Le Nom des gens

Ecrit par Eva Talineau le 09 mai 2011. dans Racisme, xénophobie, La une, Psychologie, Cinéma

Le Nom des gens

Echo au film et à la chronique de Daniel Sibony


Quoiqu’on pense de ce message consensuel et bien-pensant sur lequel se termine le film – « on s’en fout de l’origine », et « le petit à venir s’appellera “Chong Martin Benmahmoud” » (on botte en touche pour ne pas avoir à « choisir » entre « identités », « marché chinois », sûrement, mais aussi acte de poser que cet enfant-là sera… d’ailleurs, que son temps ne sera plus le nôtre… quoi de plus « autre », pour nous, issus des trois monothéismes comme les personnages de ce film, que l’Extrême-Orient, son étrangeté…) – ce film n’est pas seulement un film « bien fait », c’est un bon film.
De son père, le héros dit qu’il ne l’imagine pas avoir été un jour jeune –  le cinéaste le représente, assis sur les bancs de la faculté, puis au tableau, déjà vieux, comme il est au jour du récit, parmi les autres étudiants tous éclatants de jeunesse, de vie, de potentiel, d’avenir. Le même homme, âgé et sans âge, est représenté en Algérie, pendant les « évènements », il a été appelé. Que fait-il ? il marche, seul, dans un paysage bucolique, cueille une feuille sur un arbre, l’examine avec curiosité – celle dont il est totalement dépourvu pour ce qui se passe autour de lui.

Le trait – courte séquence filmique – est bref, l’essentiel est là, concis, condensé. C’est ça, le talent. La mère est jouée par trois actrices, selon qu’elle est petite fille, jeune fille, femme. Le héros du film aussi. Le père, lui, traverse sa vie, et le film, incarné par le même acteur. Il est identique, cadré par sa fixité identificatoire, à 20 ans à ce qu’il sera 40 ans plus tard.
Les parents d’Arthur vivent dans un pavillon de banlieue une vie anonyme, cousue de silence, suturée par le silence. Ils ont la passion des gadgets, de la technique, des innovations technologiques, et curieusement leurs choix se portent invariablement vers des objets qui ne sont que des voies de garage, des impasses, des inventions sans avenir, des échecs commerciaux. Ils ne « sentent » pas l’air du temps – tout au moins, leurs « choix » en prennent le contrepied, ou sont faits à contretemps.
La mère d’Arthur, Annette, était née Cohen, avait été rebaptisée Annabelle Colin pour sa protection par les braves gens qui l’avaient recueillie pendant la guerre après que ses parents, des juifs grecs, aient été raflés (le Vel d’Hiv). Le film présente son mariage avec ce monsieur Martin comme une manière de se taire plus profondément, un vrai Martin en lieu d’un faux Colin, pour que jamais Cohen ne ressorte. De fait, lorsqu’à l’occasion du vol de ses papiers, elle se trouve acculée à devoir dire son nom – que d’ailleurs elle ne dit pas – c’est pour elle le commencement de la fin.
De la transmission du père, de ce en réponse à quoi il a choisi de s’enfermer ainsi, le film ne dit rien – il ne montre que ce avec quoi celui-ci se verrouille – passant son temps à vérifier que le gaz est fermé (quinze fois de suite), que les portes sont fermées – qu’il n’y a aucun « risque ». C’est d’ailleurs son métier, responsable de la sécurité dans une centrale nucléaire, et cette passion du « risque zéro » que le cinéaste épingle avec humour comme passion française – idéal d’une vie sous cellophane où rien n’arrive, à charge pour les pouvoirs publics d’y veiller avec l’assistance du silence bavard des medias nounous – c’est ce qui se transmet au fils. Celui-ci a choisi comme profession la prévention des risques sanitaires épidémiologiques qui pourraient être véhiculés par des virus infectant des oiseaux. Il autopsie des oiseaux morts. Lui-même, avant de « rencontrer » – ou plutôt d’« entrer en collision » avec elle – Bahia, est présenté comme coincé, pas très vivant. La « secousse d’Inconscient » – pour reprendre une expression que Daniel Sibony utilise ailleurs – qu’il reçoit d’elle, qui lui vient par elle, le réveille, lui redonne vie, lui redonne sa vie.
Cette rencontre, Daniel Sibony le note, c’est une histoire d’amour – « les deux se rejoignent inconsciemment par leurs traumas d’origine, ils s’accrochent par les points archaïques où ils ne s’appartenaient pas » – bien au-delà de l’attirance sexuelle, qui de ce fait prend une dimension « explosive » (le héros compare sa première nuit avec Bahia à l’explosion atomique de Mururoa… image moins banale d’être rapportée au père qui œuvre dans le « nucléaire »). Pour Bahia, le trauma a été vécu personnellement, on l’apprend au cours du film, c’est un trauma sexuel. Le prof qui, alors qu’elle était enfant, était chargé de lui enseigner le piano – il s’était, généreusement, proposé – a préféré jouer à d’autres jeux avec son corps, des jeux dont il ne fallait pas parler aux parents – mais « Arthur Martin » aussi porte « personnellement » un trauma, celui de son nom qui ne le nomme pas, un nom d’électroménager – dont il souffre – un nom à travers lequel c’est l’absence de densité symbolique du père, et non la singularité d’une filiation, qui s’est transmise. Que cette impasse-là, se propulser dans la vie identifié à un « n’importe qui », le particulier d’un général et non l’universel d’une singularité, soit courante ne la rend pas moins invalidante, et délétère, pour celui qui est pris dedans. C’est depuis ce trauma-là, le fait qu’il porte un nom qui l’« anonyme », que Arthur Martin rencontre Bahia, expulsée de sa sexualité par le trauma sexuel – dont il n’est pas dit que c’est un viol, il y a plutôt, à mon avis, une ambiance d’« attouchements sexuels » troubles, on croit voir le professeur « jouer du piano » sur le corps de la fillette, qui, plus tard, au lieu de faire des gammes de sexualité pour son propre compte, et s’approprier narcissiquement sa féminité, mettra son corps, déserté d’intimité, au service des idéaux de sa famille (autant qu’il serve à quelque chose).
Et la densité de ce film vient de là – au-delà des histoires de famille qu’il relate (de chaque côté, le poids de l’histoire, la mort de son oncle à laquelle le père de Bahia a assisté, et qui inhibe sa jouissance de peindre, la disparition dramatique, et déniée, de ses parents pour Annette Martin, ex Colin, ex Cohen, la mère d’Arthur) – il montre comment naît l’amour, celui qui transforme ceux qui à travers la rencontre d’un autre sont remis au monde une nouvelle fois, celui qui « par hasard » met ensemble, mélange la destinée de personnes dont l’union au départ semble aussi improbable que celle de la carpe et du lapin.

