Vous avez dit Cabanel ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 13 août 2010. dans La une, Arts graphiques

Vous avez dit Cabanel ?

A Montpellier, l’été tient ses promesses : ciel bleu-Espagne, au-dessus de la Comédie ; appels crissants des cigales, et, au bout de la fraîche esplanade, dans ce beau musée Fabre que nous envient – presque – toutes les Régions, l’exposition de la saison : «  Alexandre Cabanel, la grande peinture du 19ème siècle », est un bonheur, qui, comme il se doit pour le bonheur, est criblé de points d’interrogation …

Car Cabanel nage entre deux rives, au mitan du siècle, entre le classique un peu froid d’un Ingres, et là-bas, la houle des nouveaux courants picturaux qui ensoleillent les rives. Du coup, notre Cabanel n’est pas un pont, mais plutôt une solitaire dérive au cœur de la rivière, qu’on aurait un peu perdue de vue, de par l’agitation des bords … J’avoue pour ma part que je ne connaissais pas Cabanel, avant mes premiers pas au musée Fabre, voici quelques années !

Cela rend perplexe, ces destins artistiques qui « avaient tout pour … » et qui, pourtant « n’ont pas vraiment … » On a l’impression étrange – et ça nous parle aussi au regard de nos vies – de quelque chose de mal « calé », de légèrement désaxé, de l’ordre du « passé à côté », du : dommage !

Gamin de Montpellier, suffisamment doué pour que les Beaux Arts de Paris le présentent au concours ouvrant la porte prestigieuse de la Villa Medicis de Rome, dès 1845. Le séjour romain, passage obligé de ces lignées de peintres, dans le brillant sillage, et d’Ingres, et de David … L’Italie, encore et toujours seule inspiratrice possible, en art.

Un travail de Titan ; il faut réaliser une figure peinte, d’après nature, et de grandeur naturelle, puis un dessin, d’après une peinture de grand maître ; après quoi, un dessin d’après un antique … Et, de copier Michel-Ange, et de répliquer Raphael ! Tout pareil que l’original ! De cette période romaine, il y a, bien sûr, cet «  ange déchu », inquiétant, impressionnant, au parfum sonore , et de la Renaissance, et déjà du Baroque…mais, j’ai un faible pour ce « jeune moine romain » – un portrait ébouriffant de maîtrise – ( Cabanel a  26 ans ), austère, et singulièrement vivant !

Notre Montpelliérain enchaîne, à son retour de Rome, les premiers prix dans ces « salons », qui, depuis le 18ème siècle, animent la vie culturelle et artistique ; les jurys alternent – Cabanel siègera – propulsant modes et écoles ; On s’en doute, ce n’est pas là que souffle le vent des nouveautés ! Que de polémiques ! Qui est admis à exposer ? Qui est refusé ? Qui décerne les prix ? Sur quels critères ?  (excédé, le grand Vernet finira par faire sécession, en refusant de proposer ses magnifiques marines ; mais, A. Cabanel, lui, installé dans la ligne officielle, ne se posa jamais de telles questions).

En plein Second Empire – pas particulièrement ouvert à l’expression artistique, demandez à Victor Hugo,  – les subventions affluent dans l’atelier de Cabanel, qui sera le peintre officiel du régime – en miroir à David, son maître – Peintre officiel, mais pas flagorneur, comme en témoigne, à l’expo, ce portrait en pied de Napoléon  le troisième, tout droit sorti d’un Mallet-Isaac, qui nous regarde, bien autant qu’on le regarde – comme ces gens qu’on connait, sans les avoir jamais vus ! -

Célèbre, et installé, si jeune, encore, Cabanel s’attaque – demandes esthétiques de l’époque – aux grandes compositions monumentales, du type historique : « bande dessinée géante, sur la vie de Saint Louis » ; images d’Epinal pleines de souffle ! De type religieux, aussi : il faut observer d’un peu près cet immense «  Saint Jean Baptiste » , ou «  la mort de Moïse », où plane à l’évidence l’ombre – appropriée – de Michel -Ange … Un vieux couple est à l’arrêt, ce jour devant cette toile, et s’interroge : « Vrai ! Nicole ! Comment on peut dessiner comme ça ? Mieux qu’une photo ! »   Et elle de murmurer : «  ça bouge ! »

