Cinéma

Un film juste parfait : « 45 ans »

Ecrit par Martine L. Petauton le 27 février 2016. dans La une, Cinéma

Film de Andrew Haigh, Grande Bretagne, 2015, Charlotte Rampling / Tom Courtenay

Un film juste parfait : « 45 ans »

Parfait. L’émotion – la vraie, la juste mesurée – le toucher du réel – le nôtre, au clignement de paupière près. En plus, la beauté de la photo ; vertes prairies et brumes labellisées anglaises ; la bande-son qui nous chavire la mémoire ; les Platters qui traînent... On voudrait que ça ne s’arrête pas, pas encore ; ils ont sans doute tant d’autres moments ces deux-là, Kate-Charlotte et Geoff-Tom ( fins, comme fil d’or class ; tressés comme tapisserie d’Aubusson ; des laines vertes et bleues, passées mais pas fanées).
Deux dès à coudre – emplis de cette eau si particulière à la verte Angleterre, côté Sud – suffisent pour raconter le fil du film : deux sexagénaires, à moins que septua, à la retraite, dans leur campagne : pas d’enfants, mais un chien aimé. On est dans la préparation – le film est entre ces deux bouts – de l’anniversaire de mariage du couple (45 ans). L’arrivée d’une missive venue du fond des Alpes Suisses – annonçant qu’on a retrouvé le corps congelé en crevasse d’une lointaine amoureuse du mari, disparue dans un accident de montagne, il y a des décennies – a l’effet–dominos qu’on pressent. Voilà.
1 heure et demie de thé préparé, à ce moment, cet autre – à peine le changement de la lumière entrant par la fenêtre pour faire la différence – d’économie de paroles, de densité des regards de presque un demi-siècle de vie commune, de rituels divers et imperceptibles, de la laisse du chien, et de pas lents dans l’unique rue commerçante du bourg… Elle sait d’instinct s’il va bien, pourquoi il bougonne ; la justesse de la tignasse blanche de Tom Courtenay ! où est son médicament pour le cœur (il a eu un pontage il y a cinq ans). Il connaît – à quoi bon le dire – tout ce que disent ses yeux à elle. Gris-bleus-Rampling. Bref, un couple, dans sa durée, qui va l’amble ; pas si mal. Une histoire de vie commune, banale jusque dans la façon dont ils éteignent la lampe le soir. Les Vieux de Brel, en couleurs d’aujourd’hui. De l’amour au quotidien, sans être dans aucun romantisme tapageur, ni passion opératique, ni exaltations inutiles. Rien de factice. Les liens d’un couple qui a de la bouteille.
Jusqu’à… à peine une déchirure, au début ; craquement léger de la porte de la vieille armoire, pas plus. Un murmure, un marmottage de lèvres un rien ridées ; c’est quoi cette histoire ancienne ? La vie, à lui, avant elle, ça ressemblait à quoi ? À qui, surtout ? Et, comme une musique – que des cordes de violoncelle qui prendraient de la force –, comme un sanglot qui monte, la voilà qui farfouille au grenier – lettres et photos –, et qui, en découvrant un réel si ancien ou tout à fait proche ; sait-on ! en est sidérée, comme on se coulerait dans l'ambre, perd ce Nord qu’elle avait cru tenir. En quoi elle avait cru. Une lézarde, guère plus, mais qui met en danger les fondations de tout un monde. C’est évoqué, légèrement découvert, comme un rideau de fenêtre qui se lève, à la japonaise, discret. Le visage de Rampling se défaisant, se chagrinant, s’enlaidissant de peurs et perplexités sans fond, voilà un voyage qui est un des plus forts du cinéma de cette année. A la fin – la fête d’anniversaire, plus vraie que vraie, il pleure un peu – c’est pas son genre ; elle se fissure… c’est quoi la suite ? finalement on a un peu peur, quand le générique de fin s'installe...

