Nos plus belles années

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 29 avril 2017. dans La une, Cinéma

Nos plus belles années

Nos plus belles années, le film de Sydney Pollack est sorti en 1973. Si je l’ai vu à l’époque (j’étais un peu plus jeune que le couple des héros Barbra Streisand/Robert Redford), j’ai dû le recevoir comme une pénible histoire d’amour entre une idéaliste emmerdeuse et un bellâtre nombriliste et velléitaire. En fait, j’ai dû le voir il y a une vingtaine d’années et je l’avais classé dans mon répertoire cinématographique mental comme un de ces nombreux films cultes américains, sans trop savoir pourquoi – la chanson de Streisand ? Redford en uniforme blanc ? – au milieu d’un tas de souvenirs de chefs-d’œuvre non moins mythiques dont je pourrais sans doute archiver une bonne partie pour laisser de la place à des films plus récents et moins nostalgiquement complaisants à l’égard de l’american way of life.

Or, ces jours-ci (je suis toujours un peu moins vieux que les deux stars retraitées), j’ai revu The way we were, le film restauré pour son quarantième anniversaire, et je peux bien dire que je l’ai découvert.

Mais d’abord, quelques repères chronologiques qui introduisent un autre couple américain célèbre et un autre film. Barbara dite Barbra Streisand est née en 1942, Robert Redford en 1936 ; Joan Baez est née en 1941, Robert Zimmerman, dit Bob Dylan est également né en 1941. C’est dire que tous quatre sont de la même génération. Maintenant, comparons les deux couples, les deux histoires : celle fictive du jeune écrivain Hubbell et de la suffragette Katie mise en scène par Sydney Pollack et celle réelle de la chanteuse Joan Baez et du compositeur-interprète Dylan, récemment nobélisé (comme peut-être le serait Hubbell Gardiner si on connaissait la suite de son trajet).

Les deux couples connaissent quelques années d’un amour fou (j’assume le cliché), d’une complicité morale et intellectuelle qui transcende les oppositions de leurs sensibilités. Puis leurs chemins divergent car des nécessités plus impérieuses rendent décidément leurs différences inconciliables. Ils resteront amis et profondément respectueux du parcours de l’autre. Mais leur bonheur commun s’arrête là.

Pour Katie dans le film, pour Joan Baez dans la vie, ce qui commande, ce qui dirige la vie de ces femmes courageuses et déterminées est l’engagement politique, le militantisme (évolutif) pour les mêmes grandes causes : le pacifisme, l’égalité des droits, la non-violence… Soit, en gros, un monde meilleur qu’elles ne désespèrent pas d’instaurer dans un avenir dont l’imminence dépend de l’intensité de leur engagement personnel.

Pour Hubbell, le bel écrivain dont la jeunesse a été mobilisée par la guerre et qui ne se berce plus d’illusions, il est désormais impératif de trouver qui il est. Et cette quête de son identité profonde passe par l’écriture et, si possible, par la vente de ses livres à Hollywood, pas tant pour l’argent ou la gloire que pour la diffusion de son œuvre par le médium de masse moderne qu’est le cinéma.

Pour ce qui est du cheminement intellectuel et artistique de Bob Dylan et de sa relation avec Joan Baez, le passionnant film réalisé en 2005 par Martin Scorsese, No direction home, explique très longuement comment Dylan refuse de se laisser enfermer dans une collaboration artistique et militante avec sa compagne. Alors que ses chansons sont reprises après Joan Baez par tous les contestataires de l’ordre établi, par les abolitionnistes de toute ségrégation raciale, par les pacifistes militant contre la guerre du Vietnam et contre toutes les guerres, Dylan cherche dans sa musique et dans son écriture poétique une vérité, une nécessité plus profonde de sa créativité. Le Nobel, dont il n’est alors pas question, donnera à sa quête identitaire et artistique la dimension intemporelle et planétaire vers laquelle il tend malgré les critiques et la déception de ses premiers fans. Joan Baez épousera un vrai militant, magnifique baroudeur que la prison ne fait que renforcer dans ses convictions, comme on imagine le mari de Katie lorsqu’on la retrouve à la fin du film, quelques années après sa rupture d’avec Hubbell.