Cet Orient – tel qu’on se le représentait, alors – son décor et ses fastes, on le retrouve dans un très grand tableau (presque 3 mètres) : «  Cléopâtre essayant des poisons sur des condamnés à mort ». Déjà, tout Hollywood, son carton-pâte, ses machineries ; on croit voir Taylor, on attend Charlton Heston ! Pur peplum, avant l’heure …

Avant goût, également de symbolisme dans « Phèdre », par exemple, parfait d’habilité, d’affects romantiques ; touchant ? C’est moins sûr !

Ainsi, voilà un peintre trônant sur la peinture de son temps, côté salon, côté pouvoir … Académique (ce qu’il faut faire, du mieux qu’on peut, en suivant procédures et protocoles) ; un peu monotone, au bout, un peu décliné toujours de la même façon, sans grande surprise ! J’en entends, d’entre vous qui s’énervent : donc, pas un vrai artiste !

Mais, copié ; modèle, pour des quantités d’élèves ! Il a transmis! Cabanel ! Professeur, pédagogue, il vend de plus en plus et sa technique atteint des sommets …Artiste recherché, embourgeoisé, enrichi – rien de l’artiste famélique , qu’on aime retrouver dans les romans du 19ème siècle – ses portraits sont commandés jusqu’en Amérique ! «  Pandora » , et surtout « Albayde », la perfection dans le dessin , le modelé, les couleurs – tous les blancs de la création – , le décor ! Le regard de cette juive du Trastevere, par contre, met mal à l’aise, par je ne sais quoi de terni … J’ai, du coup, une préférence marquée pour une  « chiaruccia » romaine, lumineuse, comme les toiles de F. Bazille, un autre Montpelliérain qui est l’honneur du musée Fabre .

Il disait – mais, ne disent-ils pas  tous ça ? – «  la peinture est ma seule maîtresse ! » ; pourtant, que de femmes dans cette exposition ! De beaux et réalistes visages bourgeois ; des femmes violées, comme Thamar, en pleurs (de honte !!), des mortes (Francesca da Rimini), des Eve, à n’en plus finir et des Venus ! Qui ont fait parler, en leur temps, et ça continue ! La salle – genre, boudoir de « cocotte »- couleur dragée, où est exposée « la »  Venus, alanguie, coiffée d’une troupée d’angelots! vaut, comme dit le guide Michelin, le voyage ! « Ce n’est pas une femme ! C’est une pâte d’amande  ! » ricanait Zola, qui avait mieux, avec Nana !  On oscille, il est vrai, dans l’univers féminin de Cabanel, entre celles, « bien, sous tous rapports », oriflammes d’une bourgeoisie moralisatrice, et un « idéal du beau », aux charmes fantasmés, qui nous parle peu ! Les courtisanes, les coquines, les « vivantes », attendent, au coin du bois, dans les toiles de Manet, Renoir, et autres Toulouse- Lautrec!

C’est donc bien là, que se trame le « drame », de l’épopée – Cabanel ;  « le » Peintre, le modèle de l’époque ; la technique la plus aboutie qui soit, sur un chemin commencé par David, et aussi Ingres, à qui il nous ramène souvent… mais, au point qu’on se demande parfois, « Quoi, en plus? » Tout lui a réussi ; reconnaissance des Grands de son temps (il a décoré de fresques superbes et acidulées, représentant  « les heures », l’hôtel particulier de la fameuse famille Pereire, magnats de la banque et de l’industrie naissante)  ; adulé par le pouvoir et ses pairs ; jury, puis professeur, donnant le « la »… qu’a-t-il donc manqué pour qu’il soit sur la plus haute marche ? Et, surtout, pour marquer nos mémoires ? Et bien, sans doute, les autres, à un moment donné de l’évolution de la peinture. Bousculé, coincé, blackboulé, par les remous des courants nouveaux… dans ce deuxième 19ème siècle, particulièrement fécond.

