Cinéma

Pitchipoï ou « peut-on revenir en Pologne » ?

Ecrit par Yasmina Mahdi le 04 juillet 2015. dans La une, Cinéma

Pitchipoï ou « peut-on revenir en Pologne » ?

Une volonté cruelle de l’Histoire a réduit en morceaux ma vieille patrie, la Monarchie austro-hongroise. Je l’ai aimée, cette patrie, qui me permettait d’être en même temps un patriote et un citoyen du monde, un Autrichien et un Allemand parmi tous les peuples autrichiens. J’ai aimé les vertus et les avantages de cette patrie, et j’aime encore aujourd’hui, alors qu’elle est défunte et perdue, ses erreurs et ses faiblesses. Elle en avait beaucoup. Elle les a expiées par sa mort. Elle est passée presque directement de la représentation d’opérette au théâtre épouvantable de la guerre mondiale, Joseph Roth (1).

 

Le deuil et la mort

Le film intitulé Pitchipoï de Charles Najman pose directement la question du retour en Pologne des Juifs polonais ashkénazes – et son sous-texte – : comment peut-on habiter Israël, et est-ce bien la patrie de tous les Juifs ?

La première scène augurale débute par le deuil d’une famille ashkénaze, la présence d’un rabbin et l’absence d’un frère, autour des dernières volontés d’un père ancien déporté. La fiction commence ainsi de façon abrupte par la mort, tout comme l’admirable Husbands de John Cassavetes (1970) (2), par un enterrement, où l’appareillage obligatoire de cette cérémonie génère l’intrigue principale et révèle les conflits cachés, exacerbe les désirs et l’émotivité de chacun. Pichipoï – littéralement « le pays où on va quand on a disparu », le pays des morts – prend la forme d’une quête initiatique, d’un voyage à rebours vers le père, la terre du père (recherche identique dans La Clepsydre, le chef-d’œuvre de Wojciech Has (1973) (3), où également, le fils remonte à l’envers l’horloge du Temps comme en un boyau, un tunnel semé d’embûches, vers la jeunesse inconnue du père.

Rien n’est véritablement rationnel et Pichipoï est en cela un film réussi, soulevant l’énigme de l’appartenance et de ce qu’est l’identité, ici, juive : appartenance et dépendance religieuses, ponctuées avec humour de symboles obligés : les bougies du Shabbat, le chandelier à sept branches et l’étoile de David (dans des endroits incongrus)… Par ailleurs, le réalisateur, Charles Najman, dit se référer à l’œuvre contemporaine de Philippe Roth (notamment le livre Opération Shylock, ainsi qu’à une source plus ancienne, celle de l’écrivain Joseph Roth, pour une analyse plus personnelle des systèmes d’oppression). Charles Najman aime prendre ses distances vis-à-vis d’Israël et de sa politique violente envers les Palestiniens. En effet, le doute s’infiltre dans la trame de Pitchipoï – identités successives, imposées d’abord par la famille, sa pression morale, la communauté, la religion (le judaïsme), la déférence obligée des officiants envers les rabbins, les offices et les rites à respecter (ou non).

L’autonomie de l’individu se trouve alors dangereusement brimée, car sous le contrôle d’une société étouffante et culpabilisatrice. Cette asphyxie jugule la liberté du héros qui l’amène à revivre à rebours la déportation. Des plans-séquences hallucinés surgissent entre cauchemars et angoisse, par exemple l’image à l’éclairage surnaturel qui nous remémore un extrait de l’impressionnant Train de nuit du cinéaste polonais Jersy Kawalerowicz (1959) (4). Les influences du cinéma de l’Est jalonnent ce parcours mystagogue de la quête du moi, de la durée de l’existence et d’une réflexion mystique à propos de la réincarnation – ou du néant –, de l’infini. Mystagogie sans vraiment de lien de cause à effet, l’initié étant conduit par les mânes.

Nocturne Indien (1) : où le récit travaille à rendre la nuit présente

Ecrit par Yasmina Mahdi le 07 février 2015. dans La une, Cinéma, Littérature

Nocturne Indien (1) : où le récit travaille à rendre la nuit présente

En hommage à l’écrivain italien Antonio Tabucchi, décédé à Lisbonne le 2 mars 2012, éminent traducteur, chroniqueur, romancier, lauréat de nombreux prix dont : Médicis étranger 1987 pour Nocturne indien, Jean-Monnet en 1995, Nossack de l’Académie Leibniz en 1999, France Culture en 2002, Meilleur livre de l’année 2004 pour Tristano meurt. Nocturne indien a été porté à l’écran par Alain Corneau en 1989.

