Reflets des arts : Villa Cavrois

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 26 mars 2016. dans La une, Arts graphiques

Reflets des arts : Villa Cavrois

On a remarqué avec humour que si ma nouvelle région s’appelait Hauts-de-France comme l’ont décidé M. Bertrand et ses conseillers, ignorant qu’une association de naturistes exploitait cette dénomination depuis vingt ans, la Belgique se trouverait prise entre les Pays-Bas en haut et les Hauts-de-France en bas. La décision finale reviendra à nos ministres qui ne manqueront pas d’étudier cette grave question avec circonspection et de trancher avec sagesse.

En attendant la fin de ce lancinant feuilleton politico-toponymique, je me suis rendu, par un beau soleil d’hiver annonçant fraîchement le printemps, à proximité de ma nouvelle métropole, à Croix précisément, pour y admirer l’exceptionnelle réussite de la restauration de la Villa Cavrois, par la Direction régionale des affaires culturelles du Nord-Pas-de-Calais puis par le Centre des monuments historiques.

En 1930 un riche industriel (filatures et teinturerie), Paul Cavrois, commande à l’architecte d’origine belge Robert Mallet-Stevens la construction et l’aménagement d’une maison d’habitation en lui laissant toute latitude d’y exprimer les tendances les plus modernistes de son art. Paul Cavrois a épousé la veuve de son frère mort à la guerre en 1915. Lucie Cavrois a trois enfants. Elle leur donnera avec Paul quatre demi-frères et sœurs qui seront donc également leurs cousins. Il faut ainsi loger sept enfants et une dizaine de domestiques (cuisiniers, jardiniers, nurses, chauffeurs…). En 1932, on inaugure une villa de plus de deux mille mètres carrés et autant de terrasses dans un parc de cinq hectares. La maison, le mobilier, le jardin, tout a été dessiné par Mallet-Stevens. La famille Cavrois habitera la villa jusqu’en 1985, sauf pendant la Seconde Guerre mondiale quand elle est réquisitionnée par les Allemands. Puis les héritiers s’en désintéressent, la villa est abandonnée, envahie par la végétation, pillée. Tout ce qui pouvait se revendre a été arraché. Les terrasses fuient. Un arbre a poussé dans le hall. On va la raser pour lotir quand, in extremis, elle est classée monument historique grâce à une association qui, avec le soutien d’architectes de renom international, est parvenue à médiatiser le scandale que constitue l’abandon de ce chef-d’œuvre absolu de l’art moderne. Depuis son rachat par l’Etat en 2001 et pendant quinze ans, des équipes d’experts, d’historiens, d’artisans, marbriers, ébénistes, staffeurs, carreleurs, jardiniers, paysagistes, d’artistes vont se consacrer à restituer à cette quasi ruine sa splendeur d’origine. Le travail réalisé pour reconstituer le décor, les couleurs exactes, les assemblages de matériaux, les essences de bois précieux, les revêtements de marbre, les éclairages et le tracé des jardins avec leur ligne d’eau-miroir monumentale, tout ce qu’a voulu et dessiné Mallet-Stevens, est absolument exemplaire, y compris en terme de budget alors qu’aucune concession n’a été faite en matière d’authenticité. L’esprit de cette équipe motivée par la recherche de la perfection est détaillé dans un film projeté dans les garages par lesquels se termine la visite.

Mais avant de comprendre qu’il s’agit là d’un miracle consistant à abolir plus de soixante-dix années comme si le temps s’était arrêté, on est saisi par la splendeur de ce monument aux proportions parfaites et dans lequel on pénètre timidement avec un vague sentiment d’effraction. En fait, dès qu’on pose le pied dans l’allée qui mène à la villa, on est en 1932. La famille Cavrois a dû s’absenter aujourd’hui car on ne voit pas d’enfants jouer sur les terrasses, ni de jardiniers s’activer sur les pelouses. Les domestiques ont dû avoir leur journée. Mais non, la villa est vide ! Une grande partie de son mobilier a disparu ; ou bien n’a pas encore été livrée. Sommes-nous en avance sur l’inauguration ?

Mais d’abord, qu’est-ce que c’est que cette villa ? Une maison bourgeoise évidemment. Autant de chambres que d’occupants, une immense cuisine, un grand salon, deux salles à manger (une pour les enfants), des salles de bains, un fumoir, un boudoir pour Madame, un bureau pour Monsieur, une salle de jeu. Tout ce qu’il faut mais pas plus qu’il ne faut. Ce n’est pas un de ces palais de cinquante pièces dont les deux tiers sont incommodes. Paul et Lucie Cavrois ne sont pas de ces nouveaux riches qui rachètent des châteaux et les meublent chez les antiquaires. Ils veulent une vraie maison. Mais ils ont renoncé à ces grosses villas cossues au style indéfinissable que les patrons roubaisiens se font construire dans des jardins anglais. A l’exemple de quelques mécènes, comme les Noailles à Hyères, comme le couturier Paul Poiret à Mézy, ils ont choisi la solution radicale du futur. Mais pas du futurisme gratuit, pas du jamais vu pour l’esbroufe. Et le miracle de cette maison, c’est là le génie de Mallet-Stevens, est qu’elle inspirera d’innombrables projets plus modestes d’architecture, dont beaucoup seront vite datés, alors qu’elle reste indémodable. Cent ans après ou presque, elle reste futuriste !

A quoi cela tient-il ? Des lignes parfaitement équilibrées, droites et courbes en harmonie, verticales et horizontales savamment croisées, son revêtement de briques jaunes, une élégance suprême et mystérieuse ? Mais cela ne suffirait pas. Au fait que tout y est fonctionnel ? Il y a même un réseau intégré de haut-parleurs qui peut diffuser la radio dans toutes les pièces. Le chauffage central, des cheminées pour un supplément de confort, et partout d’immenses baies pour la vue sur le parc géométrique et pour la lumière, pas toujours généreuse dans les « Hauts-de-France ». Et d’où vient cette étrange impression d’être non seulement hors du temps mais aussi dans un espace différent ? Les proportions bien sûr ! Les Cavrois étaient-ils des géants ? Si on réduisait tout de moitié, la largeur des couloirs, la hauteur des plafonds, la surface des pièces, ce serait encore une très grande maison. Mais aussi et sans doute davantage, la cohérence, l’homogénéité esthétique d’un projet total, la recherche d’un absolu qui doit se lire aussi bien dans un hall d’accueil monumental, un éclairage indirect, le galbe d’une corniche, un placard, une poignée de porte ou une salle de bains.

Reste que le charme presque inquiétant de cette visite tient certainement au fait que cette villa, que les gens d’ici appelaient bien improprement le « château Cavrois », pose la question de la conception occidentale de l’habitation. Elle en propose une version limite et même au-delà des limites. Dans ce pays qui a poussé jusqu’à d’autres limites sa conception de l’habitat individuel-collectif avec ses corons, que signifie socialement et plus seulement artistiquement, le choix de vivre dans cette emphatique simplicité, dans cette ostentatoire austérité ? La réponse, la vôtre, est à dix minutes de Lille, à une heure trente de Paris.

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

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