Quand, au musée Fabre, on croise les « Courbet », on est, incontestablement  dans une autre dimension ; de même, Bazille, si solaire ! Les Naturalistes, et surtout, là-bas, les Impressionnistes, leurs fondus, le tremblé de leur air, les reflets de leur eau ou de leurs fumées, les gares, les trains et tous les nymphéas de Giverny ! Comment résister à ce flot ? Comment être « vu » après ça ?

Alors, sagement, et peut-être, silencieusement, pour de très longues décennies, la peinture de Cabanel a été « archivée», classée : « académique » ; on a détourné le regard ; Cabanel, ce grand nom, on ne savait plus trop qui il était ; c’était vague et peu à la mode ! Il n’avait pas eu le temps, ni la volonté, peut-être (je n’ai pas la réponse !!) de monter dans le train de Monet ! La gare de Rouen était peut-être un peu loin de Montpellier ! Je suis un peu triste, de le voir, si altier, au creux de la rivière, à l’écart des guinguettes … Et, j’aime bien, du coup, l’intitulé de l’expo du musée Fabre. Non pas : « Cabanel et l’académisme » mais  « Cabanel, la tradition du beau »

Jusqu’au 5 Décembre 2010, au musée Fabre de Montpellier. Venez ! Et qu’on en parle, ensuite dans «  Reflets du Temps » …

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (8)

  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    01 septembre 2010 à 13:25 |
    Cabanel a fait un retour remarquable vers le passé. A titre d’exemple,les chérubins voletant au-dessus de Vénus viennent de l’imagerie religieuse,produite abondamment à la Renaissance,avec Dürer déjà. Examinez le Cincinnatus de Cabanel: le drapé est dessiné et colorié selon Le Caravage,alors que la végétation et le ciel sont de Poussin. Mélange sans doute nouveau,mais déroutant. C’est encore plus flagrant avec la Chiaruccia,dessin et couleurs sont de la main presque de Poussin. Peut-on appeler ça métier? Sans doute c’est plus fort que la photo,mais de la photo retouchée. Pour ce qui est de l’Olympia de Manet on sait que c’est un hommage non dissimulé à la Vénus d’Urbin du Titien,quasiment la même pose. N’empêche que la facture ait été parfaitement contemporaine. Du reste le Déjeuner sur l’herbe est bien plus provocant, sexuellement parlant. Mais beaucoup moins que Le Sommeil de Courbet,où a été mis en scène,pleine d’intention érotique,l’homosexualité féminine.

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  • Martine L. Petauton

    Martine L. Petauton

    01 septembre 2010 à 13:23 |
    Débat amusant, que cette interrogation autour des” Venus” et de leur érotisme! je suis allée regarder celle de Bougereau ; non, elle n’a pas ma voix ! que dire des deux autres Venus, qui accompagnent celle de Cabanel, au musée Fabre ? Ii y a une “perle et la vague” de Baudry, et une “naissance de Venus” d’un Amaury-Duval, qui échappait à ma culture …Que tous ceux qui veulent bien, aillent les voir ! Qu’on nous départage enfin !mais je vais tricher un peu, en proposant de mettre dans la balance ” l’olympia” de Manet ; alors, messieurs, où est l’érotisme ?

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  • Martine L. Petauton

    Martine L. Petauton

    01 septembre 2010 à 13:15 |
    Pour Jean le Mosellan …J’ai vu, en effet, que dans la foulée de la remontée du courant académique, on est aussi allé rechercher Bouguereau – dont j’avais fait étudier “le triomphe de Napoléon”, qui avait réjoui toute une troupée de 4ème !
    Permettez-moi, Jean , par ailleurs de ne pas trouver la “Venus” très érotique ! il faudrait plutôt aller voir les Renoir ! Je la trouve, sucrée, au-delà du raisonnable, et dans le domaine de l’érotisme,trop de sucre-dragée, donne un peu mal au cœur ! mais, en la matière, chacun est juge ! ” l’art ne parle qu’à moi-même” disait un récent sujet au bac!