Mélodrame d’hiver

Ecrit par Yasmina Mahdi le 19 décembre 2015. dans La une, Cinéma

à propos du film Tout ce que le ciel permet (All That Heaven Allows, 1955) de Douglas Sirk

Mélodrame d’hiver

Un récit simple

« Mon amour, offre-moi un sapin aux pointes argentées » pourrait être le résumé bucolique du merveilleux mélodrame de Douglas Sirk (cinéaste né à Hambourg en 1897, mort en Suisse en 1987) : Tout ce que le ciel permet. Et son sous-texte : « semblable à toi, aux cheveux mêlés de pointes d’argent, dans la beauté de ta maturité ». Et couronnant cette déclaration, des flocons de neige qui tombent doucement. Un film aux accents mélodiques et dramatiques, comme le précise la bande-annonce, à la fois empreint de « torture et d’extase », où « l’amour n’épargne rien [car] torturant, extatique ». L’intrigue est simple, limpide. Le film commence par le survol d’une bourgade idéale, où se détache un clocher sur lequel se perchent des pigeons qui roucoulent, sur la plongée de rues propres bordées d’arbres qui s’égayent de couleurs de fin d’automne, et où l’on aperçoit quelques passants qui se promènent. La musique, égrenée par les touches d’un piano, prédit l’intrigue douce-amère. Le schéma narratif s’intrique autour de personnages très reconnaissables : une femme devenue veuve récemment, ses enfants, ses amis. Et tout ce petit monde se prépare à la venue de l’hiver.

Le point nodal arrive avec la présence du jardinier qui vient émonder les arbres du jardin de la dame. Mais, surprise, ce n’est pas le vieux jardinier de la famille (décédé, tout comme le mari), mais son fils, un jeune homme, incarné par le splendide Rock Hudson (1925/1985). Et le désir, l’extase, tombent comme la foudre. Le regard, l’attitude de Rock Hudson appuient l’amour naissant de suite, ou bien une forte attirance, devant la surprise – voire l’incrédulité –, et la réserve de Jane Wyman (1917/2007).

Le cœur du sujet

La caméra de Sirk se tourne vers les protagonistes et en révèle, par le jeu des acteurs, le caractère complexe et paradoxal. L’outil-caméra est fixe face à des situations instables et des individus aux opinions relativement bornées. Mais Sirk capte également des signes de rupture, de déchéance, des comportements irrationnels, envieux ou brutaux. En cela, il dénonce les limites étouffantes de la société américaine clivée, raciste et sexiste des années 50 ; une société réglée sur des rapports de classe et de sexe.

Et se joue devant les yeux des spectateurs tout un pan de la vie américaine, pleine d’oppositions, ici, formulées de manière souple. Les Etats-Unis se trouvent alors pris en étau dans un contexte de guerres et de conflits – la guerre froide, celles de Corée et d’Indochine, avec ses milliers de morts. Dans Tout ce que le ciel permet, l’intrigue est resserrée principalement sur la société WASP (White Anglo-Saxon Protestant) – dans le film, une société américaine blanche « douce », dont les mœurs, même si elles paraissent encore assez corsetées, évoluent lentement.

C’est tout en finesse que Douglas Sirk, l’européen cultivé, raffiné, met à jour les antagonismes, les divergences, les différences ainsi que les rapprochements entre les êtres, dans le melting-pot du mélange multiculturel. A cet égard, notons la scène célèbre au cours de la soirée chez les amis de Ron, qui entraîne Cary dans une sauvage danse rockabilly, au milieu de gens modestes, issus de la classe moyenne, et pour certains d’origine hispanique. Scène qui contraste évidemment avec celle du Club, endroit de persiflage et de concurrence, où la diffamation s’en donne à cœur joie face à la « pureté » et l’honnêteté de l’entourage de Ron, le jardinier. C’est en surplomb, avec un léger recul, et c’est aussi en pacifiste que l’auteur émet ses images, leur donne sens, enchaîne les séquences filmiques, en observateur persuadé que toute société génère du positif en son sein.