Avis aux amateurs – le film ne passe plus dans les salles, mais il vient de sortir en dvd.

 

Eva Talineau


A propos de l'auteur

Eva Talineau

Eva Talineau

Rédactrice

eva talineau

née à Budapest (Hongrie) dans les années après Yalta, arrivée en France en 1956 (au moment où pendant la révolte hongroise les frontières s'étaient ouvertes), études primaires, secondaires, universitaires en France. D'abord études d'histoire (c'était la moindre des choses, pour s'y retrouver un peu), puis formation analytique au sein de l'Ecole Freudienne de Paris, dans sa période flamboyante. Pratique la psychanalyse depuis 35 ans, fréquente volontiers les autres analystes quand ils sont fréquentables. Fréquente aussi la folie, celle des autres, en hôpital psychiatrique, depuis 35 ans aussi. Sociable à ses heures, asociale lorsqu'accès de pessimisme. Aime le pilpoul, c'est atavique. Capable de se taire, toutefois.

Commentaires (2)

  • Martine L

    Martine L

    10 mai 2011 à 10:17 |
    Vous avez aimé, Eva ; moi aussi ; c'est un film populaire qui ne parle pas à la " populace populiste" , et son succès fait chaud au cœur - allez ! il reste quand même de bons réflexes dans les valeurs malmenées ! c'est un joli conte qui remet quelques pendules à l'heure et j'aurais bien aimé en parler à mes élèves - si j'en avais encore - c'est un discours non philosophique - et pourtant, très, au bout - non pédant, non " universitaire" : dans la tempête que nous traversons, cette musique là, est " méga importante"

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  • Kaba

    Kaba

    09 mai 2011 à 22:07 |
    Et puis c'est un "mariage mixte".
    Vive la mixité dans le mariage !
    Cela dit, je préfère votre commentaire à celui de Daniel Sibony (un opposant à la mixité sans doute).

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