Le rapprochement entre les deux films de Pollack et de Scorsese est plus qu’une coïncidence ; les deux grands cinéastes de la deuxième moitié du siècle dernier nous disent quelque chose qui mérite encore d’être médité aujourd’hui. L’amour fusionnel et passionnel entre deux êtres jeunes est sans doute une chose magnifique qu’illustre bien, pour une fois, le titre français du film de fiction Nos plus belles années. Mais on ne peut et on ne doit pas en rester là. La leçon est importante car elle contredit une écrasante tradition de happy end qui va du roman courtois à la comédie américaine. Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. Soit : la perpétuation de l’espèce. Il faut y penser, bien sûr ! Mais si on croit qu’il y a un destin ou une dignité de l’homme qui dépasse les contingences animales, la question se pose aussi de notre rôle vis-à-vis de l’humanité.

Aujourd’hui Joan Baez chante pour les droits des femmes, pour le respect de la nature, pour les enfants victimes des guerres… pour un avenir meilleur du monde ou du moins le moins pire possible. Dylan écrit en remerciement à Stockholm : « Très tôt, j’ai été habitué à lire et absorber les œuvres de ceux qui ont été récompensés par cette distinction : Kipling, Shaw, Thomas Mann, Pearl Buck, Albert Camus, Hemingway. Ces géants de la littérature dont les œuvres sont enseignées à l’école, hébergées dans les bibliothèques du monde entier et dont on parle avec révérence m’ont toujours fait une forte impression. Que je fasse désormais partie d’une telle liste m’enlève les mots de la bouche ». Mais il sait aussi, comme le chante Patti Smith en son nom dans cette chanson de 1963 et pourtant plus que jamais d’actualité, A Hard Rain’s A-Gonna Fall, que ce sont des temps difficiles qui nous attendent.

Et nous, nous qui n’avons ni la voix de Joan Baez, ni le génie de Dylan, que faisons-nous pour l’humanité ? Pouvons-nous nous contenter de nous remémorer nos plus belles années en baissant les bras, démobilisés devant l’immensité des enjeux que la modernité pose à l’humanité ? La réponse n’est pas « écrite dans le vent » comme l’ironisait Dylan il y a plus de cinquante ans.

La réponse ne nous viendra pas de l’Amérique d’aujourd’hui sinon par la résistance que les Joan Baez, les Meryl Streep, que les artistes et maintenant les savants du monde entier à l’instigation de leurs collègues américains opposent à l’obscurantisme. Elle ne viendra pas des armes et des gaz qui tuent indistinctement innocents et combattants. Elle ne viendra pas des populistes de tout bord qui attisent les haines et prônent l’exclusion et l’autarcie. Elle ne viendra d’aucun homme providentiel, d’aucun messie, d’aucun gourou, encore moins d’aucun homme fort, d’aucun despote soi-disant éclairé.

Si la réponse n’est pas en nous, profondément et résolument ancrée en nous, dans la revendication de notre dignité d’hommes, y compris au mépris de nos intérêts immédiats, si les œuvres telles que celles de Pollack ou de Scorsese ne servent pas à renforcer en nous cette intime conviction de notre propre responsabilité dans la marche du monde, alors la réponse ne viendra pas et nous resterons face à des questions insolubles faute d’avoir le courage de nous les poser.

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

Commentaires (1)

  • Martine L

    Martine L

    30 avril 2017 à 08:56 |
    Comme votre texte sonne utile et pile, adapté dans notre contexte ! C'est un texte politique au sens le plus noble, celui de « nos belles années », non, celui en usage hic et nunc. Finalement, très au diapason de l'actu – j'aurais dû le classer comme tel.
    J'ai regardé ce film, que je ne sais pour quelle raison oubliée, je n'avais pas vu à l'époque. Première constatation, ce parallèle inévitable à faire avec l'  « Out of Afrika » qui suivra, et sera « la » magistrale œuvre. Dans les deux cas, une façon si particulière de nous parler, à nous, nos époques, nos intimes. Comme on résonne face à Pollack et Redford, tout de même ! Mais, si pour ma part, j'ai été un peu étrange dans les débuts du film, comme éloignée et en assise historique, surtout, au fur et à mesure, l'émotion de palper cette période, la nôtre, est venue, et clairement, au point – ça ne m'arrive pas tous les jours, d'être impactée totalement et en moi. Secouée, comme on dit en plus simple.
    Merci donc, cher Bernard, d'avoir convoqué ces « esprits » d'un autre temps, ce militantisme et sa facture, ses excès, ses erreurs, dont, aujourd'hui, nos gamins nous entendent parler, nous les « anciens », bouche bée comme au zoo.
    C'est maintenant en effet, chez Trump, et chez Le Pen, et malheureusement, chez d'autres plus proches, qu'il faut garder en nous, l'écho de « Nos plus belles années ».

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