Reflets des Arts : « Dis Maîtresse ! », un film citoyen

Ecrit par Sabine Vaillant le 28 novembre 2015. dans La une, Cinéma

Film de Jean-Paul Julliand, sortie le 25 novembre 2015

Reflets des Arts : « Dis Maîtresse ! », un film citoyen

L’entrée à l’école maternelle, une première pour les enfants de moins de 3 ans de l’école Anatole France de Vénissieux et leurs parents, comme en témoigne Dis Maîtresse, de Jean-Paul Julliand. Avec le réalisateur, le spectateur découvre la réalité du travail au quotidien de Géraldine, sa fille, avec les « Tout petits ». Chemin faisant le film se fait citoyen. Il plonge au cœur de la problématique : l’entrée des Tout petits à la maternelle, mais aussi la décision de François Hollande : faire de la scolarisation des Tout petits dans les quartiers populaires une priorité de la refondation de l’École.

L’arrachement que vivent les 28 enfants de 2 ans le premier jour est palpable. La maîtresse, heureusement secondée par une collègue le premier jour et Aline, l’ATSEM, restent calmes, déterminées, chaleureuses devant ces petits stressés qui essayent par tous les moyens de rejoindre leurs parents.

La caméra à hauteur des enfants laisse place à l’univers des maternelles que tous parents rêvent de découvrir, au moins une fois. Au fil des jours, les rituels, les ateliers, les jeux, la musique, le sport, le travail comme aiment à le dire les enfants, organisent, structurent et donnent des repères aux petits.

Le travail de professeure, pierre-angulaire de cette année cruciale pour les enfants, et celui de l’ATSEM (Agent Territorial Spécialisé des Ecoles Maternelles) si précieux, se dévoilent sans fards. Le tandem fonctionne. Les petits finissent par suivre Aline ou Géraldine dans les couloirs comme une volée de canetons, heureux et fiers.

Géraldine déploie l’année durant en plus de son savoir une organisation, une préparation, une connaissance de l’enfant et de sa psychologie, mais aussi une créativité, une bienveillance et une écoute de tous les instants qui amènent l’enfant à adhérer à ce qu’elle et l’École attendent de lui. Notamment dessiner, peindre, écrire sur une feuille. Celui qui ne respecte pas ces consignes, qui déborde sur les murs ou le radiateur, prend l’éponge et frotte sans émoi visible. La caméra glisse sur ces instants, soulignant l’adhésion de l’enfant, la confiance qu’il accorde et l’épanouissement qui se mettent en route.

L’École a ses exigences sur lesquelles les programmes ne sont pas diserts. En off, Géraldine revient sur cet aspect qui la renvoie seule à sa pratique professorale face à 28 Tout petits. A elle de faire son chemin avec l’apprentissage des couleurs, de la vie en groupe, des codes sociétaux, du développement propre des Tout petits…

« Le Fils de Saul »

Ecrit par Martine L. Petauton le 14 novembre 2015. dans La une, Cinéma

film hongrois, sortie novembre 2015, coécrit et réalisé par László Nemes, dont c’est le 1er film. Grand prix du festival de Cannes 2015

« Le Fils de Saul »

Les raisons pour lesquelles le terme « exceptionnel » peut et doit être employé pour ce film, sont tellement nombreuses, que c’est un ciel d’étoiles toutes plus brillantes les unes que les autres. Unique, rare, est l’œuvre ; unique, rare sera votre expérience d’aller le voir, d’en ressortir autre. Assurément.

Difficile d’écrire après. Tout a déjà été dit, à la virgule près, et, presque toujours, si justement. Pourtant, plus difficile encore de se taire. Alors, communiquer, et avant tout partager, en essayant de passer le témoin : il faut aller voir Le fils de Saul, toutes affaires cessantes. Il y va de l’Homme, que nous voulons être. Que nous devons être, plus encore.

On sait le thème : Birkenau, 1944. Arrivée massive des trains de Juifs Hongrois. Un groupe de Sonderkommandos ( on les appelait « ceux qui ont le secret ») ; la main d’œuvre exécutoire de l’extermination. Dans ce travail à la chaîne, le « visage » du film, un homme encore jeune, Hongrois, repère un garçon pas encore mort, à la sortie de la chambre à gaz, achevé par un des médecins des camps et, l’incarnant comme son fils, concentre son énergie vitale à lui éviter le crématoire, à vouloir l’enterrer, avec la prière des morts des juifs, le Kaddish. Un itinéraire, on l’entend évidemment d’entrée, qui tient de toute l’humanité, et emmène dans ses images, dans son message, toute la civilisation/Barbarie, comme antienne du film.