 

Un récit, douze chapitres, trois parties

Le récit d’Antonio Tabucchi se construit selon douze courts chapitres, lesquels sont traversés par douze rencontres réelles ou rêvées, ou plutôt douze bribes d’entretiens avec des personnages divers. Ces douze chapitres se divisent en trois parties, subdivisant le texte comme trois coups de théâtre répétitifs. Si l’on s’en réfère à Wolfgang Kayser, « l’entrée du lecteur dans son rôle de lecteur correspond à cette métamorphose mystérieuse que le spectateur subit au théâtre lorsqu’il entend les trois coups et que les lumières s’éteignent » (2). La réflexion de W. Kayser peut illustrer le trouble que suscite le récit d’A. Tabucchi, mettant l’accent sur deux points : celui des hasards de l’errance du narrateur, et sur l’ambiance nocturne du livre, (il est d’ailleurs notable que chaque chapitre s’achève dans la nuit ou tôt le matin un peu comme une fermeture au noir, pour emprunter au langage cinématographique) de chacune des trois parties. Le lecteur se trouve donc entraîné dans le théâtre d’une histoire où douze très courts écrits ont pour référent et lieu d’énonciation l’Inde et la nuit profonde.

Première partie

À travers la vitre d’un taxi transparaît Bombay et ce qui en est perçu par le narrateur (la vitre est un premier cache, une première opacité). Trois repères indiciels nous sont donnés : le voyage lointain (l’Inde)/la quête indéterminée/la nuit. Le lecteur se retrouve, à chaque paragraphe, devant une énigme. Le texte commence comme un roman policier, avec des critères identiques. La thématique du voyageur étranger/européen s’accompagne d’une espèce d’enquête secrète, avec l’arrivée tardive, incognito, à l’hôtel – lieu anonyme – dans les quartiers pauvres d’une ville inconnue. L’axe paradigmatique de la nuit s’inscrit de l’hôtel sans numéro à l’hôpital, puis du Taj Mahal jusqu’à l’arrivée du train (ainsi que tout le long de la deuxième et troisième parties). La première partie s’achève sur une étrangeté qui va dominer désormais tout le récit. C’est la confrontation avec des personnages appartenant à une autre culture, culture étrangère-culture d’étrangeté.

« Timbuktu » : l’intégrisme mode de non-emploi

Ecrit par Martine L. Petauton le 10 janvier 2015. dans Monde, La une, Politique, Cinéma

« Timbuktu » : l’intégrisme mode de non-emploi

Il est de ces soirs, où un film – seulement ça – bascule quelque chose en vous qu’on sent définitif. Et il est de ces jours uniques et terrorisants, où  l'on écrit cette chronique, juste avant de savoir…

« Timbuktu », réalisation Franco-Mauritanienne, mordante et sublime ; prix du jury œcuménique au dernier Cannes. Un souffle, une absolue réussite maîtrisée, mais bien plus : ce qu’il faut dire, montrer, sur la poussée intégriste en Afrique Noire (Mali, bien sûr) et partout ailleurs. L’Intégrisme islamique en marche – comment ça marche ! 1h37 plus tard on sait, on palpe tout. On y est. Quand même très fort pour un film ! En prime, l’émotion, l’image, magnifique et le son (le Mali n’est-il pas en Afrique la musique !), le jeu des acteurs…

