’amour, ou bien simplement le bonheur ? Je ne sais pas. En fait, je ne sais pas pourquoi les peintres peignent et pourquoi les gens font la queue sous la pluie pour voir leurs toiles. Peut-être parce que si Giotto, Caravage, Vélasquez ou Bonnard n’avaient pas existé, et s’ils n’avaient pas observé le monde avec le regard du génie, nous pourrions rester au sec chez nous mais nous ne pourrions voir le monde qu’avec le regard des actualités télévisées et donc plutôt moche en général. Enfin, moi, je trouve…

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

Commentaires (1)

  • Léon-Marc Levy

    Léon-Marc Levy

    02 mai 2015 à 17:35 |
    Grand plaisir de vous lire. J'ai "fait" le Jacquemart. L'expo est fort honorable même si on sort un peu frustré des grands Caravage. Le musée est marrant, sorte d'îlot XIXème siècle : même les visiteurs semblent avoir deux siècles !

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