Comme beaucoup d’autres, j’en étais restée au documentaire de Lanzmann (1985), Shoah, et ses 10 heures d’images, « parlant de », jamais illustrées, dont la force semblait définitive. La Shoah devait en rester à ces visages de témoins, ou, aux images plus anciennes, d’archives noir et blanc du Nuit et brouillard de Resnais. Rien de plus, rien derrière, rien après. Jusqu’à ce film dont, nous dit son réalisateur, le projet serait de parler du génocide juif, aux jeunes générations. Par une fiction.

Film en couleurs – le noir et blanc connotant peut-être justement trop documentaire. Mais, caméra sur l’épaule des réalisations les plus modernes. Images heurtées ; montage rapide. Temps ; saccadé, d’une rapidité de machines-robots, des tâches à faire du kommando ; et d'autre part, réduit comme le souffle infime de la survie possible, et du projet. Respiration double. Architecture simple : fond d’écran systématiquement flouté, tandis que l’image d’une netteté de téléobjectif éclaire les visages – bouche et yeux, surtout, les mains, les gestes d’une étonnante précision des acteurs ; le principal, et les autres membres du Sonderkommando.  La focale orientée vers les quelques personnages-acteurs est d’une précision fascinante ; visages, regards – le plus souvent, silencieux ; parole dangereuse, trop coûteuse, inutile. Mimiques, vêtements, nourriture, violence des rapports – chacun sauve sa peau – des membres du Kommando. Dichotomie impressionnante. Le fond, le flou / l'Histoire ; le premier plan / personnages du fictif narré. On est amené, naturellement, à dissocier, puis à associer, cette entrée particulière en Shoah, par l'histoire racontée – appât efficace pour de jeunes spectateurs – ramenée systématiquement au fond d'écran des images les plus signifiantes de l'Histoire-Shoah ( dans chaque scène floutée, on reconnaît les rares mais précises images-photos de la réalité de la Shoah, qu'on a tous dans l’œil).     L’extermination en marche ; montrée, mais floue, suggérée, comme appartenant forcément à notre mémoire, qu’il faut cependant raviver – vous souvenez-vous bien que… : le piétinement du troupeau des arrivants, poussés vers les salles de déshabillage ; les corps dénudés happés par les portes de la Chambre à gaz ; le nettoyage de la mort de masse ; la récupération des « pièces » (entendez les corps) ; le transport vers la bouche rouge des crématoires ; s’ils sont débordés, les galopades dehors sous les bouleaux, verts comme un étrange romantisme, en direction des fosses, au bord desquelles se poursuit le travail... Tout est pourtant action dans ce film, le flouté, le précis, mais les registres, et les échelles sont diamétralement opposées. Comme si on était dans des films différents, se rejoignant.  Film sans musique, dont la bande-son est de première importance ; là aussi en deux tempo ; les chiches paroles du groupe ; le bruit d’enfer du fond, où s’entremêlent, presque indistinctement les hurlements de peur des victimes, les aboiements incessants des ordres, les bruits matériels, des portes en fer des chambres, de fermeture des fours, claquement des armes, sifflement des flammes… L’enfer des tympans médiévaux, actualisé par l’univers de la grande industrie, par l’imaginaire de la sidérurgie et de ses hauts fourneaux, qui ne nous lâche pas. On sait que l’extermination eut cette dimension là : – combien en reste-t-il à faire ? Encore plus de mille ; alors il faudra que ce soit fini demain à l’aube…

« Une jeunesse allemande »

Ecrit par Martine L. Petauton le 31 octobre 2015. dans La une, Cinéma, Histoire

Jean Gabriel Périot, France, 2015, documentaire en salles actuellement

« Une jeunesse allemande »

De la violence collective…

Tout en noir et blanc, balayé d’extraits de sujets TV de cette époque, loin comme un drôle de Moyen âge qui serait le nôtre, le documentaire serré et éloigné de tout délayage, Une jeunesse allemande, est un moment d’Histoire, certes, mais sans doute encore plus un miroir interface entre ce temps-là et celui d’aujourd’hui. Remarquablement utile.