Mais d’abord, « le » film ultra politique sur la question. Dans ce Nord Malien, entre lumière des tempêtes de sable et bouquets chétifs d’épineux, pas loin du fleuve – Niger, sans doute. Quelque part à l’horizon, les Ifoghas, niche pour otages occidentaux – première image du film. Le déroulé se partage en images nerveuses, entre la ville en pisé (Timbuktu, résonance de Tombouctou ? dévastée – on s’en souvient – par la horde noire aux pick-up grinçants) et un campement mi-nomades, mi-éleveurs. La triade, père, mère, fillette et quelques vaches, dont la préférée, GPS. Tout passe par les regards, sous la chèche bleu-noir et le turban, le voile léger des femmes et les bijoux touaregs… la vie, l’amour, l’avenir, la religion – on est croyants ; assez ?? le temps, la dune et – caractéristique de ces régions du Sahel – le conflit multiséculaire éleveurs/pêcheurs. Dans les filets, la douce GPS, sa mort… l’explication qui tourne mal ; au bout, dérivant, le cadavre du pêcheur. La loi qui s’en mêle, et la loi, sur ce territoire, depuis quelques temps, c’est l’Intégrisme et la Charia. On craint la suite et le dénouement. On a raison, évidemment. On doit être quelque part entre l’arrivée des vautours et l’intervention française… Dès les débuts du film, une gazelle fuyant et les djihadistes bondissant à sa suite ; en main, une kalachnikov. La mesure est donnée, à partir de là, de l’état de cœur serré dans lequel on regarde le film, d’un bout à l’autre : Afrique, mon Afrique, Mali, mon cher Mali…

Reflets des arts - Marina Tomé, actrice et scénariste

Ecrit par Sabine Vaillant le 13 décembre 2014. dans La une, Cinéma

Reflets des arts - Marina Tomé, actrice et scénariste

Marina Tomé est Marlène dans « Ceci est mon corps »de Jérôme Soubeyrand, Prix du Public au festival Groland de Toulouse et Prix des Rencontres Henri Langlois de Vincennes. Elle tient là le premier rôle féminin et ce n’est pas un hasard.

Dans la fraîcheur de décembre, alors que la lumière diminue, Marina Tomé livre l’alchimie de Marlène. Pour L’actrice, l’aventure a commencé avec sa participation à l’écriture du scénario. C’est pourquoi, elle n’a pas eu à aller chercher Marlène au travers des mots du scénario, ni à affiner, corriger, suggérer. Ce n’est pas une découverte. « C’est une résonance de moi-même », résume-t-elle avec force, dans un regard lumineux.

Marlène, elle l’a désirée pleine de vie, haute en couleur, dans l’énergie. Elle l’a rêvée citoyenne du monde, parlant plusieurs langues. C’est une femme qui agit. Elle retrousse ses manches. Et elle y va a contrario de bien des clichés de femmes soumises ou victimes. C’est une battante avec un cœur. Un phare pour les autres.

Pour Marina Tomé : « Agis, agis, ne prends pas de pose, les femmes comme nous, ne sont belles que dans le mouvement » reste la maxime de verticalité et de puissance pour marcher. Elle l’impulse dans Marlène qui a fort à faire. Les hommes qui gravitent dans son microcosme ne sont pas dans cette énergie. Gabin arrive du fond de l’Ardèche téléguidé par l’amour ressenti pour elle lors d’un stage de thérapie de groupe. Marlène ouvre la boite de Pandore de Gabin. Elle met en marche sa jouissance, mais pas seulement. Marlène change de couleur et dit l’orgasme de la femme, sa puissance inondante. Un torrent d’énergie qui part du fond de l’utérus, remonte le long de la colonne vertébrale et s’empare de tout le corps.

La scénariste ouvre sa palette et donne à Marlène la couleur femme qui n’attend pas le prince charmant de papier glacé. Il a déjà tant à faire pour se comprendre lui aussi, se rebeller pour rester charmant ! Mais rien n’est perdu pour autant, le pinceau se fait doux et raconte les espaces où l’on peut apprendre et se reconstruire.

Dans l’intensité d’une pure scène d’ironie dramatique, Marlène se fait surprendre par Gabin incrusté dans son cours de théâtre. Elle le somme de se présenter devant le groupe. Gabin se plie au difficile exercice de la présentation. Et elle, celui de l’analyse… C’est ainsi que Marlène est toutes les femmes.

 

Marina Tomé transmet avec Marlène dans Ceci est mon corps, film auto-produit, sa liberté, sa confiance et la douceur du dulce de leche de l’Argentine, pays qui l’a vue naître.

A Clermont-Ferrand, une semaine de "Traces de Vies"

le 22 novembre 2014. dans La une, Cinéma

A Clermont-Ferrand, une semaine de

La 24ème édition du festival Traces de Vies propose au public du 24 au 30 novembre une programmation de 90 documentaires courts ou longs métrages dans les salles de Clermont-Ferrand et de Vic le Comte,  la petite ville où est né le festival. Dans cette programmation, plus de 50 films sont en compétition pour l'attribution des différents  prix.

