Sous la surface

Ecrit par Yasmina Mahdi le 07 novembre 2015. dans La une, Arts graphiques

Sous la surface

« Sans doute, il nous faut une foi. C’est seulement en elle que nous puisons la force nécessaire pour résister à nos désillusions et maintenir devant nos yeux l’image de notre espérance »

Elie Faure (Introduction, 1912) Histoire de l’Art médiéval

 

Rendons-nous à la Galerie Utens, espace très récent dans le quartier du Marais, où Stéphane Gautier, galeriste sympathique, chaleureux et ouvert, nous convie à des expositions de qualité. Dernièrement, il s’agissait d’une exposition de Claire Mercier intitulée Le Romantisme n’existe plus, aux photographies sobres, noires et blanches, de forêts aux troncs étêtés, scandant géométriquement l’espace, de scènes composées, telles des réminiscences d’enfance avec parfois des procédés de surimpressions, des diffractions de lumière et d’objets.

J’y ai retrouvé un classicisme de la composition, une rigueur, une morale dans le cadrage, sans afféterie. Les tirages argentiques peuvent et sont à même de délivrer à la fois ce moelleux de nuances grises et plus sombres. J’y ai perçu aussi une filiation lointaine avec les prises de vues austères et nostalgiques de Manfred Jade, mais pour ce qui la concerne avec des paysages plus aérés. Notons que Claire Mercier a un parcours complexe, philosophique, scénaristique et photographique, qu’elle est issue de La Fémis et qu’elle enseigne à Paris 8.

Actuellement, se déroule une exposition nouvelle à l’appellation anglaise : Beneath the Surface, de l’artiste David Ancelin (né à Rennes en 1978, vivant à Nice et enseignant la sérigraphie à l’Institut supérieur des arts de Toulouse), dont le titre donne le ton. Je découvre une mise en situation de différentes expressions plastiques sur différents médiums, à la fois faite d’oppositions formelles et d’un fond commun « flottant ». Des pièces issues de plusieurs séries nous sont présentées presque en vis-à-vis, sur des petites cimaises avec lesquelles on peut avoir du recul.

L’œil est capté par une grande pièce, une impression sur miroir (de la série Marble Sea, présentée par Stéphane Gautier à la Slick 2015), une vague miroitante, la vague aplanie d’Hokusai, un assaut ultime qui recouvrirait toute la surface du globe. Je parlerais d’océans incertains, de liquidités premières, créés sur des supports allant du miroir à l’aluminium ou à l’acier inoxydable, en sérigraphie ou à l’acrylique.

De ces visions océanographiques émerge une baigneuse esseulée, debout, de dos, de la série CMYK (technique quadrichromique anglaise), où la partie du bassin féminin semble submergée dans une vasque aquatique, sensation sans doute due à l’image imprimée recto-verso sur verre. Beneath the Surface est une expression anglo-saxonne aux multiples interprétations, titrant des films de fiction, Doctor Who, Descente aux enfers ; d’horreur, celui de Blake Reigle, une vidéo spectaculaire de Pat Hartonian, le livre sur les phares d’Algérie de Zineb Sedira, ainsi qu’un album classé premier au top R&B/Hip-Hop de GZA/the Genius, etc. Ici, « sous la surface » du genre pictural – « sous la surface » de la peinture, sous la peau du bleu aquicole –, on n’entrevoit que des pieds comme prisonniers sous l’eau (partie d’ordinaire invisible), sous l’eau d’un bleu dur et compact d’une piscine émaillée de petits carreaux. La substance liquide est montrée dans tous ses états, du remous furieux de l’écume au calme plat des réservoirs artificiels construits par l’homme.

Ces scènes me rappellent les raccourcis des corps plongeants peints ou photographiés par David Hockney, le geste d’un simple délassement après la nage ou encore, plus macabre, la séquence d’ouverture de Sunset Boulevard de Billy Wilder – le meurtre du scénariste raté, devenu le jouet d’une richissime star du muet – ; son ultime plongeon.

Il y a encore ce que je nommerai une peinture animalière fantaisiste (70x50 cm, en exemplaire unique), colorée, de facture presque orientaliste, qui se détache sur le mur blanc, par exemple un pingouin allumeur de réverbère tenant un globe… Puis, sur le côté, se trouvent de l’abstraction pure, un camaïeu sur bois laqué (150x100cm), le ciel ou la mer et des dégradés en bandes dépouillées, simples. La présence humaine, animale, anthropomorphisée, alterne avec la masse maritime et celle de la voûte céleste.

Et pour finir, toute seule, se détache une acrylique sombre sur papier Fabriano, d’une recherche nommée By Night, où David Ancelin explore à travers des pérégrinations nocturnes les ambiances de lieux déserts. Une tradition qui remet au goût du jour le ténébrisme. Je pense à ce sujet à Victor Hugo, à ses vues magnifiques, solitaires et romantiques et tout autant aux clichés du cinéma noir. Avec une touche de Monory.

 

Beneath the Surface (jusqu’au 6 novembre 2015)

Galerie Utens, 18 rue Charlot, Paris 75003

M° : St-Sébastien-Froissart, Filles du Calvaire, Arts et Métiers

Vélib 3007 (Map)

Mobile : +33 (o)6 63 57 72 64

du mardi au samedi, de 14h à 19h

A propos de l'auteur

Yasmina Mahdi

Rédactrice

Yasmina MAHDI, plasticienne d'origine franco-algérienne, titulaire d'un DNSAP des Beaux-Arts de Paris et d'un DEA d'Etudes Féminines de l'Université de Paris 8 ainsi que d'un corpus de 4 années de thèse sur le cinéma français

A dirigé la Revue universitaire Parallèles et Croisées

Dernières expositions : Faculté des Lettres de l'Université de Limoges, MJC La Souterraine Achat 2009 de l'Artothèque du Limousin (FRAC)

Dirige un atelier d'Arts plastiques à l'Université de Limoges

 

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