Monté nerveusement ; phases plus lentes des « paroles » des principaux acteurs ; gros plans sur regards, mains, visages ; images, sans fioriture, de prisons, attentats, une de journaux ; on ressort du film (1h30), informés pour les plus jeunes, ayant révisé pour nous, entrés dans l’âge adulte avec ces faits, mais surtout emportant une réflexion à mener sur la violence collective, ici, en Europe, et à ce moment-là, à deux jets de pavé de Mai 68, et pas si loin de la fin de l’Europe Nazie. C’est à nous, dans l’Histoire, que parlent ces images et surtout ces mots. Tellement plus que le lisse du document, ce film ; un coup de poing : – voilà, d’où vous venez, vous les jeunes ; voilà ce que vous étiez aussi, ce que vous avez côtoyé, à tout le moins, vous, les aînés…

Le film est centré sur l’itinéraire de la Fraction Armée rouge allemande (RAF) 1ère époque, celle des « années de plomb ». On peut sans aucun doute y associer les Brigades Rouges italiennes, l’opposition marxiste d’un Rudi Dutschke, qui fut, à Berlin, on s’en souvient, au mois précédent Mai, l’étincelle qu’il fallut aux Mouvements de France. On ne peut que se souvenir des remous plutôt hard de notre après Mai, à nous, de la Gauche prolétarienne et sa Cause du peuple auréolée du prestige des intellectuels, des Vive la révolution des Mao-Spontex ; de Krivine arrêté, sa Ligue dissoute… De tant d’autres. Même chanson – musique, paroles, de ce temps-là, partout en Europe occidentale – France, RFA, Italie, plus que Royaume Uni. Débordements d’une jeunesse-baby boom, ou un peu avant, née juste après la guerre, regardant un mode de vie Trente glorieuses/ultra société de consommation – que ne l’a-t-on dit ! Mais plus encore, demandant à la génération précédente les comptes qui s’imposaient sur la période de la guerre, du nazisme, de la Collaboration (Le chagrin et la pitié, chez nous, voisine avec le livre Vichy années 40 de l’américain R. Paxton). Comptes, ou à tout le moins, questions. Inévitable et douloureux syndrome – dirait la grande Dolto – du homard, où toute une génération tente d’émerger, de planter des valeurs qui lui sont propres, dans un mouvement de libération, voire de résistance – eux aussi. Est-il besoin de rappeler qu’on se construit toujours en miroir des autres, et notamment des précédents. S’il y avait un seul thème à retenir du film, ce serait celui-là.

Scorsese

Ecrit par Sabine Vaillant le 24 octobre 2015. dans La une, Cinéma

Scorsese

Dix ans après sa venue pour l’inauguration de La Cinémathèque française, Scorsese l’habite à plein temps jusqu’au 14 février 2016 pour la superbe exposition qui lui est entièrement dédiée, produite par la Deutsche Kinemathek, Museum for Film and Television, Berlin.

Dans l’ambiance feutrée des salles obscurcies, le déroulé de la vie et l’œuvre de Martin Scorcese, un des plus grands réalisateurs de notre époque, s’offre aux visiteurs, en un voyage de cinq thèmes repris sur de grands panneaux lumineux. L’espace de chacun d’eux présente les éléments issus de la collection privée Scorsese et d’archives privées européennes ou américaines permettant de saisir son œuvre et son empreinte sur le cinéma américain post « Nouvel Hollywood ».

Le salon de ses parents, en partie reconstitué, est un indice fort de ce qui constitue le réalisateur et sur lequel s’appuie son cinéma. Avec l’église catholique et le monde des gangs des rues, le clan familial, forment la triade inspiratrice. L’asthme, en l’empêchant de jouer dehors, l’amène au cinéma. C’est ainsi qu’il constitue sa cinémathèque et ancre le cinéma en lui. Cette passion pour le cinéma le conduit de la Little Italy de son enfance à l’université du sud de Manhattan et au statut de cinéaste cinéphile.

Au travers des story-boards, des écrits, de la correspondance, des photos, des maquettes et des extraits de films, l’articulation de la pensée cinématographique de Scorsese s’élabore au fil de l’exposition.