Si la télévision a contribué à figer  les représentations du documentaire en diffusant une multitude de films animaliers, historiques, géographiques ou d'investigation journalistiques, un festival permet de découvrir d'autres facettes de ce cinéma extrêmement vivant. Le documentaire de création, fenêtre sur le réel, explore les évolutions des sociétés dans toute leur complexité mais s'attache aussi à des parcours individuels singuliers. Les réalisateurs y développent un point de vue fort et souvent engagé sur l'actualité sociale et politique nationale et internationale. Les récits se déroulent sous des formes extrêmement variées mais toujours très créatrices dans l'écriture cinématographique.

Le festival ouvre "No land's song", de Ayat Najafi, en avant première française. Le réalisateur  suit, de Paris à Téhéran, la contestation politique et artistique d'une jeune musicienne. Elle s'oppose aux mollahs qui interdisent aux femmes  de chanter en public : leur voix trop sensuelle risque d'éveiller les démons masculins.

Dans les catégories  "Hors frontière" et "Monde sensible" le spectateur est transporté dans une vingtaine de pays différents à la découverte des mentalités, du travail, du quotidien d'habitants face à leur propre vie ou confrontés à des événements tragiques. Quatre films de la sélection peuvent illustrer ce tour du monde.  Dans "Pouvoir et impuissance" Anna Recale Miranda accompagne au plus près, pendant 4 ans,  de son élection à sa chute en 2012, le président Lugo, ancien évêque des pauvres. C'est au Paraguay une réflexion tragi-comique sur le pouvoir politique   en démocratie. Anca Hirte assiste dans "Au nom du maire" aux audiences des habitants d'une petite ville roumaine venus réclamer un droit ou une faveur à la représentante de l'élu. Sur les visages des interlocuteurs défile en gros plan et en miroir  la comédie du pouvoir. Charlie Rojo entraine le spectateur de "Pétersbourg, note sur la mélodie des choses'" dans une promenade subjective et poétique dans la ville de Dostoïevski. Une jeune libanaise vivant à Paris, vole au secours de son père confronté à des difficultés financières et à la gestion délicate d'une école privée à Beyrouth dans "Home sweet home" de Nadine Naous; un peu de fatalisme oriental et beaucoup d'humour.

Le festival est organisé par une école de travailleurs sociaux et "un juste regard social" rassemble des réalisations attachées à des questions sociales. S'y  côtoient vulnérabilités provisoires, précarités sociales ou personnelles, trajectoires marginales ou singulières. Cette édition met en relief des regards sur des situations de handicap - "la nuit qu'on suppose" pour la cécité -, sur le travail des handicapés dans un ESAT (établissement d'aide et service par le travail)  -"L'orange épicée" -,  sur leur intégration scolaire dans un collège - "Si différents, si proches" - . Des films témoignent de la difficulté de "Vieillir en prison" ou des sacrifices d'une mère qui espère  la sortie de son fils de prison dans "l'éphéméride"

Reflets des arts : Hommage à Robin Williams

Ecrit par Luc Sénécal le 16 août 2014. dans La une, Actualité, Cinéma

Reflets des arts : Hommage à Robin Williams

Il y a avait chez lui quelque chose de décalé, un humour qui nous touchait, car il nous ramenait vers un trésor perdu quelque part au fond de nous-même.

Il y avait chez lui comme une enfance qui lui permettait de jouer de la rigidité de nos valeurs. Sans les remettre fondamentalement en question, puisqu’un enfant va à la découverte avant de se constituer des bases, il en explorait les arcanes, sortant du cadre, allant dans la forêt de son imaginaire foisonnant. Il se permettait de nous présenter un miroir dans lequel nous retrouvions ce que nous avions été, plein de ressources, plein de rires, plein d’avenir.

Il n’était jamais sérieux mais sérieusement drôle, car derrière la façade de son comique, s’y tenait bien tenace une furieuse tendance à prendre en dérision tout et son contraire, notre monde de certitudes et toutes ses invraisemblances. Comme une douche rafraîchissante et bienvenue dans la chaleur humide du monde que nous percevons.

Il faisait exploser par le cœur et par l’humour notre raison qu’il embarquait de bon gré vers une multiplicité d’impossibles. Comme un lierre qui s’agrippe sur le mur de nos vérités, sur le cloisonnement soigneusement élaboré de nos différences, il décorait notre maison du charme fou d’un feuillage que la moindre bise faisait vibrer, tel un rire qui nous venait du fond du ventre et parfois même, pouvait nous faire mal.

