Au Revoir

Ecrit par Elisabeth Guerrier le 16 septembre 2011. dans La une, Cinéma

Au Revoir


Au revoir

Mohammad Rasoulof


Il est quelques auteurs, écrivains, musiciens, cinéastes, pour qui le difficile labeur consiste à délivrer, au sens de libérer, un message politique, un témoignage vital dont la gravité tend à occulter ou à mettre en danger la spécificité de l’écriture personnelle.

Comme si les faits et leur malignité pesaient parfois trop lourd sur l’art pour qu’aucun talent voulant leur octroyer une place ne puisse s’en relever complètement indemne.

Shostakovitch luttant à chacune de ses créations pour ne pas les laisser se broyer sous les attentes du régime, Imre Kertesz dont l’écriture se noie dans l’Histoire.

Et d’autres évidemment, coincés en quelque sorte dans leur fonction de transmetteurs jusqu’à y perdre ou jusqu’à du moins y diluer la spécificité de leur vocation.

Exhiber tous les secrets de la dictature, les dépravations et les corruptions, la terreur silencieuse des populations civiles prises dans l’étau de l’étouffement systématique et sanglant était une tâche indispensable, risquée et difficile.

Un témoignage est un acte attendu, il n’exige en rien le tissage particulier de l’œil du cinéaste pour démontrer.

Mais Mohammad Rasoulof ne démontre rien.

Il n’a rien à prouver.

C’est ailleurs qu’il cherche et nous cherche.

Dans la sobriété, si nette et calibrée qu’elle évoque l’équilibre des chefs-d’œuvre.

Dans le côtoiement de la réalité quotidienne aussi, transcendée par sa caméra.

C’est une histoire de femme et les forçages timides et rituels de la féminité sont bouleversants jusqu’aux larmes.

Sans aucun effet de manche, aucune parade.

Sans l’appui extérieur d’aucun effet musical.

Rien.

Le voile gris du tchador tombant le long d’une main qui applique du vernis à ongle beige rosé.

Les couleurs.

C’est un film bleu.

Un film du spleen.

Un film sans éclats sonores, sans brillance.

Un film de la gravité que Mohammad Rasoulof enveloppe d’une atmosphère tamisée, sophistiquée, lente et profonde.

Bleu et gris, partout et d’un bout à l’autre.

Un velours chromatique tendu en toile de fond des drames humains.

Plans.

Surprise visuelle de ces changements constants de perspectives.

Ces gros plans inattendus qui révèlent, poussent les lieux et leurs habitants hors de l’écran.

Pureté totale de chaque image, ciselée, argumentée.

Tout est choisi sans aucune place laissée aux hasards ni aux coïncidences.

Tout est travaillé encore et encore à la nuance prêt et dans la recherche constante d’une harmonie.

Tout est beau.

Mot borné mais mot témoin de l’étonnement sans borne des yeux.

Avec le minimum, pointilleux, radical.

Radical dans l’esthétique sidérante de ce film, qui réussit cet exploit de s’extraire de la pesanteur du récit tragique qui le porte.

Mohammad Rasoulof nous offre un luxe rare, il nous emporte pas à pas dans son lexique pour nous faire entendre la langue qu’on arrache autour de lui.

Il est interdit d’exercer sa profession.

Il a été condamné à six années de prison.

Il a été libéré et attend d’être jugé à nouveau en appel.

Il est un des signaux que l’excellence des Perses et la noblesse magnifique de leurs visages nous envoient.

 

Elisabeth Guerrier


A propos de l'auteur

Elisabeth Guerrier

Elisabeth Guerrier

Rédactrice

Poésie

Artiste/Peinture/Art Digital

Auteur(e) : "IsolementS"

Sites :

http://guerrierart.com/

http://guerrierpoesie.blogspot.com/

Commentaires (1)

  • Martine L

    Martine L

    18 septembre 2011 à 09:05 |
    merci Elisabeth, pour ce bel hommage au film et à son réalisateur . Pas encore vu, mais cela fait partie de mes projets ; le cinéma iranien, décidément, fait son chemin, en termes de résistance et votre beau texte - où l'on retrouve avec plaisir votre " patte" - résonne en fait à l'amble de cette " une" très politique !

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