Ce ne sont pas tant les images fortes, violentes comme Jésus Christ crucifié de La dernière Tentation du Christ (1990) qui retiennent l’attention mais les notions de faute, d’expiation et de pardon constitutives des éléments centraux des films du cinéaste.

Scorcese explore New York au fil du temps. A hauteur d’homme dans son quartier new-yorkaisdans Who’s That Knocking at my Door (1967), puis avec Taxi Diver ( 1976). Il passe ensuite à la chronique des métamorphoses de New York avec Le Temps de l’innocence (1991) ou Gangs of New York (2002).

L’exposition souligne plus loin, l’importance de la prise en compte dès 1970 par Martin Scorcese de la détérioration fulgurante des films et des négatifs, des pellicules couleur. En travaillant à la conservation et à la promotion du patrimoine cinématographique, et en créant The Film Fondation en 1990 avec ses amis dont Steven Spielberg et Stanley Kubrick, le cinéaste entre dans une autre dimension devenant le lien entre passé et avenir du cinéma.

« Worms » : premier film d’animation brésilien

Ecrit par Sabine Vaillant le 03 octobre 2015. dans La une, Cinéma

« Worms » : premier film d’animation brésilien

Être expulsé du monde souterrain des vers est le comble pour un ver de terre et d’autant plus grave quand on est un pré-ado, qu’on s’appelle Junior et qu’on est suivi à la trace par sa mère.

Junior a un problème. Il se verrait bien en champion de roller. Raté ! L’équipe de roller le voit en fils à maman, gavé des derniers gadgets que vante le Super Héros de la Télé.

Le temps de l’émission de TV, il s’identifie à son Super Héros aux prouesses physiques incroyables, à côté de son grand-père étiqueté sénile parce qu’il est le seul à voir des trucs bizarres…

Alors que Junior est prêt à accomplir l’exploit de sa vie pour intégrer l’équipe, l’improbable se produit. Il est propulsé à la surface du monde. Finie la jolie ville des vers, bonjour le chantier de construction.

Ouf, il n’est pas seul pour affronter le terrible cafard Big Wig. Nicolas, le looser de service, est là, mais aussi… la jolie rebelle Linda.

Vont-ils réussir à triompher de Big Wig et sauver le monde souterrain ? Vaste entreprise sur fond d’amitié, d’entraide, d’intelligence de cœur et d’esprit, de dépassement de soi où chacun en sort grandi… sans oublier grand-père… et sa mère ! Darwin peut être satisfait, les vers de terre sont à l’honneur.

Le résultat est à la hauteur des 600.000 photos et des 4 ans de travail pour Paolo Conti, réalisateur du premier film brésilien entièrement réalisé en stop motion.

Fabienne Carat sert superbement la voix de Linda, et Merwan Rim celle de Junior.

 

 

Worms, un film de Paolo Conti et Arthur Nunes

Sortie nationale le 7 octobre 2015

Difret

Ecrit par Christelle Angano le 26 septembre 2015. dans La une, Cinéma

: En Ethiopie, le combat d’une femme contre les traditions, réalisateur Zeresenay Berhane Mehari, film sorti le 8 juillet 2015, durée 1h39min

Difret

Difret se déroule en plein cœur d’un village éthiopien, assez loin de la capitale. Nous sommes en 1996. Après quarante ans de règne du Négus Hailé Sélassié et seize ans d’une dictature militaire sans pitié, le pays se reconstruit économiquement. Il tente également, petit à petit, d’accéder à la démocratie. Ainsi, cette société patriarcale va voir naître des associations féministes bien décidées à défendre les droits des femmes et des filles, en leur donnant, en tentant de leur donner une place plus importante dans la société.

Le film Difret met en scène un événement extraordinaire qui a secoué la société éthiopienne.

Avant tout, vous dire que « difret » est polysémique. Ce terme signifie « le viol », mais aussi « le courage ». Aucun autre titre n’aurait pu mieux convenir à ce film.