Il nous replaçait comme des personnages de cire dans son monde improbable et nous donnait une vie que jamais nous n’aurions eu l’audace de supposer. De ses jeux de situations se moquant de cette humanité qui se sclérose en des attitudes empreintes de sévérité qu’il avait beau jeu de retourner pour en achever le ridicule, il nous redonnait par un coup de jeunesse incroyable, de quoi vivre et espérer du meilleur de nous-même.

A mon avis, quelque part dans son existence, Robin Williams avait rencontré très probablement le « Petit Prince » d’Antoine de Sainte Exupéry.

La crise dans la camera des frères Dardenne « Deux jours et une nuit »

Ecrit par Martine L. Petauton le 07 juin 2014. dans La une, Cinéma

2014, Jean-Pierre et Luc Dardenne

La crise dans la camera des frères  Dardenne « Deux jours et une nuit »

On les connaît, les Dardenne, leur regard acéré posé – un point, c’est tout ; aucune musique – sur ceux qui peinent, jour après jour, dans les familles, les usines. Du cinéma social, et politique – ô combien ! Pas dynamique et didactique comme un Ken Loach, ni épique comme les vieux Renoir. Simple, essentiel, comme le chagrin – retenu (« surtout, tu ne pleures pas ! » s’interdit Cotillard, sublime de justesse, en apprenant son licenciement), les Frères Dardenne nous disent : voilà, comment ça se passe chez ton voisin… après, tu vois.

Un coup de poing, un voyage dont on sort – gorge nouée, sûr, et plus – avec la certitude qu’on a, avec ce dernier film des Belges, un marqueur fondamental des temps qui courent.

Mons, Charleroi ? dans le gris-gris quotidien. Un tissu industriel qui fout le camp comme partout, une usine qui tient à peine – difficultés de toute la vieille Europe – et une alternative : un licenciement, ou, une prime consolatoire à ceux qui restent. Fable sinistre, comptabilité de cauchemar ; l’histoire du marin et de la courte paille pour savoir « qui, qui, sera mangé… ». On se reconnaît tous, dans nos histoires professionnelles : le choix à la moderne, à la soi-disant raisonnable ; la Crise qui nous menace tous. Alors, sauver sa pauvre peau en tuant les autres ? pendant la Guerre c’était autre chose ; quoique…

Sandra – banalité de tous les jours ; un mari, des gosses, des crédits. Elle sort d’une dépression (professionnelle, sûr) ; elle pense qu’elle peut reprendre, évident maillon faible… les cachetons de Xanax sont un des personnages. Cotillard est sans aucun doute l’une des meilleures tragédiennes de sa génération ; visage, corps porté, regard et voix… elle est « la » crise qui frappe à l’ombre des HLM. Elle a deux jours et une nuit pour faire la tournée de ses collègues qui, dans un 1er vote, l’ont saignée. Refaire voter, comme objectif ; une lutte, à part entière. Il fut un temps, déjà lointain, où les syndicats en gloire en auraient fait un drapeau. Fini, ce temps conscientisé et collectif ; c’est seule qu’elle marche, Sandra. Éliminer les influences des cadrillons toxiques, mettre sur la table l’essentiel, en un « Huis-Clos » d’aujourd’hui, digne et percutant. « L’enfer, reste bien les autres… » ! D’un collègue à l’autre, dans ces rues de quartiers ouvriers (petite, toute petite « aristocratie » qui travaille encore) aux maisons aux murs de briquettes du Nord, elle explique – refrain obsédant du film, pendue à la sonnette (tous n’ouvrent pas) : « c’est Sandra ; on veut revoter ; Jean-Marc (le cadre) a voulu vous faire peur ; si vous renoncez à votre prime, je garde mon emploi… j’en ai besoin à la maison… » et les collègues de répondre : « je voudrais que tu ne partes pas, mais j’ai besoin de ma prime… ». Principes, éthique, contre intérêt immédiat – pauvre cagnotte de 1000 Euro ! Pris à la gorge, tous. Mais, bien plus : la fin des solidarités, la jungle qui pointe son nez infernal, le « moi-moi » face au « tous ensemble » ; la fin de la lumière ouvrière…

