La grande peur de l’an 2017

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 19 août 2017. dans La une, Cinéma

La grande peur de l’an 2017

Au risque d’empiéter indiscrètement sur l’univers onirique de mes grands enfants (15, 18 et 19 ans), j’ai regardé avec eux cet été une bonne dizaine de films que je n’aurais jamais regardés seul. Il s’agit de science fiction, d’aventures violentes, de films catastrophes sinon de films dits d’horreur. Bien entendu, tout cela sur Netflix et donc d’origine USA.

Objectivement, bien que ces films soient longs, en général un peu plus de deux heures, je ne me suis pas ennuyé. Deuxième constat : je n’ai pas fait de cauchemars mais tout de même quelques rêves violents. Tertio, il a souvent fallu que mon fils aîné m’explique quelques subtilités dramatiques ou quelques situations romanesques que je n’avais pas comprises. Mais ça, c’est général chez moi. Je ne suis pas vraiment débile mais toujours un peu lent.

Il paraît que les Gaulois avaient peur que le ciel leur tombe sur la tête. On a aussi parlé de la grande peur de l’an 1000. Celle de l’an 2000 était, on s’en souvient, limitée à un bug informatique général qui a été un flop ridicule.

Mais il semble que dans le cerveau de nos jeunes descendants, on cultive toujours, de façon ludique néanmoins, de grandes peurs dont certaines ne sont pas totalement absurdes.

Essayons de faire un peu le tri : premier grand thème : l’invasion d’extraterrestres agressifs qui veulent s’approprier notre planète. En général on ne s’attarde pas sur les raisons qui les poussent à venir nous déloger de notre terrier ancestral. On doit simplement les combattre en trouvant la faille de leur puissance et les renvoyer la queue basse d’où ils viennent. Autant dire qu’on s’amuse bien et qu’on n’y croit pas un instant (Battle Ship, Edge of Tomorrow…).

Deuxième grande peur : par suite d’expériences atomiques, on a réveillé dans les tréfonds de notre planète des monstres qui y sommeillaient depuis des temps immémoriaux et dont le gigantisme est peu compatible avec notre échelle humaine. Même lorsqu’ils sont dénués d’intentions belliqueuses, leurs simples déplacements causent de sérieux dégâts à nos villes et plus généralement à toutes nos infrastructures. Effets spéciaux admirables sur les gratte-ciels qui s’effondrent, sur les ponts qui se brisent… et bien sûr pour animer ces grosses bestioles plus ou moins patibulaires (Godzilla) ou les non moins spectaculaires engins destinés à les combattre (Pacific Rim). On frémit mais on se régale sans penser à un risque potentiel imminent.

Plus insidieux : des manipulations pseudo-scientifiques ont entraîné des mutations génétiques, des clonages, des épidémies et souvent l’apparition de zombies qui doivent mordre les populations saines pour se nourrir. On se demande un peu pourquoi ces morts-vivants ont besoin de se nourrir mais on l’accepte en tant que licence dramatique sinon poétique. Je recommanderai World War Z (avec un Brad Pitt un peu vieillissant mais encore plein de ressources) et surtout Je suis une légende pour le plaisir de voir Manhattan désert envahi par la végétation et pour l’interprétation de Will Smith et de sa partenaire (une chienne berger allemand qui mériterait d’être nominée aux oscars). Là, on commence à se dire que même si les zombies sont scientifiquement peu plausibles, les manipulations génétiques ne sont pas exemptes de dangers pour nos sociétés trop confiantes.

Enfin on entre dans le domaine du plus que plausible, du possible voire du probable avec les films catastrophes qui reposent sur les risques écologiques. Le jour d’après est une glaçante illustration des effets du réchauffement climatique. L’idée – est-elle saugrenue ? – est que le réchauffement climatique finit par inverser le sens des courants marins et qu’il s’en suit une glaciation de l’hémisphère nord. Cette fois-ci Manhattan est recouvert de neige et de glace et les Américains sont obligés de fuir au Mexique ! Superbe sous l’angle esthétique, inquiétant au plan écologique et réjouissant du point de vue politique fiction.

De toutes ces variantes des grandes peurs de notre époque, il existe évidement une impressionnante variété de films plus ou moins fantaisistes sans compter les séries qui meublent les loisirs de nos jeunes cinéphages. Ces fictions entretiennent probablement en eux une confuse appréhension de ce que l’avenir leur réserve bien qu’évidement ces histoires se terminent toujours bien.

Il est clair que dans presque toutes ces productions américaines on peut retrouver un relatif espoir dans l’intervention divine, une quasi-totale confiance dans l’armée américaine, sa puissance de feu et sa discipline, la confirmation de l’inaltérabilité des liens familiaux et en particulier du devoir du jeune héros de se montrer digne de son père. On n’échappe pas non plus à la scène courte mais pathétique où le héros, au moment de risquer sa vie, surmontant sa virile pudeur, téléphone à sa femme pour lui dire qu’il l’aime (elle aussi l’aime, ça va sans dire mais elle le dit quand même). Une autre grande constante veut qu’un savant visionnaire soit incompris jusqu’à ce que ses prédictions alarmistes soient reconnues mais trop tard. Pour ce qui est des dégâts matériels et humains toujours considérables, on suppose que tout va rentrer progressivement dans l’ordre, sans doute grâce à la fantastique résilience de la nature humaine et de la société capitaliste.

Bref, ce qui nous attend n’est pas drôle mais on va s’en tirer !

Face à ce déferlement de films plus spectaculaires les uns que les autres, témoignant d’une imagination infinie quoique souvent délirante, d’une efficacité dramatique qui ne semble pas souffrir de la répétition des mêmes ressorts narratifs, et qui sont généralement bien joués par de bons acteurs, certains tout à fait crédibles dans des rôles récurrents et des situations improbables, la question que je me pose est de savoir si, au-delà de son dessein qui est sans doute essentiellement économique, l’effet de cette production de masse est de rassurer nos enfants sur un avenir potentiellement chaotique mais gérable ou au contraire d’entretenir chez eux par des moyens insidieux une résignation passive à l’inexorable catastrophe vers laquelle se dirigerait notre civilisation. Je n’ai pas la réponse.

Mais peut-être ne s’agit-il que de vacciner les colonisés que nous sommes devenus, si on en croit Régis Debray, aux deux ou trois valeurs fondamentales (compatibles entre Trump et Obama) de la société américaine, de même que la diffusion mondiale du Coca-Cola n’a d’autre finalité que de faire surconsommer du sucre à toute la planète.

Dans les deux cas, une consommation modérée serait donc de mise. Mais comment le faire entendre à nos chers ados ?

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

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