On découvre Hirut, une jeune adolescente de 14 ans, fille de fermiers. Sa famille vit dans un village éloigné de la capitale, Addis-Abeba. Alors qu’elle rentre de l’école, Hirut est kidnappée par un groupe de jeunes hommes à cheval. L’un d’entre eux l’a choisie comme future épouse, et comme la tradition le veut ou en tout cas l’autorise, il choisit de l’enlever, de la séquestrer et de la violer. Mais Hirut refuse ce qui semble inévitable. Le lendemain, alors qu’elle a été battue et violée, elle réussit à s’échapper en volant l’arme de son agresseur. Poursuivie, la petite fille va se servir de l’arme et tuer son violeur.

Pour la justice locale, il n’y a pas l’ombre d’un doute, Hirut est coupable. Il y a mort d’homme (et l’expression prend ici tout son sens : c’est un homme qui meurt, pas une femme). Hirut mérite la mort. Le sang pour le sang.

Heureusement pour la petite fille, Maez Ashenafi, une avocate spécialisée en droit des femmes, à l’origine d’une de ces associations mentionnées plus haut, va la prendre sous sa protection et va mener une vraie bataille pour lui éviter la peine capitale.

Alors oui, le film se finit bien : Hirut a la vie sauve. Et puis aussi, depuis l’histoire de Hirut, les enlèvements sont interdits par la loi et passibles d’emprisonnement. Enfin, avec Hirut, la justice éthiopienne accepte la notion de légitime défense, une belle avancée. Cependant, il est évident que si Hirut a la vie sauve, cela ne l’empêche pas d’être très inquiète pour sa petite sœur de douze ans, elle aussi en danger. D’ailleurs, au moment du procès, les parents de Hirut on décidé de ne plus scolariser sa petite sœur, de peur qu’elle aussi se fasse enlever. Il faut du temps pour que les traditions, ancestrales, ne s’effacent.

Ce qui est intéressant à noter, c’est que Difret est un film 100% éthiopien. Tourné en Éthiopie, avec des acteurs éthiopiens. Les dialogues sont en amharique. Et le fait qu’un pays laisse un tel film se tourner chez lui est déjà une formidable preuve que quelque chose est bien en train de se produire (par exemple, le tournage du film Timbuktu a dû être déplacé. C’était trop dangereux. Au lieu d’être tourné à Tombouctou, a été en fait tourné à la frontière malienne, à l’extrême-Est de la Mauritanie).

Je connais l’Ethiopie, et je l’ai reconnue. Ce film est « authentique ». C’est d’ailleurs la remarque que m’a faite l’amie éthiopienne qui m’accompagnait. Un film plus proche du documentaire que du mélodrame. C’est, à mon avis, ce qui fait sa force.

Quand je ne dors pas

Ecrit par Sabine Vaillant le 19 septembre 2015. dans La une, Cinéma

un film de Tommy Weber, avec Aurélien Gabrieli ; sortie nationale 30 septembre 2015

Quand je ne dors pas

Que se passe-t-il dans la tête d’un garçon de 20 ans, fauché, qui décide de partir voir la mer par le premier train du matin ? Antoine déroule son plan pour payer son billet, le temps d’une nuit d’hiver parisienne.

Pas gagné d’avance, pour ce Don Quichotte des temps modernes.

Il ne s’épargne rien. A contretemps de la réalité, il s’aventure dans des plans qui ne lui ressemblent pas. Antoine se cogne à la vie mais s’en sort toujours porté par un noyau d’enfance qui résonne sur les autres.

Désarmant, touchant, un peu à la Woody Allen mais sans le bagou, Antoine émerge de sa nuit. Il expose sa dualité, teste ses failles, sème les symboles. Peu importe si sa trajectoire n’est pas rectiligne, si Léa préfère un autre. Il avance habité par ses héros.

Et même, il fonce dans la nuit sur un vélo, enveloppé dans son talisman enlevé à Hortense.

Étendard et doudou, double face comme lui adulte et enfant. Antoine file dans sa bulle d’où s’échappe la musique, clé de son personnage. « C’est une nuit presque fantastique » résume Tommy Weber, le réalisateur.