REFLETS DES ARTS Cinéma : John Cassavetes

Ecrit par Johann Lefebvre le 01 février 2014. dans La une, Cinéma

REFLETS DES ARTS Cinéma : John Cassavetes

Il y a un peu plus de vingt ans, j’habitais Lyon, et je mangeais du cinéma environ trois fois par semaine. Le premier film de Cassavetes que j’ai vu, c’est « Une femme sous influence », le 17 mai 1992 (photo d’illustration du présent texte). J’avais déjà vu de très belles œuvres, réalisées de main de maître, et je m’étais constitué, quelque part derrière mes rétines, un petit musée où étaient logés mes préférés : Tarkovski, Godard, Kubrick, Tati, Allen, j’en passe évidemment. Ce jour de printemps 1992, Cassavetes est donc venu rejoindre les précités, et il est arrivé avec une formidable et très belle icône, son épouse, Gena Rowlands.

A l’examen de l’œuvre de Cassavetes en qualité de réalisateur, on peut considérer « Shadows » (1) soit comme le sommet de son art, réunissant idéalement tous les éléments qui font le style du réalisateur, soit comme l’amorce de cet art, où sont posés les jalons d’une technique spécifique, un prototype. La chronologie n’est pas incompatible avec ces deux points de vue, « Shadows » étant le premier long métrage réalisé par le maître, et l’on connaît bon nombre d’exercices, dans l’histoire de l’art, qui bien que premiers ne sont, par la suite, jamais dépassés, étant juste modulés dans le thème qu’ils abordent.

C’est en 1958 qu’il façonne cet objet cinématographique surprenant, qui sera le fer de lance du Cinéma Vérité, comme « A bout de souffle », réalisé un an plus tard, peut l’être pour la Nouvelle Vague. « Shadows » est d’abord une idée simple, filmer un jeu d’acteurs improvisé sur la trame d’un scénario simple lui aussi, de jeunes gens de couleur heurtés au racisme. Cette trame va s’enrichir au fur et à mesure de la réalisation du film. L’improvisation est l’esprit qui traverse cette œuvre, même si certaines scènes sont écrites par Cassavetes – y compris quelques dialogues –, les décors sont naturels. La musique, du jazz évidemment, signée Mingus, est aussi improvisée. Derrière la caméra, portée à l’épaule, le réalisateur suit le mouvement, il tourne autour des acteurs, s’arrête sur les expressions des visages, sur les mains. Tous les ingrédients qui font le style de Cassavetes sont ici réunis, mais aussi le sujet : la vie ordinaire de gens ordinaires, photographie animée d’une époque, comme si le spectateur s’incrustait dans un segment, dans une séquence de la vie des gens ; il n’y pas spécifiquement d’intrigue, donc pas de résolution. La fin de « Shadows » nous le démontre assurément. Ce film, d’abord expérimentation personnelle, connaît deux vies. Il est d’abord projeté, confidentiellement, dans une seule salle à New York (il n’y a aucune distribution, on s’en doute) mais Cassavetes, loin d’être convaincu, y revient, se remet au montage, change l’ordre de quelques séquences, en ajoute. C’est cette nouvelle version que l’on connaît aujourd’hui, la prime étant interdite à la diffusion par Gena Rowlands. Le film remanié est emporté par Seymour Cassel en Europe pour y être vendu et distribué, et c’est en 1960 qu’il remporte son premier prix au Festival de Venise. Cette récompense va permettre au film d’être distribué à l’international, et il va connaître un succès croissant.

Cinéma documentaire A Clermont-Ferrand, une semaine de « Traces de Vies »

Ecrit par Gérard Bayon le 23 novembre 2013. dans La une, Cinéma

Cinéma documentaire A Clermont-Ferrand, une semaine de « Traces de Vies »

Chaque année, fin novembre, le festival du documentaire « Traces de Vies » ouvre une fenêtre sur le réel au cinéma. La 23ème édition propose au public, du 25 novembre au 1er décembre, une programmation de 90 films, courts ou longs métrages, dans les salles de Clermont-Ferrand et de Vic le Comte, à 30 km de la métropole, la petite ville où est né le festival.

Initié et organisé par une école de travailleurs sociaux, le festival propose au public des films qui interrogent l’actualité sociale et politique, nationale et internationale. Cette ligne éditoriale s’appuie sur un fort engagement citoyen avec des documentaires sélectionnés pour leur qualité artistique. Plus de 50 films sont en compétition pour l’attribution des différents prix.

