L’homme que vous adoriez haïr : in memoriam Erich von Stroheim

Ecrit par Jean-François Vincent le 07 mai 2016. dans Ecrits, La une, Cinéma

L’homme que vous adoriez haïr : in memoriam Erich von Stroheim

Erich von Stroheim mourut à Maurepas, dans les Yvelines, le 12 mai 1957. Occasion pour moi d’évoquer un acteur fétiche avec je suis particulièrement en empathie.

Von Stroheim, un peu comme Orson Welles, est un affabulateur ; difficile de démêler le vrai du faux dans sa biographie. Il s’est forgé un personnage – le même dans sa vie et dans ses films – au point de devenir pour de bon ce qu’il avait toujours rêvé d’être.

Une notice biographique (qu’il a lui-même rédigée), parue en 1920, dit ceci : « né le 22 septembre 1885, à Vienne, fils d’une baronne allemande et d’un comte autrichien, diplômé de l’académie militaire de Wiener Neustadt, il servit dans le 3ème régiment de Uhlans et fut blessé, en 1908, lors de l’annexion de la Bosnie Herzégovine, à Banja Luka. Il reçut, pour sa bravoure, la croix François-Joseph ».

En réalité, Erich Oswald Stroheim eut pour père Benno Stroheim, un chapelier juif très religieux, de la Maria-Hilfestrasse. Il s’embarqua pour les États-Unis, à Brême, en 1909, probablement pour échapper au service militaire.

Sa – fausse – particule aristocratique lui ouvrit les portes d’Hollywood. Déjà, en 1915, il arbore le monocle, dans Farewell to thee (Je te dis adieu). Durant la guerre de 14-18, il joue à merveille The Prussian villain, Le méchant Prussien, dans des films comme The Hun within (Le Boche intérieur, 1917) ou Heart of humanity (Cœur de l’humanité, 1918). Après des vaudevilles remarqués, entre autres Foolish wives (Sottes épouses, 1920) et surtout Wedding march (La marche nuptiale, 1928) où il interprète le rôle du prince Nikki, il se lance dans la mise en scène avec, en particulier, une adaptation de l’opérette de Franz Lehár, La veuve joyeuse. Mais plusieurs refus successifs de scenarii l’amènent à s’expatrier en France.

Là, il va jouer notamment dans Les disparus de Saint Agil (1938) et surtout dans son chef-d’œuvre, La grande illusion (1937). Inoubliable major von Rauffenstein, dont la complicité avec le capitaine de Boieldieu (Pierre Fresnay) transpose le conflit franco-allemand en un conflit de classes, noblesse/roture (Jean Gabin, campant un lieutenant Maréchal très parigot). Officier à l’insupportable arrogance, au mépris assumé et à l’accent plus anglais qu’allemand (Jean Renoir dira qu’il ânonnait ses quelques répliques en allemand), von Stroheim incarna si bien une germanité idéale que le troisième Reich s’en servit pour sa propagande (alors que la gestapo savait parfaitement qu’il était juif) et l’autorisa même à revenir à Vienne après l’Anschluss…

Après la guerre, son dernier grand film, Sunset boulevard (1950), le fait apparaître en très select majordome – à particule ! Maximilian von Mayerling – mais est-ce vraiment une surprise ? Dans la grande tradition victorienne, le Butler n’est autre qu’un gentleman’s gentleman

Allemand, aristocrate et juif… tout ce que je ne suis pas et ce que j’adorerais être. A l’instar de Mitterrand (un de mes politiques également fétiche !), qui, selon ses propres dires, « a appris à parler socialiste », Erich von Stroheim est réellement devenu ce qu’il n’avait jamais été, faisant ainsi de l’imposture un art. Je est un autre…

Servus Erich !

und ברכותיי !

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.