Quand le jour se lève sur ses rêves, l’esprit libre et déterminé d’Antoine se livre dépouillé des oripeaux de la nuit : « Juste un sourire pour ne pas trahir les larmes qui se cachent sous la peau… »

Les yeux bleu-Floride de Jean Rochefort

Ecrit par Martine L. Petauton le 24 août 2015. dans La une, Cinéma

Les yeux bleu-Floride de Jean Rochefort

F comme Floride, F comme film, F comme formidable… le Floride de Philippe Le Guay, avec, surtout, Jean Rochefort et Sandrine Kiberlain – mais tous les acteurs sont à la hauteur – nous apaise, et nous trouble, de ses bleu-gris-douceurs amères, en cette fin de canicule. Ne pas oublier le F comme film français, dont il sera, à n’en pas douter, un des fleurons de l’année. « Petit film français », disait avec condescendance une de mes connaissances, amateur, il est vrai, du battage des grosses productions Hollywoodiennes. Qu’entendent-ils par là, – « petit » – les gens de son engeance ? si ce n’est cette formidable – unique – capacité à rendre, là, sur la toile, par la couleur, le son et les silences, le décor – évidemment – le vrai du vrai de la vie d’en bas, celle qui coule à nos pieds, la nôtre… dépayser, la folle et géniale mission du cinéma, ou repayser, en soi, en son miroir. Floride, en sa complète réussite.

Quelque part, au bord du lac d’Annecy, sa lumière automnale idéale pour le sujet. C’est ça, aussi, le film français ; le vrai de ses décors – la tasse, l’odeur du café, la brume du soir – à les toucher. Un Claude Lherminier de 80 ans, qui a passé les rênes de son entreprise (le chemin industriel et ses bouleversements techniques et économiques, propres à notre époque, sont acteurs du récit, bien autant que les gens) à sa fille aînée. Il a – il est dedans – perdu la boussole. Cette boussole qui se déglingue, de cliquetis imperceptible en craquement de fin du monde, est la vraie musique du film. Celle qui va nous poursuivre longtemps. Le récit est ce moment de bascule, où Claude va passer de la possibilité de « son chez lui » à tous les sens du mot, à son absolue impossibilité. Quelques mois, peut-être, une année, à tout prendre ; c’est de ce temps particulier, qui part et change de nature ; une décomposition, en fait, que le film se saisit, et avec quelle maestria. C’est presque léger, cet Alzheimer (le nom n’est jamais prononcé) dans les premières séquences, quand Rochefort fait mine de tomber du lit, pour enquiquiner son auxiliaire de vie, ou, quand il manie les foucades, les caprices, les restes supposés d’obsessions « – dites-moi, comment ça se passe au lit avec votre mari… c’est juste pour savoir… » ; il est de dos, beau vieillard, se voulant encore vert, mais sachant qu’il ne l’est plus, droit, piqué dans le jardin à peine embrumé où la dame bourrue d’un âge certain étend son linge. Remarquable plan – tout est « de derrière » – qui dit le film, en soi, et nous étreint, déjà. Gorge et cœur serrés ; brin de sourire ému ; tonalités douces-amères, impression générale qui ne nous quittera pas, de toute la projection.

« Sonate d’automne » – jamais en mode vivace, même pas dans les moments dramatiques – marchant, d’un pas de promenade un peu heurtée dans les souvenirs d’enfance (étaient-ils vraiment nécessaires ?), dans le chaos imminent de ceux de la vie privée : « – ah, bon, j’ai eu plusieurs femmes… » jusqu’à ce « – mais, qui êtes-vous ? » qui jaillit un jour au réveil, et qu’on attend, bien sûr. Alors, la houle des secrets entretenus – la fille cadette qui vit en Floride et doit venir pour son anniversaire… le possible d’un impossible événement, qu’on a compris d’entrée, apparaît mineur et presque convenu dans cette autopsie fine et douloureuse de l’effilochement de la mémoire, bien entendu, de la déconstruction d’un individu, bien plus ; d’une vie qui ne va plus.

Le chemin de Rochefort – quelques pas encore, à la fin – dans ce « temps de l’oubli qui vient », un des films qu’il nous faut accompagner, là, en ce retour d’été – vraiment sa période.

La densité – unique – d’un très grand film français…

 

Philippe Le Guay, Floride, France, 2015

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