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    • Jean Le Mosellan

      Jean Le Mosellan

      01 septembre 2010 à 13:20 |
      Je trouve que Bouguereau est le meilleur des trois. Son tableau l’Océanide reprend la même idée et à peu près la même pose que la Vénus de Cabanel,mais avec une petite touche impressionniste. Il apprend vite. Mais pour ce qui est de l’érotisme les impressionnistes sont bien les plus forts. En la matière,il vaut mieux suggérer que d’être trop précis. Bouguereau aurait pu faire un impressionniste très honorable,mais pas Cabanel. D’ailleurs la première manière de Van Gogh était tout à fait conventionnelle. Comme la dernière de Derain. Les artistes sont imprévisibles. Il m’a été donné de voir en vente publique à Drouot un Bouguerau. Cote très basse et pas de preneur.Tragique.

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  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    01 septembre 2010 à 13:10 |
    Cabanel n’était pas seul,il y avait de grands noms dans son mouvement de peinture accadémique, comme Bouguereau et Gérôme. Cabanel est venu comme vous dites après David et Ingres,qui ont épuisé le filon,le classicisme étant parvenu à l’apogée avec eux. Après c’est évidemment le déclin malgré la réintroduction des angelots pour atténuer l’érotisme criant de sa peinture. L’affiche de l’expo ne reprend pas toute la dimension de la Naissance de Vénus,naissance triomphale,moins païenne que celle de Boticelli à cause de la présence d’angelots. Son compère Bouguereau a également fait une Naissance de Vénus,hommage plus direct à l’insurpassable Boticelli. Bouguereau s’inspirait aussi de Carpeaux, contemporain qui a échappé au qualificatif de pompier grâce à la vie insufflée dans ses sculptures. Regardez ses Nymphes et le Satyre vous retrouvez la Danse de Carpeaux. Curieusement les musées de province,c’est heureux,comme Montpellier,et les musées américains conservent les oeuvres de nos néoclassiques. Mais on peut en voir,à la sauvette,au Musée d’Orsay.

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  • Ficus lissant

    Ficus lissant

    01 septembre 2010 à 13:02 |
    Connaissant un peu Montpellier depuis 2001, le nom de Cabanel ne m’était pas étranger, et j’avais été sensible à certaines de ses toiles, car je ne déteste pas “l’Académisme”, à condition qu’il ne s’enferme pas dans des schémas trop routiniers (un art qui n’évolue pas étant un art qui meurt, n’est-ce-pas ?).
    Et pourtant, je ne vous cacherais pas, Madame, que, si, comme vous, j’aime bien les tableaux du “maître”, je suis beaucoup plus attiré encore par les courants symbolistes anglais (notamment Burne-Jones et tous les préraphaélites, tel encore Dante Gabriel Rossetti).
    Bravo, en tout cas, pour votre style et votre façon de donner envie aux visiteurs éventuels de faire le “voyage” que mérite ce peintre.

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  • LG

    LG

    01 septembre 2010 à 13:00 |
    Great madame ! Even if I don’t get evthg you write, I love french language and french art. I have visited that exhibition. Wonderful and Montpellier too !
    Thx to you

    Kiss LML !! Cya soon I hope

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  • lmlevy

    lmlevy

    01 septembre 2010 à 12:56 |
    Merci Martine pour cette promenade au musée Fabre de Montpellier ! Je ne savais rien de Cabanel, je le découvre avec grand plaisir et la réticence que je porte à cette période de “peinture de marbre”. Mais la vivacité de votre écriture et la sûreté de vos éclairages sont brillants !

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