Les regards « hors frontière » transportent le spectateur dans une vingtaine de pays différents à la découverte des mentalités, du travail, du quotidien d’habitants face à leur propre vie ou confrontés à des événements tragiques. Quelques heures avant le déclenchement de la guerre en Syrie, un groupe de jeunes Palestiniens de la troisième génération,« Les chebabs de Yarmouk », débattent de leur situation dans un camp de la banlieue de Damas. Loin des affrontements récents au Mali, alors que le niveau du Niger baisse, les Bozos, peuple de l’eau, se demandent comment survivre dans « Hamou Beya ». La crise actuelle met la Grèce à genoux et « La Grèce en slip » le crie avec humour alors que Poutine conforte son régime en Russie dans « Les âmes dormantes ».

A l’époque de la mondialisation, Bernard Bloch offre un tour du monde original et rafraîchissant en suivant ses vaches « De chair et de lait », et en interrogeant le spectateur sur ses rapports aux animaux…

La caméra des films de la compétition « Regard social » s’immerge dans des institutions : « A ciel ouvert » avec des enfants en souffrance psychique en Belgique, ou avec des adolescents en rupture d’école dans « La chasse au snark ». Des films bousculent aussi la représentation traditionnelle du handicap. Dans une « Affaire de décor », un jeune atteint de handicap moteur depuis la naissance, inscrit en master documentaire de création, réalise le film sélectionné. « Dans vos désirs », un jeune homme tétraplégique questionne les normes du couple et de la sexualité.

La jeune fille, la mort et le spectateur

Ecrit par Matthieu Gosztola le 16 novembre 2013. dans La une, Cinéma

La jeune fille, la mort et le spectateur

A propos de La Jeune Fille et la Mort(Death and the Maiden) de Roman Polanski

Ce qui frappe instantanément, lorsque l’on se plonge dans ce film, c’est la frappante économie de moyens utilisés par le cinéaste. Les mouvements de caméra sont aussi minimes que possible. Les longs plans fixes visent à nous faire oublier que nous sommes là face à une œuvre de cinéaste. La caméra est placée à distance des personnages. Avec une distance qui, le plus souvent, pourrait être celle instaurée entre le spectateur d’une pièce de théâtre et la scène. En cela, Polanski semble vouloir faire du théâtre filmé. Cette considération est appuyée par le fait que le cinéaste s’inspire directement d’une pièce de théâtre : La muerte y la doncellad’Ariel Dorfman (1991). Néanmoins, à bien y regarder, l’on s’aperçoit que Polanski donne cours à un travail très précis de cinéaste, particulièrement sensible dans le détail. Il n’est, par exemple, que de se reporter à la scène au cours de laquelle le docteur Roberto Miranda parvient à saisir le pistolet et à renverser un instant la situation. Alors, pourquoi ce parti pris particulièrement ostensible du cinéaste, qu’il faut du reste reconnaître comme une constante de toute son œuvre cinématographique ?

La visée de Polanski est de faire en sorte que le regard et l’écoute du spectateur puissent s’exprimer pleinement. Et, pour que nous nous sentions absolument concernés par ce qui se trame, nous spectateurs, il faut que nous oubliions que nous avons affaire à un film. A aucun moment le spectateur ne doit pouvoir admirer tel plan, la façon dont celui-ci est mis en œuvre. Car alors, pour Polanski, le spectateur serait détourné de l’essentiel. L’essentiel, ce n’est pas tant ce qui se trame dans le cadre de la narration, d’où l’économie signalée de moyens utilisés. L’essentiel, c’est ce qui se joue entre des êtres. Par le langage. Par cette lente façon qu’a l’intériorité d’affleurer, dans toute sa vérité. Et si Polanski veut que nous nous sentions autant concernés par ce qui se joue entre les personnages de ce film, c’est parce que cela nous concerne en propre.

Mais comment pourrions-nous être concernés par la dictature ? Par la torture ? Dans un pays lointain, qui plus est, et à une époque révolue ? Tout ce qui est relaté dans ce film semble être totalement détaché de nous. Ces événements semblent éminemment singuliers et en cela appartiennent en propre aux personnages, et à l’action qui leur permettent d’interagir ensemble. C’est ce qui apparaît immédiatement. En réalité, rien n’est moins vrai. Polanski crée un flou volontaire, mais relativement peu visible, autour des événements relatés, ainsi qu’autour des événements filmés.

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